Le désir au XXème siècle

Ce qui est premier pour Freud c’est la pulsion sous sa double forme Eros et Thanatos. Le désir vient après et il est toujours plus ou moins une addiction. Il est la trace d’une jouissance qui veut se répéter et se répète chez le sujet sain sous une forme socialement acceptée, sous une forme sublimée. Le psychanalyste parle plus volontiers de « compulsion de répétition » que de « répétition ». Il n’en reste pas au constat du retour incessant du même geste : il postule un affect inconscient inassouvi qui cherche satisfaction et ramène toujours la même conduite.

Freud distingue des compartiments du psychisme dans lesquels les processus pulsionnels seraient différents. Il appelle primaires les processus qui seraient ceux de l’inconscient et secondaires ceux de la conscience. Les premiers, soumis au principe du plaisir, ne sont saisis qu’indirectement par l’analyse du rêve, les seconds s’observent dans le fonctionnement de la conscience. A ce niveau (celui de la conscience), l’énergie psychique prend la forme de la pensée et se manifeste dans et par le langage. Elle est soumise au principe de réalité et se trouve en quelque sorte domestiquée. Elle obéit à des règles, qui sont à la fois celles du langage et du réel, mais qui la contraignent et lui interdisent les opérations, inadaptées à la confrontation au réel, qui sont celles du rêve).

Dans le vocabulaire freudien l’énergie psychique, prise dans les processus secondaires, ceux de la conscience, est dite « liée ». La liaison de l’énergie psychique se comprend comme une domestication. Le vocabulaire freudien véhicule une conception pessimiste de la société, il renvoie l’image d’une société qui brime les pulsions et qui civilise en mutilant. La liaison de l’énergie psychique dans la conscience est vue comme un processus de soumission à des codes culturels, à des règles sociales, qui mobilise une partie de l’énergie pour la retourner contre elle-même. En prenant la forme de la pensée, l’énergie psychique se trouve contrainte par le langage mais en même temps, elle se détend à la manière d’un système où une chambre de condensation permet à un gaz de se refroidir. Le sauvage, en quelque sorte, dépose les armes et s’habille, ses pulsions deviennent des désirs socialement acceptables. Il est adapté socialement mais son Moi « n’est pas maître dans sa propre maison ».

Le Freudo marxisme s’est construit sur un contre-sens volontaire sur le concept de désir chez Freud. Alors que pour Freud la maitrise de la pulsion sous la forme du désir est ce qui permet la vie sociale, pour des gens comme Wilhelm Reich ou Marcuse, la société en brimant l’individu et ses désirs se condamne à être oppressive et violente. Il faut donc libérer le désir pour libéraliser la société. Reich écrit : « le principe de réalité du capitalisme requiert de la part du prolétaire une restriction maximale des besoins, en appelant pour cela à des sommations religieuses de soumission et d’humanité. Il requiert aussi un rapport sexuel monogame et d’autres restrictions de ce type » Ainsi, le principe de réalité impose l’adaptation de l’individu à l’ordre social à travers la répression de ses désirs. Ce refoulement est lui-même un produit de la société et de l’éducation qui s’inscrit dans les corps. La famille et la socialisation de l’enfant imposent une aliénation idéologique. Le freudo-marxisme estime que les désirs sont construits et orientés par la société. Un conflit s’observe entre les désirs, le plaisir de l’enfant et la revendication des parents comme représentants de la société concrète, avec son mode de production spécifique.

Pour Marcuse, ce n’est que parce qu’elle est société de pénurie que la société doit brimer les désirs de l’individu. Il soutient que sur la base des progrès techniques modernes, une société non répressive, c’est-à-dire une société débarrassée de toute forme de répression des désirs, est possible. Selon lui, nous pourrions vivre dans une société où le désir serait libéré. Dans la société moderne, la société d’abondance où les besoins naturels ont les moyens de leur satisfaction, la répression des désirs est superflue. Elle est une sur-répression due à une mauvaise répartition des ressources disponibles, qui est due à l’accaparement des ressources par une minorité.

Marcuse appelle à une révolution qui consisterait à réorganiser les nouvelles forces productives de la société de manière à mettre fin à la sur-répression. Cette réorganisation ne permettra cependant pas d’appliquer le principe « à chacun selon ses besoins » car les forces productives ne sont pas encore assez développées pour cela; nous ne sommes pas encore dans la société d’abondance. La société sera réorganisée en vue de la satisfaction des besoins fondamentaux de tous, ce qui implique un abaissement du niveau de vie des plus aisés. En fait, la nouvelle civilisation ne consistera pas dans l’abondance pour tous, mais dans la suppression de la sur-répression : ce sont deux choses différentes. Tous les désirs ne seront pas satisfaits, mais les besoins les plus fondamentaux seront satisfaits de façon égalitaire.

Seulement cette révolution se heurte à un obstacle. Dans les sociétés industrielles avancées, selon lui, l’appareil de production est totalitaire, en ce sens qu’il détermine les activités, les attitudes et les aptitudes qu’implique la vie sociale. La société, alors qualifiée de société de consommation, définit et régule les aspirations et les besoins individuels. Ainsi, la création de faux besoins et le contrôle de ces mêmes besoins ont pour corollaire la disparition de la frontière vie privée/vie publique : seul le consommateur demeure. C’est cette condition ontologique que Marcuse nomme “undimensionnelle“. La société de l’homme unidimensionnel est une société sans opposition où les luttes politiques sont des postures qui masquent un consensus profond. La classe ouvrière y aurait ainsi perdu son rôle révolutionnaire, et les partis communistes se seraient convertis au Keynésianisme : ils réclament plus car l’aspiration de la classe ouvrière est de devenir bourgeoise. Le thème, ainsi amorcé, de la société de consommation est devenu un leitmotiv de l’idéologie dominante. .

Je le laisse pour passer à Deuleuze. Dans « l’anti Œdipe », avec Deuleuze et Gattari, s’opère un renversement complet de perspective. « ce n’est pas le désir qui s’étaie sur les besoins, c’est le contraire, ce sont les besoins qui dérivent du désir : ils sont contre-produits dans le réel que le désir produit» Le désir ne manque pas d’objet, il est sans objet, il ne vise que sa propre prolongation. C’est cela l’immanence du désir. Comme G. Deleuze l’expliquera plus tard, il ne faut pas penser le désir comme un pont entre un sujet et un objet : « Le désir n’est donc pas intérieur à un sujet, pas plus qu’il ne tend vers un objet : il est strictement immanent à un plan auquel il ne préexiste pas, à un plan qu’il faut construire, où des particules s’émettent, des flux se conjuguent. Il n’y a désir que pour autant qu’il y a déploiement d’un tel champ, propagation de tels flux, émission de telles particules. » Plutôt que de parler simplement de désir, G. Deleuze et F. Guattari préfèrent donc parler de « machines désirantes », car c’est dire que le désir est productif, qu’il « est toujours nomade et migrant ». Son caractère est « le gigantisme ».

Le désir ne doit donc pas seulement être pensé à l’échelle de l’individu, mais également comme une force de production présente dans les sociétés. Ce que propose L’Anti-OEdipe, c’est de réinterpréter les rapports entre marxisme et psychanalyse. Le désir est partout et pas seulement dans la psyché : « La première évidence est que le désir n’a pas pour objet des personnes ou des choses, mais des milieux tout entiers qu’il parcourt, des vibrations et flux de toute nature qu’il épouse, en y introduisant des coupures, des captures (…). En vérité, la sexualité est partout : dans la manière dont un bureaucrate caresse ses dossiers, dont un juge rend la justice, dont un homme d’affaires fait couler l’argent, dont la bourgeoisie encule le prolétariat, etc.» Et il n’est pas besoin pour penser le désir immanent à ces grands ensembles de le sublimer ou d’y voir des métaphores. Il faut le penser à des échelles différentes, aussi bien au niveau moléculaire que molaire pour reprendre la terminologie de G. Deleuze et F. Guattari. Ce qui était chez Spinoza un panthéisme, ou se manifestait pour Wilhelm Reich comme énergie cosmique (orgone) devient chez eux en quelque sorte un pandésir. C’est du moins ainsi que je comprends tout cela.

C’est à partir de ce pandésirisme que Deuleuze et Gattari critiquent la psychanalyse qui enfermerait le désir dans le champ clos de la famille. Ce qu’ils appellent son « familialisme ». Ils écrivent : « Au lieu de participer à une entreprise de libération effective, la psychanalyse prend part à l’œuvre de répression bourgeoise la plus générale, celle qui a consisté à maintenir l’humanité européenne sous le joug de papa-maman et à ne pas en finir avec ce problème-là. ». La libération des flux du désir passe selon eux par la figure du schizo, c’est-à-dire la constitution du marginal comme sujet révolutionnaire et donc à la critique de ce qu’ils appellent « la forme Parti » c’est à dire les partis de gauche et plus particulièrement le communisme. En ce sens ils participent au mouvement qui se retrouve chez Marcuse et s’est illustré dans les formes libertaires de Mai 68. Cependant, ils s’écartent du freudo-marxisme et suivent Michel Foucault selon lequel ce qui caractérise l’histoire de l’occident est l’invention de la sexualité et, plutôt que sa répression, son rabattement sur le sexe (la différence des sexes). Car il n’y a pas de spontanéité du désir, qui est toujours pris dans des « agencements » (des formes de pouvoir qui ne sont pas réductibles à des systèmes répressifs). La libération du désir sera donc un nouvel « agencement » lui ouvrant de nouvelles potentialités.

Une autre forme de libération du désir est proposée par les situationnistes. Selon ce groupe d’artistes et de polémistes une situation est un moment où les passions, le jeu, les désirs, la liberté, la créativité, s’expriment. Ils sont donc en quête d’un projet social où ces situations seraient systématisées. Ils empruntent au marxisme la notion d’aliénation mais se focalisent sur la dimension culturelle de l’aliénation, de la réification des relations sociales. Ils étudient les modes de vie, les modes de pensée, la manière dont le système capitaliste aliène les individus dans leur vie quotidienne, leur manière de penser et de consommer. Cela prend en particulier la forme d’une brochure très diffusée « de la misère en milieu étudiant ». Les situationnistes s’efforcent d’expérimenter un mode de vie. En référence à la fête révolutionnaire théorisée par Henri Lefebvre cette expérimentation prend chez eux une forme extrêmement festive, extrêmement alcoolisée,  où les désirs se libèrent jusqu’à la transgression. Je les cite : « Les jouissances permises peuvent-elles se comparer aux jouissances qui réunissent à des attraits bien plus piquants ceux inappréciables de la rupture des freins sociaux et du renversement de toute loi ? » La transgression festive se fait alternative à la « misère » existentielle de la société de consommation, proposée, selon eux, par le capitalisme (que Guy Debord critique dans « la société du spectacle » et Raoul Vaneigen dans le « traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations »). C’est ce genre de déclaration qui explique qu’on leur attribue les slogans de Mai 68 et en particulier le célèbre « jouir sans entraves » ou « ne travaillez jamais ».

En 1970 le sociologue Jean Baudrillard fait paraitre « la société de consommation ». Il y explique que, dans les sociétés occidentales contemporaines, les relations sociales sont structurées par un élément nouveau : la consommation de masse. Dans cette approche, la consommation n’est plus, pour chaque individu, le moyen de satisfaire ses besoins,  mais plutôt de se différencier. Cette personnalisation tend à remplacer les différences réelles entre les individus. Il montre comment la publicité travaille à provoquer des désirs irrépressibles, créant  des hiérarchies sociales nouvelles qui ont remplacé, selon lui, les anciennes différences de classes. L’objet recherché fonctionne comme un signe, il n’est plus lié à un besoin défini et à travers lui le désir manque toujours son objet et se trouve indéfiniment relancé.

Dans les années 70, Michel Clouscard entreprend la critique de ces philosophies du désir. Dans « Le capitalisme de la séduction » et « Néofascisme et idéologie du désir » il démontre que les Trente Glorieuses n’ont fait accéder la classe ouvrière qu’aux biens d’équipement nécessaires au procès de production (voiture, frigo etc.), et non à la consommation « libidinale, ludique, marginale » qui est l’apanage de la bourgeoisie et en partie des nouvelles couches moyennes qu’on qualifie souvent de « bourgeois bohèmes ». Il rappelle que si on peut voir une classe sociale consommer sans besoin, on n’a jamais vu de « société de consommation ». Si les travailleurs, qui sont le plus grand nombre, avaient accès aux biens qu’ils produisent, dit Clouscard, nous serions déjà dans le socialisme ! Il montre que le désir comme abstraction coupée de la production relève de la propagande fantasmatique. La libidinalité que propose Marcuse « n’est que le genre de vie des parvenus du nouveau système de profit. » Il montre que néanmoins, avec la guerre froide et le plan Marshall, se mettent en place les nouveaux « marchés du désir », nécessaires pour sauver le capitalisme de la crise. C’est un nouveau stade du capitalisme qui s’ouvre, le « stade suprême » de l’impérialisme, la colonisation systématique des âmes. L’esprit du capitalisme n’en est plus à l’austérité pénitentielle, mais au jésuitisme de la séduction. Il se résume pour les classes populaires par un « tout est permis … mais rien n’est possible » Le sociétal, le « jouir sans entraves », occulte la lutte des classes. On passe d’une morale de l’effort à une morale de la libération du désir qui crée l’envie nécessaire au maintien de la production capitaliste. Ainsi les libertaires qui pensent s’opposer au capitalisme par la promotion de la jouissance en sont les agents inconscients. La pensée 68 dont ils font la promotion n’est que l’idéologie la plus adaptée à la nouvelle étape du capitalisme.

Le philosophe et psychanalyste Dany Robert Dufour dénonce également cette idéologie du « jouir sans entrave » dans « la cité perverse » et « l’individu qui vient » et surtout il en montre l’origine aux sources mêmes du capitalisme en 1704 dans des écrits comme « la fable des abeilles »  de B. Mandeville où l’auteur soutient que « les vices privés font le bien public »  qu’il suffit que, dans la ruche humaine, chacun se livre aveuglément à ses concupiscences pour que « s’élabore en ses rayons le miel du bonheur ». Il montre la résurgence au XXème siècle de cette philosophie au moment de la crise de 1929 quand un certain Bernays, qui se trouve être un neveu de Freud, fait défiler le 31 mars 1929, d’accortes mannequins à New York sur la 5ème avenue, dans une sorte de « female pride ». Une marche de la liberté. La presse avait été avertie : ces excitantes créatures allumeraient des torches of freedom… c’est à dire des cigarettes. Les cigarettiers avaient compris que cette moitié de l’humanité représentait un énorme marché pas encore enfumé. Il fallait libérer les femmes des préjugés moraux qui les avaient jusqu’ici opprimées. La recette a fait florès, elle est simple : mettre de la libido dans les produits de consommation, en faire des objets de désir. Les femmes étaient invitées à croire avoir « conquis leur liberté en dérobant aux hommes le petit phallus portatif qui était leur marque exclusive », commente Dany-Robert Dufour. Cela s’est ensuite amplifié jusqu’à l’éclatement de la perversité vantée  sous une forme romancée par  des intellectuels comme Frédéric Mitterrand (« la mauvaise vie ») ou Grabriel Matzneff qui vont jusqu’à faire de la pédophilie une liberté conquise. Le procédé s’est répété récemment dans l’incitation à la consommation pornographique proposée aux femmes avec le film « cinquante nuances de Grey« .  Dans la même veine, on voit la philosophe queer Judith Butler soutenir, dans « trouble dans le genre », que l’être humain est originellement homosexuel et que l’Œdipe et l’hétéro sexualité sont une violence qui lui est imposée par une société patriarcale. Elle se fixe comme objectif de « lesbianiser le monde » c’est-à-dire de restaurer la prééminence de l’homosexualité et d’en  faire la norme dans une société où la différence des sexes serait dépassée. Le désir devient alors un argument qui veut s’imposer sans restriction et fonder le droit.

Qu’est-ce que l’art ?

Sur cette question je reconnais que ma culture est très lacunaire. Je voudrais néanmoins proposer une réponse à partir de quelques réflexions que je me suis fait récemment.

Si on me demandait ce qu’est l’art :

Je dirais que l’art est une des formes de rapport de l’homme au monde (quelques autres étant la religion, la science, la philosophie, correspondant respectivement aux questionnements « pourquoi ? » « comment ? » « qu’est-ce que ?). Comme tous ces domaines l’art est un domaine aux contours flous.

Avec l’art l’homme a un rapport esthétique au monde qui passe par des objets qu’il crée, une matière dont il travaille la forme (couleurs, surfaces, volumes, sons, langage selon son domaine) pour en tirer des effets de sens (1) . L’homme  ressent et dit le monde, il dialogue avec lui. Il l’aime ou le redoute, l’embellit, y ajoute de l’harmonie, de l’utopie, des formes nouvelles  etc.  A travers l’art l’homme s’assujettit le monde (son époque, sa vie et sa mort, sa personne, sa relation à l’autre, sa sexualité). Mais l’homme est lui-même façonné par son monde. Il est un produit de son époque, de sa société, de sa classe. De sorte qu’à travers l’art la société, l’époque et l’homme qui leur correspond se disent eux-mêmes. Il y a ainsi une correspondance réciproque et productive entre une époque et son art (2). Et pourtant l’art survit à l’époque, il transcende le temps car la sensibilité humaine si elle est marquée par l’époque, la classe, la société est universelle car l’humanité est une.

L’art est un fait anthropologique premier.  Demandez à un enfant de dessiner un bonhomme. Avec les plus belles couleurs qu’il trouvera,  il dira tout ce qu’il perçoit, qu’il imagine, qu’il sait du bonhomme. Il aura à cœur par exemple de dessiner les cinq doigts de chaque main, les boutons du vêtement, les yeux et les cheveux etc. Il vous montre ainsi ce qu’est l’art et combien l’art est constitutif de l’être humain. A travers ces petits travaux le psychologue saura diagnostiquer le rapport de l’enfant aux autres (aux adultes), ce qui l’attire, ce qu’il craint, comment il se voit dans son rapport à autrui (3).

L’homme du néolithique qui peignait sur les murs des grottes ne faisait pas autrement que l’enfant. Il dit son monde, ses craintes et ses espoirs (de chasse fructueuse, de danger surmonté) mais aussi sa fascination face à la fécondité, la puissance et à l’indépendance des animaux.  C’est son rapport esthétique au monde qui fait de ses œuvres des œuvres d’art. Cela reste vrai même si l’idée d’art lui était étrangère et s’il poursuivait un tout autre but. Les œuvres humaines sont généralement hybrides : à la fois artistiques et religieuses ou bien utiles, divertissantes ou de pompe et d’apparat et artistement ouvragées etc.(4) La production d’œuvres exclusivement artistiques est une idée récente.

Maintenant voyez l’urinoir de Duchamp. Il ne l’a pas créé. Ce qu’il exhibe ce n’est pas sa création,   mais son moi. Il se veut tout puissant car comme se transformait en or tout ce que touchait le roi Midas, tout ce qu’il touche devient œuvre d’art (un urinoir, un porte-bouteille, une roue de vélo etc.). Il est l’individu moderne égocentrique, cynique, opportuniste et faux (vide).   Il  a tout de même raison dans ce qu’il fait puisque le monde l’applaudit et se retrouve en lui. Il révèle une époque et une société à elle-même ou plutôt même la devance et l’annonce. Mais il a pourtant tort finalement car en faisant cela il entreprend la destruction de l’art, ce qu’il appelle art, au-delà du symptôme, n’est plus de l’art mais exhibition, parade et esbroufe. Ce n’est en rien la manifestation d’un rapport esthétique au monde. C’est un attentat intellectualisé à l’art.

L’urinoir de Duchamp n’est pas une œuvre d’art, cela reste juste un urinoir (5). Ceci indépendamment du fait qu’il soit beau ou laid. La question de la beauté, de la qualité de l’œuvre vient après coup. La beauté n’appartient pas exclusivement aux œuvres d’art. Les choses de la nature sont souvent très belles, plus belles que la plus réussie des œuvres d’art. Elles ne sont  pourtant pas des œuvres d’art. La question de la beauté n’est posée pour les œuvres d’art que parce qu’elles sont des choses créées et  qu’elles se présentent comme œuvres d’art, parce qu’elles prétendent être appréciées comme œuvres d’art, comme manifestations d’un rapport esthétique au monde. La question de la beauté est une question après coup, celle de l’évaluation de l’œuvre.

Ce n’est que lorsqu’un objet est reconnu comme œuvre d’art que se pose la question de son évaluation esthétique et de là celle des critères d’évaluation – celui de la subjectivité et de l’objectivité, de son style, de sa cohérence, de sa nouveauté, de son originalité et en final de la compétence des évaluateurs.   

SAMSUNG DIGITAL CAMERA

Imaginons maintenant la photo d’une chose remarquable. Une  fleur extraordinaire par exemple photographiée à des fins de documentation botanique. Pour celui qui l’a faite cette photo n’est pas une œuvre d’art car quand il l’a faite il avait un rapport utilitaire ou scientifique à cet objet. Supposons maintenant que charmé par l’étrangeté et la beauté du cliché, il en fasse un second tirage. Il l’encadre, l’expose pour le contempler à loisir et prolonger ainsi son plaisir et sa méditation. Il a à ce moment un rapport esthétique à ce tableau, celui-ci devient alors pour lui une œuvre d’art. Encore une fois, c’est le rapport esthétique au monde par le médium de l’objet créé qui fait de celui-ci une œuvre d’art.

J’ai conscience que cette réponse exclut du domaine de l’art beaucoup de choses qui sont considérées institutionnellement comme en faisant partie, même si elles font l’objet de vives controverses. Mais est-ce vraiment un problème ? Si toute œuvre d’art a un sens, tout ce qui a un sens n’est pas œuvre d’art :  que sont  un objet ou une conduite (une « performance », une « attitude », une « posture », une « démarche » ) qui sont le support d’un discours idéologique (quand bien même il porterait sur l’art) qui déclarent vouloir inviter à la réflexion ou promouvoir la convivialité, ou qui n’ont d’autre objectif que la provocation, la transgression ou la dénonciation ?   Si toute œuvre d’art a ou voudrait avoir une qualité esthétique, tout ce qui est esthétique n’est pas de l’art : qu’est-ce qu’un beau geste en sport, une parade élégante, une feinte subtile etc . ?  Et bien, tout simplement rien d’autre que ce qu’ils sont ! Qu’est-ce-ce qu’un objet qui est la manifestation d’une activité ludique, sinon ce que je viens tout juste d’en dire ? (6)  L’enfant qui dessine peut aussi avoir une activité ludique (c’est  même souvent le cas). Alors il ne cherche pas à faire beau, ni à dire ce qu’il ressent, il s’amuse. Son dessin n’est alors pas une œuvre d’art.

On peut très bien admettre que figurent dans les expositions d’art ou les musées des objets qui ne sont pas à proprement parler des œuvres d’art dès lors qu’elles interrogent l’art, qu’elles sont au sujet de l’art. Cela parait beaucoup plus discutable  si ce n’est pas le cas. Les questions au sujet certaines productions de l’art contemporain sont donc légitimes. Elles ne doivent cependant pas conduire à censurer et à imposer un art officiel. Le monde de la culture doit rester libre même quand il divague (pourvu qu’il ne soit pas trop inféodé à l’argent). Ce n’est d’ailleurs pas seulement dans les  départements d’art contemporain qu’on voit des choses dont la réalité artistique est discutable. Elle n’est même souvent pas affirmée. Une momie, un objet utilitaire très ancien, un débris de vase, une arme rouillée etc. ne sont pas des objets d’art. Ils ont toute leur place dans les musées (qui ne sont que rarement exclusivement des musées d’art).  Le problème de l’art contemporain est plutôt qu’il multiplie les sujets de litige, que sa prolixité n’a d’égale que son caractère problématique.

PS : On pourrait me reprocher d’avoir une conception dogmatique de l’art et dire que j’impose une définition au lieu de partir de ce qui se fait. A cela j’objecterais que le choix de considérer comme art tout ce qui est présenté comme tel par « le monde de l’art » c’est-à-dire par des autorités constituées (directeurs de collection, galeristes, critiques ou amateurs fortunés) n’est pas seulement tout autant dogmatique : il est conformiste et dispense de toute réflexion (et non d’imagination car il est bien difficile de justifier certaines manifestations données pour artistiques !). Ce choix conduit à des paradoxes comme de soutenir que l’art est indéfinissable, ou que sa définition n’est jamais achevée parce qu’il est en perpétuel renouvellement, que potentiellement tout est art etc. C’est-à-dire au relativisme échevelé de l’idéologie dominante. Relativisme dont on trouve la critique dans le livre « du narcissisme de l’art contemporain » d’Alain Troyas et Valérie Arrault :

« Selon le libéralisme libertaire, il est désormais impensable de porter un jugement rationnel sur un objet candidat au statut artistique. Il n’y a plus d’autres critères que l’autosatisfaction de  l’art. Conformément à ce nouveau principe, l’art dit contemporain peut s’approprier n’importe quelle banalité et lui attribuer une valeur d’échange extraordinaire pourvu que sa subjectivité la légitime. C’est par ce dispositif qu’il pense retrouver l’harmonie fusionnelle « de l’art et de la vie ». Or, il ne fait qu’effacer les limites entre les choses du monde et lui, au point qu’on ne peut que rarement l’en distinguer, si ce n’est par la signalétique textuelle qui le désigne comme œuvre, s’abandonnant ainsi à l’arbitraire du jugement le plus subjectif qui soit« 

 

 

1 – pour un exemple du rapport artistique au monde, voir la série de mes articles https://lemoine001.com/2014/09/24/quest-ce-que-la-litterature-1/     

2- Yves Michaud écrit dans « la crise de l’art contemporain » page 198, en interprétant Gérard Genette « L’œuvre d’art » : « La relation esthétique consiste en une réponse affective à un objet attentionnel considéré sous un aspect et elle est éminemment subjective, même si l’on constate des convergences d’appréciation« . De cela je retiendrais le mot « affectif » mais il me semble que son caractère subjectif n’est qu’apparent. Il est en fait surtout politique dans le sens où il est marqué par une époque, une société, une classe et de l’idéologie (cf. Bourdieu « la distinction« . Voir à ce sujet mon article « la fausse tolérance« 

3 – Car toute œuvre d’art porte à la fois le sens que son créateur a voulu lui donner et ce qu’il dévoile de lui-même, de son rapport au monde et à autrui; elle est en même temps discours et symptôme. Une œuvre que son auteur voudrait vide de sens, qui serait pur formalisme, resterait par cela même un symptôme (révélant à la fois une personnalité et une époque). Les œuvres modernes ou contemporaines ont souvent pour ambition de renouveler l’esthétique. La multiplicité des courants, des écoles et des sectes artistiques révèlent une société et un monde travaillés par de fortes tensions (internes et internationales), une société et un monde en crise (dont la crise devient du même coup une crise de l’art – lire à ce sujet : art contemporain et impérialisme ).

PS : Sur le sens non assumé de l’art contemporain lire : du narcissisme de l’art contemporain Alain Troyas Valérie Arrault, et art morbide ? morbid art de Alain (georges) Leduc

4- un exemple de domaine hybride : la littérature  (qui est artistique dans son rapport esthétique au langage). Ce n’est pas une bonne question de demander si tel ou tel objet est ou non une œuvre d’art. La question devrait plutôt être : « quelle part d’art y-a-t-il dans cet objet ? ». Dans un objet produit industriellement cette part sera d’autant dissoute.

5 – Il peut m’être opposé ici ce qu’Yves Michaud (la crise de l’art contemporain – page 20) opposait à certains critiques de l’art contemporain. Je le cite   : « les difficultés conceptuelles soulevées par la notion de readymade qui constitue, pourrait-on dire, la transsubtantiation du XX siècle« . Ces esprits, « certes non médiocres, mais pas forcément équipés des outils pour le faire » auraient été incapables de se mesurer à cette difficulté philosophique majeure. Alors que dire d’un quidam encore moins capable comme moi !

Seulement pour que cette critique soit valable il faut admettre que cette « transsubtantiation » a eu lieu, que par sa magie l’urinoir est devenu une œuvre d’art. Effectivement, si cela est admis, le concept d’œuvre d’art devient bien difficile à cerner et il est difficile de savoir ce qu’il en reste ! Mais ce n’est alors pas seulement le concept d’œuvre d’art qui présente des difficultés, celui de transsubtantiation en pose d’au moins aussi redoutables. Il attend toujours ses philosophes !

6 – Citation de Alain (georges) Leduc : « ‘La fonction première de l’art est le divertissement’ affirmait péremptoirement George Maciunas (1932/1978) fondateur en 1961 de Fluxus à New York. Or la finalité de l’art, n’en déplaise à l’apparent consensus qui s’est fait, n’est pas de divertir, mais de ‘résister contre le cours du monde’ (Adorno)« .

Je dirais, quant à moi, que l’art peut bien divertir ou résister, mais il dit d’abord le monde et surtout le rapport au monde de l’artiste et à travers lui d’une société (ou d’une classe).

Sur le transhumanisme et la dictature du prolétariat

« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. »  A ce qu’a écrit Marx ici dans sa « contribution à la critique de l’économie politique », il faut ajouter un  complément. Les forces productives (qui ne sont pas que matérielles) entrent en contradiction avec les rapports de production existants parce qu’elles mobilisent de nouvelles classes sociales qui les animent. Au 19ème siècle, pour la grande industrie ce fut la classe capitaliste industrielle appuyée  sur la banque et avec elle et aussi contre elle : la classe ouvrière. Cette dernière était alors au pôle prolétarien à la fois la classe productrice et la classe montante. Elle est devenue une classe révolutionnaire quand l’expérience (en France la révolution de 1848) lui a fait comprendre que ses intérêts s’opposaient à ceux de la classe capitaliste industrielle.  Aujourd’hui, avec le développement des nouvelles technologies se développent aussi deux nouvelles classes : celle au pôle bourgeois de la classe capitaliste innovatrice et au pôle prolétarien celle des travailleurs de la science et de la technique. Cette dernière est aujourd’hui la classe montante, celle qui bouleverse notre vie, nos relations sociales mais aussi le travail et la place que nous y occupons. Mais elle ne s’est pas encore émancipée de la domination idéologique de la classe capitaliste. L’idéologie de la classe capitaliste scientifique, par laquelle elle se soumet la classe prolétarienne scientifique et s’approprie  la nouvelle révolution scientifique et technique, est de plus en plus le transhumanisme. Pour émanciper les travailleurs de la science et en faire une classe révolutionnaire, il est impératif de combattre cette idéologie et de lui opposer une conception libératrice de la science comme bien commun. Cela n’est possible que si l’on sait ce qu’est cette idéologie.

 Le transhumanisme et sa porte d’entrée la théorie du « genre » ont pour fondement les philosophies post-modernes qui ont leur source dans le pragmatisme américain. Le transhumanisme se propose rien de moins que de dépasser l’humain. Bien-sûr cela parait souhaitable quand il s’agit d’en finir avec le handicap ou la maladie. C’est déjà plus inquiétant quand il s’agit d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales de l’humanité. D’autant que du fait même des technologies déployées cela ne peut concerner qu’une infime partie de l’humanité. Il est clair que cela aboutit à une forme extrême d’eugénisme qui voudrait sélectionner une caste de post humains destinés à dominer l’humanité ordinaire. Dans le cadre de la sélection de l’espèce supérieure la reproduction sexuée serait dépassée. C’est ici que se fait la liaison avec la théorie du genre et sa remise en cause de la division sexuée de l’humanité. Je renvoie ici à mes articles « Mœurs attaque » du 19 mars 2013 et « RSdS (6) : l’offensive de la théorie du genre » du 1er juin 2014.

Le transhumanisme ne reconnait aucun interdit. Il s’efforce de surmonter tout ce qui met des limites au moi (à commencer par la mort) et porte ainsi à son  summum l’idéologie libérale libertaire. Il occulte la division des sociétés en classes et l’opposition entre l’impérialisme et les sociétés dominées. Il réduit l’homme à une machine sophistiquée et veut oublier qu’il est un être social qui n’a pas d’existence hors de sa relation à l’humain proche et lointain(1). Il fait de l’humain une abstraction vide en réduisant la conscience à « de l’information » et la vie à la recherche de la jouissance. Il s’adresse, sans l’avouer, à quelques « happy fews » venus de la Silicon valley et aux rêveurs qui croient en être. Il ignore l’aspiration du plus grand nombre (sinon de tous !) à une vie meilleure, digne et fraternelle. Il met la science au service d’une élite qui se fiche du plus grand nombre et en conséquence de la démocratie, qui croit pouvoir dominer la nature et met ainsi l’humanité tout entière en danger. Le transhumanisme doit être combattu, critiqué et mis hors d’état de nuire.

Le transhumanisme occulte une évidence, il ne nous permet pas de voir que les nouvelles technologies, loin d’être   la source d’une division irrémédiable de l’humanité, au contraire rapprochent les hommes comme jamais. En effet, cet article, écrit en France, est hébergé aux USA mais il peut être lu sur tous les continents,  en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique. Le savoir se diffuse comme jamais, bien plus encore que ne l’avait permis en son temps l’imprimerie . Le travail se libère des tâches les plus ingrates et devient hautement productif.

Ce qui est préfiguré avec les nouvelles technologies c’est une société communiste, c’est-à-dire qui fait des ressources et des savoirs des biens communs : une société libérée des travaux les plus pénibles, des fléaux et des souffrances (la faim, la maladie, la déraison). Il devrait être  bien plus mobilisateur pour les travailleurs des sciences et des techniques de travailler à cette société durable plutôt qu’à la sélection d’une caste de surhommes qui n’auraient de surhumain que leur égoïsme et la vacuité de leur vie. Mais cela suppose dans un premier temps que cette classe sociale montante se libère de l’emprise idéologique qui l’a conduite en France à mettre Macron au pouvoir, qu’elle rejette à la fois le transhumanisme, le libéralisme libertaire et l’écologie malthusienne et austéritaire, la collapsologie qui sont les principales idéologies dans le cercle desquelles on voudrait enfermer la pensée. La difficulté qu’elle a à surmonter est celle que rencontre toute classe montante : une classe montante est toujours une classe minoritaire, idéologiquement faible puisque sans histoire,  qui ne peut rien réussir politiquement sans s’assurer le soutien des autres classes dominées, mais doit pourtant rester libre idéologiquement. La classe ouvrière industrielle a rencontré ce problème : elle était une classe minoritaire dans une France très majoritairement rurale (qu’elle a pas su s’allier et qui a mis Napoléon III au pouvoir !), elle sortait de la paysannerie dont elle devait dépasser les limites idéologiques pour accéder à une conscience politique propre (ce qui ne s’est fait en France que très partiellement après le révolution russe et la séparation de l’Église et de l’État) sans que cette rupture idéologique soit une rupture politique.

Ainsi, pour s’épanouir et libérer toutes leurs potentialités, les nouvelles technologies appellent l’avènement d’une société socialiste durable. Cet avènement ne peut advenir qu’à l’issue d’une crise révolutionnaire seulement possible par une alliance de classe entre la classe montante et les autres classes dominées (la paysannerie étant désormais une classe minoritaire). Selon Marx un des moments obligé de ce processus révolutionnaire est nécessairement »la dictature du prolétariat ».

C’est pourquoi  intervient ici cette question pleine de malentendus qui est aujourd’hui très discutée à l’extrême gauche et semble créer un grand embarras. On en parle parce qu’on ne sait plus ce que c’est !

C’est pourtant bien simple : la dictature du prolétariat c’est la période qui suit l’accession au pouvoir des partis prolétariens, c’est une période de renversement de la domination, de lutte de classe intense marquée par la mobilisation de toutes les forces du prolétariat, de la classe ouvrière et de ses alliés, pour aller au bout de sa victoire, pour arracher au capital les moyens de sa domination et passer effectivement au socialisme, c’est l’effort pour ne pas être finalement vaincu, c’est l’effort pour vaincre. Sa forme dépend largement des moyens utilisés par les classes défaites (la classe capitaliste et ses alliés internes et internationaux) pour renverser le nouveau pouvoir. Elle peut aller de la lutte pour l’hégémonie culturelle à la lutte policière  contre les menées subversives en passant par la lutte pour garder et élargir la majorité électorale, pour avoir le contrôle des appareils de coercition de l’État, la police et l’armée. C’est le plus vraisemblablement tout cela à la fois. Ce n’est donc pas une dictature dans le sens moderne de pouvoir violent et arbitraire, mais dans le sens classique de domination d’une classe (à l’exemple originel de la république romaine). Dans le contexte de notre époque de révolution scientifique et technique c’est en définitive l’hégémonie des nouvelles classes dominantes (classes productrices -ouvrière et paysanne – classe montante innovatrice des sciences et des techniques) qui met en échec les anciennes classes dominantes. La dictature du prolétariat, a dit Lénine, « est une forme particulière d’alliance de classe entre le prolétariat, avant-garde des travailleurs et les nombreuses couches non prolétariennes de travailleurs (petite bourgeoisie, petits patrons, paysannerie, intellectuels, etc.), où la majorité de ces couches, alliance dirigée contre le Capital, alliance ayant pour but le renversement complet du Capital, l’écrasement complet de la résistance de la bourgeoisie et de ses tentatives de restauration, alliance ayant pour but l’instauration et le consolidation définitives du socialisme« (2).

Renoncer à la dictature du prolétariat n’a pas de sens car c’est une politique d’alliance de classe et parce que, dans sa forme, elle n’est pas quelque chose qu’on choisit mais qui est imposé par les forces réactionnaires dès lors qu’elles usent de moyens « déloyaux » pour renverser le pouvoir. A la violence armée, il faut bien répondre par la répression armée, de même qu’à une captation des moyens d’information, il faut répondre par leur démocratisation. Comme elle s’est imposée en Russie dans le contexte de la guerre internationale et civile, elle risque de s’imposer pour nous face à une crise économique destructrice et à une urgence climatique extrême. La sortie de la dictature du prolétariat se fait par deux voies : l’élargissement de sa base de classe à d’autres classes et la baisse de l’intensité de la lutte de classe consécutive à la disparition des classes exploiteuses.

Mais dans ce débat la question à laquelle on néglige de répondre est toujours la même : qu’est-ce que le prolétariat ? Qui s’agit-il de mobiliser concrètement ? Quelle est la classe montante sur laquelle il faut s’appuyer et dont il est vital d’être l’avant-garde ? Est-ce toujours la classe productrice des ouvriers d’industrie ou du moins est-ce seulement elle ? Toute erreur à ce niveau risque de provoquer une rupture du côté prolétarien  pouvant aller de la passivité des couches intermédiaires à leur passage dans le camp de la bourgeoisie. J’ai déjà dit ce qu’est selon moi  le prolétariat, j’y renvoie le lecteur : voir mon article « prolétariat et lumpenprolétariat » du 7 mai  2015. Quant à ce qu’est aujourd’hui la classe montante, je viens de le dire : c’est la classe des travailleurs des sciences et des techniques. C’est celle-ci qu’il faut rapprocher de la classe ouvrière et plus largement des autres classes dominées pour qu’ensemble elles changent enfin la société. Il est primordial de s’adresser à cette classe, avec un langage adapté, attentif à ses besoins et à la forme nouvelle de domination qu’elle subit (3). Car il est fondamental d’avoir à l’esprit ce qu’écrivait Staline dans « Matérialisme dialectique et matérialisme historique » : « Il faut fonder son action non pas sur les couches sociales qui ne se développent plus, même si elles représentent pour le moment la force dominante, mais sur les couches sociales qui se développent et qui ont de l’avenir, même si elles ne représentent pas pour le moment la force dominante. »

Autre point indispensable : tout cela exige une avant-garde sous la forme d’un parti fort, un parti marxiste, bien organisé  bien implanté, bien instruit, créatif et innovant sous le plan théorique, capable d’initiative, un parti qui s’adresse à tout le prolétariat et est implanté dans toutes les couches sociales qui le composent.  Il ne sert à rien de régler les problèmes de demain (d’un demain encore imprévisible) si les problèmes d’aujourd’hui ne sont pas résolus.

 

1- lire à ce sujet : https://lemoine001.com/2014/03/18/la-6eme-these-sur-feuerbach/

2 – V.L. Lénine : Préface au discours : « Comment on trompe le peuple avec les mots d’ordre de liberté et d’égalité », Œuvres complètes, t. XXIV, p.311. Edit russe.

La théorie marxiste et léniniste de la dictature du prolétariat est en contradiction avec la théorie Trotskiste de la révolution permanente.  Selon Trotski « l’avant-garde prolétarienne…. entrerait en collisions hostiles, non seulement avec tous les groupements bourgeois qui l’aurait soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les grandes masses de la paysannerie dont le concours l’aurait poussée au pouvoir. Les contradictions dans la situation du gouvernement ouvrier d’un pays arriéré, où la majorité écrasante de la population est composée de paysans, pourront trouver leur solution uniquement sur le plan international, dans l’arène de la révolution mondiale du prolétariat. »  (préface de 1922 à un écrit de 1905). Pour Trotski il n’y a donc pas d’alliance de classe durable possible, et donc la classe ouvrière victorieuse ne peut uniquement trouver ses soutiens qu’à l’extérieur par la contagion révolutionnaire.

3 – sur la domination subie par les travailleurs des sciences et des techniques on peut lire la fin de mes articles « comprendre la mondialisation » de novembre 2013

De l’utilité de bien dormir !

images-1Quand on entre, comme moi, dans le cinquième ou sixième âge, on a le sommeil léger. Ainsi, l’autre nuit, j’avais l’esprit qui vagabondait. Je pensais à une longue et difficile dissertation sur le problème de la « vérité » que j’avais lue la veille.

L’auteur, que j’estime par ailleurs, y abordait un problème qui aurait tracassé le stoïcien Chrysippe :   il est vrai que tu mourras un certain jour. Si la vérité est éternelle, que tu te soignes ou que tu négliges ta santé, tu mourras quand même.  Donc, repose-toi ou ne fais rien !

C’est ce qu’on appelle l’argument paresseux. Même Napoléon n’y échappe pas. Car toute vérité étant universelle, donc  en droit éternelle, ne s’ensuit-il pas de la même façon, que la phrase « Napoléon est mort à Ste-Hélène » si elle est vraie doit l’être pour tous et de tout temps ? Il était donc vrai que Napoléon est mort à Ste-Hélène avant même d’être né ! Aussi bien il était vrai que le théorème de Pythagore était vrai avant que Pythagore ne l’ait découvert !

Comme un esprit qui vagabonde ne s’embarrasse pas de la suite des raisons et ne s’ennuie pas à démonter les sophismes, je me suis dit : ne faut-il pas distinguer ce qui est information et ce qui est connaissance et ce qui est vrai de ce qui est seulement exact. Si on me demande l’heure, on me demande une information. Si on me demande d’expliquer comment se mesure le temps et se détermine l’heure qu’il est, c’est de connaissance qu’il s’agit. Je pourrais répondre que l’heure se mesure avec une montre et qu’on détermine l’heure en lisant ce qu’indique le cadran. Je serais encore bien près de donner une information. En revanche un érudit qui exposerait toute l’invention de la mesure du temps du calendrier lunaire au solaire, du sablier, de la clepsydre à l’horloge atomique, nous inonderait de ses connaissances. La connaissance est faite d’une multitude d’informations organisées dans un ordre réfléchi et travaillé (1). Elle découvre un ordre dans le chaos apparent du monde. L’information, quant à elle, n’est rien d’autre que l’intellection d’un fait singulier. Une information est exacte ou fausse, complète ou partielle. Elle se fonde sur une relation simple au fait ; elle se ramène à un « ceci est ».  Ce n’est que si je voulais la dire vraie ou non vraie que j’aurais à me poser le faux problème de l’universalité et de l’éternité de cette « vérité ». Et je ne trouverais au final que le simple « ceci est » qui ne demande qu’un simple « oui » ou « non ». Mais l’érudit, je veux dire le véritable érudit, celui qui a une véritable connaissance, ne prétendra pas  détenir la vérité. Il sait qu’il lui manque bien trop de connaissances pour cela. La vérité, c’est ce qu’il cherche. Il n’en détient qu’une parcelle. Toute sa connaissance n’est qu’un reflet toujours incomplet et imparfait d’un réel inépuisable.

Il y a une forme simple de la connaissance qui est celle que j’ai présentée : des informations exactes, vérifiées, sont organisées de façon réfléchie et cohérente. La connaissance est alors une représentation mentale du réel comme quand quelqu’un vous dit qu’il connait bien Paris. Mais il y a aussi une forme plus haute de la connaissance. Il s’agit de la connaissance par concepts. Ce que l’on connait alors n’est pas une chose en particulier mais un genre de choses. Disons, par exemple, que celui qui connait bien Paris est urbaniste. Il a étudié l’organisation des villes et des territoires. Sa connaissance est une connaissance par concepts. Elle lui permet, notamment, de  comprendre les particularités de l’organisation de Paris comparée à celle de Tokyo ou les différentes étapes de la constitution de la ville. Il pourra aussi en anticiper le futur (gentrification, grand Paris etc.). L’idée de vérité n’a plus tout à fait le même contenu dans l’un et l’autre genre de connaissance. La vérité de la connaissance simple est dans sa correspondance au réel. Elle se traduira par la capacité du Parisien à bien s’orienter dans la ville. La vérité de la connaissance par concept sera bien plus difficile à établir. Sa constitution et sa vérification exigent un travail. Le reflet du réel dans le concept est  dynamique. Il ne s’établit que dans les allers et retours du concept au réel et du réel au concept dans une pratique longue et partagée de l’urbanisme. Celui-ci est alors une discipline scientifique voisine de l’architecture et de la géographie mais qui ne peut pas non plus ignorer l’histoire. Sa validation se fait par les échanges avec ces disciplines voisines et dans les incessants retours au réel au cours d’une pratique. L’urbaniste ne sera plus un érudit mais un praticien, un scientifique.

Le passage de la connaissance simple à la connaissance par concepts est aussi peu tranché que celui de l’information à la connaissance. Un érudit est toujours un peu un savant et un scientifique a toujours besoin d’une certaine érudition (2). Une connaissance si simple soit-elle n’est jamais totalement dépourvue de concepts. A l’inverse une science connait toujours des faits même dans ses formes les plus théoriques.  Il en va dans ces affaires comme des chevelus et des chauves. Personne ne peut dire exactement combien il faut retirer de cheveux à un chevelu pour qu’il soit chauve. Il y a pourtant bien des chevelus et des chauves. Une information ne va pas sans connaissance. Dire l’heure n’est pas donné à tout le monde, il faut savoir compter et avoir bien d’autres connaissances. A l’inverse, comme je l’ai dit déjà, l’érudit a sur son sujet une multitude d’informations qu’il a organisées en un tout cohérent et éclairant. Il ne s’agit plus de retirer mais d’ajouter. Qui pourrait dire combien il faut avoir collecté et organisé d’informations pour passer, non du chauve au chevelu, mais de l’information à la connaissance ?  

Voilà que tout se mélange. J’en arrive au problème de Gettier.  Dans le Théétète,  Platon n’a-t-il pas défini la connaissance comme une croyance qui est tout à la fois vraie et justifiée. Il aurait dû se taire. Il a créé un problème qui a certainement rendu fou ce monsieur Gettier !

 Selon ce monsieur cette  définition aurait suffi  pendant plusieurs millénaires et voilà qu’il y a trouvé une faille en considérant le scénario suivant :

index-1Après m’être levé le matin je descends dans la salle à manger et je regarde l’heure sur la pendule. Je connais donc l’heure (par exemple 8h00) : je suis capable d’expliquer pourquoi je crois qu’il est 8h – donc j’ai une croyance justifiée – car je peux dire que mon horloge fonctionne, qu’elle m’a toujours donné la bonne heure, etc. Mais, en réalité, cette horloge s’est arrêtée tout à fait par hasard sur 8h (par exemple la veille quand il était 20h) et je ne m’en suis pas aperçu. Ainsi, s’il est véritablement 8h, on ne peut pas dire que je le sais parce que ma justification se base sur des éléments faux, et ce n’est que par chance que j’ai eu raison (si j’étais arrivé trente minutes plus tard, alors la proposition « il est 8h » aurait été fausse).

Dans ce scénario une proposition, qui se trouve fausse en général, se trouve vraie par chance uniquement. De cela on peut trouver une multitude d’exemples. Ce seront autant de contre-exemple de la thèse platonicienne. Monsieur Gettier en conclut que notre théorie traditionnelle de la connaissance est pathologique. De là son émoi !

La première fois que j’ai rencontré ce problème sur un blog de philosophie, j’ai cru à une plaisanterie. L’auteur m’a détrompé : pas du tout ! Une foule de chercheurs ont planché sur ce problème pendant des décennies et ont produit une multitude d’articles. Dans le monde de la philosophie analytique l’importance d’un philosophe se mesure au nombre d’articles qu’il est parvenu à faire publier dans les revues académiques. D’où, je suppose, ce problème de Gettier ! Car enfin, il suffit que cesser de penser que savoir l’heure est une connaissance  pour que le problème s’évanouisse, pour que la question de la vérité cesse de se poser. Il suffit d’admettre qu’il n’y a là rien d’autre qu’une information exacte ou fausse. Quant à la connaissance, c’est tout autre chose qu’une croyance vraie et justifiée. C’est même tout le contraire d’une croyance.

Quand je vois la foule de problèmes que je peux résoudre en dormant, je me dis qu’il est dommage pour l’humanité que je ne fasse pas plus souvent la sieste.

 

1 – Un mythe est aussi un ensemble cohérent d’énoncés et de conceptions qui s’efforcent de rendre compte des phénomènes. Seulement, les énoncés du mythe ne sont pas des informations. Ils sont le fruit de l’imagination non de l’observation. La cohérence du mythe est narrative et non pas logique. A la différence du poète auteur du mythe, le sujet connaissant fait abstraction de ses craintes ou de ses désirs. Il recherche l’objectivité.

Les mathématiques sont une exception. En math, le connu et la connaissance sont un. L’information (la définition par exemple) est déjà un concept. Les maths sont tout entiers ordre et rigueur logique. Elles ne mettent pas un ordre dans un ensemble données, elles sont un ordre. La vérité, telle que je l’ai entendue plus haut, n’a pas de sens en mathématiques. « La vérité mathématique réside uniquement dans la déduction logique à partir de prémisses posées arbitrairement par les axiomes » (Bourbaki)

2 – La science moderne hyper-spécialisée devient une nouvelle forme d’érudition quand un chercheur en arrive à ignorer ou à ne plus comprendre ce que font les autres.

Courrier à Étincelles

etincellesJ’avais adressé  un courrier à la revue du PRCF (la revue EtincelleS), en septembre dernier. Je viens tout juste de recevoir le numéro suivant qui  publie ma lettre dans sa rubrique de courrier des lecteurs et lui répond longuement   de façon très argumentée et détaillée. J’en suis très honoré. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir un inconvénient à ce que je publie ici cette réponse. J’en profite pour inviter mes lecteurs à s’abonner à cette revue  (ce qui peut se faire à cette adresse : http://www.initiative-communiste.fr/abonnement-etincelle/).

On trouvera en gras le texte de ma lettre. La réponse suit. Elle reprend ce que le philosophe Georges Gastaud a développé longuement dans les quatre tomes de son traité « Lumière communes – traité de philosophie à la lumière du matérialisme dialectique ». J’invite mes lecteurs à faire l’effort de lire ce traité avec patience et attention comme je le fais moi-même. Je n’en suis qu’au tome 2 !

Les quelques remarques que j’ai ajoutées aux réponses de Georges Gastaud n’ont pas pour objet de les contester mais seulement d’éviter tout malentendu sur cet échange.  Elles seront en gris. Les articles du numéro de septembre de la revue (n°35) traitaient du matérialisme dialectique comme base de l’ontologie du marxisme. Ils étaient parfaitement clairs et convaincants sur la question centrale du matérialisme, la nécessité de le réaffirmer et de le réactualiser face à l’avancée des sciences (en particulier la physique). Mais je les ai trouvés beaucoup plus obscurs sur la question de la dialectique. La critique que je leur ai adressée dans mon courrier portaient non pas sur leur contenu mais sur l’ordre d’exposition des idées. j’ai d’abord situé la place de la dialectique dans le développement de la pensée humaine, comment elle a été exposée par la philosophie, comment elle est aujourd’hui comprise et diffusée, pour arriver à la question de  sa réactualisation. Les différentes parties de mon courrier ont été habilement découpées par la revue pour les rendre plus lisibles et faciliter la réponse. Je reprends tout cela ici tel qu’il se présente dans le numéro qui vient de paraître (n°36).

***

Courrier : C’est parce que le réel obéit à la règle du tiers exclu que la logique formelle est valable et efficace. De même ce n’est que dans la mesure où le réel est dialectique que la dialectique est un mode de pensée efficace. Mais, de même que le réel n’est pas seulement logique, il n’est sans doute pas seulement dialectique. Sa complexité outrepasse toujours nos capacités de pensée. La pensée humaine court toujours après la complexité du monde. C’est pourquoi plutôt que de retrouver dans les philosophies antiques des bribes de dialectique, il m’aurait paru efficace de commencer par examiner ce que c’est que penser. Car, comme l’enfant refait pour lui-même le chemin qui mène à la capacité à la pensée abstraite (voir Piaget), les modes de pensée ont évolué avec le temps. L’humanité est passée de la pensée comme vision qu’on voit à l’œuvre chez Homère à la dialectique telle que Marx et Engels l’ont mise en œuvre et par là-même inventée.

Réponse de G. Gastaud (GG) : Ontologiquement, le réel précède la pratique humaine et la pensée qui doivent sans cesse élargir leur formes et contenus pour connaître le monde et le transformer. Mais cela n’implique pas que « le réel n’est pas seulement logique ou dialectique », ce qui reviendrait à faire droit au mystère et à l’irrationnel, bref à fixer une limite a priori aux Lumières. Si la pensée scientifique doit sans cesse s’élargir pour embrasser le réel, c’est bien pour que le dépassement des formes supérieures d’intelligibilité ou de « dialecticité » propres à un moment donné de la connaissance permette d’accéder à des formes supérieures de rationalité. L’intérêt de la dialectique – qui, soit dit en passant, intègre le tiers exclu tout en le relativisant – c’est qu’elle comporte la capacité de se transformer, de refuser toute dogmatisation. Au passage, le thème de la « complexité » est équivoque. D’abord il peut arriver qu’un progrès cognitif soit une simplification, et non une complexification, voir qu’il soit les deux à la fois quand l’accès à des principes d’une plus grande généralité (par ex. dans le domaine du nombre, de l’espace physique, etc.) permet à la fois d’unifier un champ donné (maths, physique, biologie …) et d’envisager, voire de deviner une infinité de cas particuliers que le préjugé initial d’une fausse simplicité rendait tout bonnement invisibles. Le complexe lui-même doit s’appréhender dialectiquement, comme unité d’une diversité de l’unité ou diversification de l’unité, faute de quoi il devient vite un obstacle épistémologique… et pratique comme si le réel était toujours « trop complexe » pour permettre son appréhension théorico-pratique…. Résumons-nous : le caractère inépuisable du réel, voire sa complexité, ne doivent pas abonder le thème de l’irrationalité du monde matériel, un thème décourageant qui n’est que trop à la mode, y compris dans certaines revues scientifiques « grand public »….

Michel LEMOINE (ML) : Lorsque j’ai rédigé mon courrier j’avais en vue l’ordre d’exposition et non l’ordre ontologique. Je ne conteste nullement la primauté du réel sur la pensée. Il a de soi (au moins pour moi !) que pour penser il faut commencer par avoir un cerveau, un langage et tout ce que cela implique : nature, société, culture et leur lien propre (primauté de la nature sur la culture). Quand je dis que la complexité du réel outrepasse notre capacité actuelle de pensée, ce n’est nullement pour faire place à l’irrationnel (qui est le plus souvent obscur et non complexe). Je fais seulement le constat que la science a souvent été contrainte d’élaborer de nouveaux outils (en particulier mathématiques) pour ouvrir de nouveaux champs du savoir. Ces nouveaux outils ne sont pas tous dialectiques. En tout cas rien ne permet d’assurer qu’ils le seront toujours. On ne peut pas donner au mot dialectique un sens indéfiniment extensible.  

La particularité de la dialectique est qu’elle a d’abord était formalisée par Hegel avant d’être mise en œuvre par Marx  dans l’étude concrète de la réalité nouvelle qu’était le capital. Tandis que la logique formelle a été utilisée par le commun des hommes avant d’être une science dont les premiers éléments ont été exposés par Aristote. Parce qu’elle a été formalisée avant d’être mise en œuvre, la dialectique souffre depuis le 19ème siècle d’être réduite à un schéma qui pour le grand public se réduit à la suite thèse/antithèse/synthèse-dépassement et au célèbre passage de la quantité à la qualité. C’est ainsi qu’elle m’avait été présentée au lycée et quand elle est critiquée c’est toujours à cela qu’elle est réduite.

GG : Dès l’antiquité et sans doute dès l’ainsi dite « préhistoire », il y a eu une logique et une dialectique spontanées, toutes deux imposées par la réalité et par le besoin éprouvés par les hommes de se mesurer à elle, et l’une et l’autre n’ont été « formalisées » qu’après coup. Héraclite en Grèce et les antiques penseurs chinois du yin et du yang en témoignent, sans parler de Platon et de ses subtils dialogues Parménide et le Sophiste, tout entier centré sur la notion paradoxale de l’altérité comme négation.

Quant au marxisme, il ne s’est pas contenté d’appliquer la dialectique hégélienne au capital, il l’a travaillée dans le champ des sciences de la nature (Dialectique de la nature de Engels) et il a réélaboré largement son contenu (Engels, Lénine, voire Mao, Sève). Il n’est pas exact non plus que la dialectique ait été formalisée avant d’être utilisée : il suffit de penser au calcul infinitésimal de Leibniz, ou à l’Essai de Kant pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative pour voir que les hommes sont tombés sur des dialectiques concrètes en maths, en dynamique, voire en psychologie, bien avant d’être en état de « formaliser » la chose : seulement Kant voyait encore la dialectique, comme Aristote, une logique de l’apparence, alors que Hegel a eu l’audace de rapporter la dialectique à l’être, à l’essence et au concept. Comme l’a montré Sève, la Dialectique transcendantale de Kant voit dans l’étude des « antinomies de la raison pure » le résultat principal de deux mille ans de développement métaphysique, si bien que la dialectique est moins un déni de la logique traditionnelle qu’elle n’en constitue la réaffirmation et le dépassement dynamiques. Dans les articles d’EtincelleS, il est exact qu’on ne revient pas sur l’ensemble des définitions de base, mais d’une part ce n’est pas la première fois qu’EtincelleS développe ces questions (cf. entre autres le n° spécial de 2004 d’EtincelleS intitulé Sur la dialectique de la nature), mais des livres récemment édités par Delga et présentés par le récent numéro d’EtincelleS reviennent sur ces questions. S’il est nécessaire de repréciser les choses, disons après Lénine que « la dialectique est l’étude de la contradiction dans l’essence même des choses ».

ML : les antinomies de la raison pure de Kant me semblent l’illustration même de l’impuissance d’un mode de pensée à aborder certains problèmes. A partir de petits raisonnements Kant démontre ou plutôt croit démontrer qu’on ne peut pas trancher la question de l’infinité de l’univers. Il croit avoir   démontré de façon valide à la fois que l’univers est infini et qu’il est fini. Ce n’est pas de la dialectique, seulement de la confusion ! Il aurait dû remettre en cause sa méthode et non la raison. Il suffit de le comparer au poète  Edgar Alan Poe qui, simplement en observant l’obscurité du ciel nocturne, a levé l’aporie. Poe n’était pas plus intelligent que Kant, sa pensée fonctionnait de façon bien différente et bien mieux adaptée à ce problème spécifique. Kant était encore très proche de la scolastique, Poe en ignorait certainement tout.

Je suis très réticent face à cette tendance à trouver de la dialectique par bribes ici ou là comme on trouverait des « remarques intéressantes » dans la copie d’un élève. Je vais préciser cela plus loin au sujet des « modes de penser ». Qu’il me suffise de dire ici qu’on ne peut percevoir le mode de pensée d’un philosophe que si on se situe à bonne hauteur, que si on voit sa pensée dans son déploiement et son étendue.

GG : Concernant la philosophie et plus précisément la philo marxiste, que faisons-nous, M. Lemoine et moi-même qui lui répond en ce moment (GG), sinon les pratiquer de concert, ce qui reste la meilleure manière d’en réaffirmer l’existence… Comme toute pratique, la philosophie (marxiste ou non marxiste) existe avant de se définir et la première des choses, si l’on prétend les définir de manière autre que spéculative, est de ne pas nier l’existence de la philo marxiste comme l’ont fait trop d’auteurs enclins à réviser le marxisme sur ce plan. Parmi eux, L. Sève est, malgré cela, un philosophe marxiste de première importance…. Nous sommes « classiques » en matière de définition de la philosophie et nous nous référons par exemple à Engels, dans son Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, ou à Lénine et à son Matérialisme et empiriocriticisme. Tous deux renvoient la philosophie, pour faire vite, à l’étude de la « question fondamentale » posée par les rapports entre la pensée et la matière. Il s’agit bien d’un terrain spécifique, quoique d’une extrême généralité et dans notre livre paru chez Delga, Lumières communes, traité de philosophie à la lumière du matérialisme dialectique, nous pensons la philosophie – y compris ses contradictions propres et son lien d’essence avec le champ politico-idéologique, à partir de la spécificité de son objet, en quoi nous nous opposons à Althusser. En tout cas, contrairement à ce que semble dire notre lecteur, il n’y a rien de futile à défendre l’idée d’une philosophie marxiste alors que nombre de « grands noms » de la philosophie marxiste ont passé leur temps à en nier la réalité et la légitimité au cours des dernières décennies sans se rendre compte qu’ils tombaient eux-mêmes dans le paradoxe d’Aristote (s’il faut philosopher, il faut philosopher : s’il ne faut pas philosopher, il faut encore philosopher pour le démontrer).

ML : une partie de cette réponse concerne la critique de L. Sève dont j’ai parlé dans ce qui suit.

Je note que votre présentation de la philosophie est faite ici « pour faire vite ». Je ne peux que dire qu’elle me parait quelque peu réductrice. Elle réduit la philosophie à son objet. J’aurais pensé quant à moi que la philosophie n’a pas d’objet spécifique, qu’elle est plutôt une pensée réflexive, une forme particulière de rapport de la pensée au monde et à elle-même. J’ai développé cela dans un article à ce sujet. Sur le fond du débat : comme je ne sais pas où et en quels termes L. Sève a contesté qu’il puisse exister une philosophie marxiste, je ne sais trop quoi en  dire. Je ne peux pas penser qu’après avoir longuement écrit sur la « question fondamentale », il se serait avisé qu’elle n’avait pas de place chez Marx. Elle est d’ailleurs chez tous les vrais philosophes au moins en « filigrane ». Il doit s’agir d’autre chose.

images1C’est pourquoi  j’aurais trouvé judicieux qu’Etincelles commence par cette idée que les modes de pensée évoluent, que penser n’est pas une opération dont la forme serait immuable (ce que ne veut pas dire que les penseurs du passé étaient moins intelligents que les modernes – ils l’étaient différemment, c’est tout). Ensuite il aurait été utile de dire ce qu’est de façon très générale la dialectique. Car j’ai été gêné dans ma lecture par ces manques : à aucun moment, il n’est dit ce qu’est en définitive  la dialectique si bien que j’imagine qu’un lecteur qui ne l’aurait abordée qu’au lycée pourrait se dire qu’on complique bien une chose élémentaire et que tout cela n’est que phraséologie pompeuse pour quelque chose qu’il pense maîtriser sans peine. De même, mais c’est moins important, je crois que cette polémique avec Lucien Sève au sujet de la réalité d’une philosophie marxiste parait bien vaine dès lors qu’on ne dit pas ce qu’on entend par philosophie. J’imagine qu’un débat ferait apparaitre des idées différentes sur ce qu’est la philosophie.

GG : c’est une évidence que les modes de pensée évoluent et s’il faut le répéter, c’est à la condition d’ajouter…. dialectiquement que cette évolution ne se fait pas au petit bonheur, qu’elle possède un sens (mieux appréhender le réel en vue de sa transformation), qu’elle réaffirme un contenu de plus en plus général et épuré de ses formes parasitaires ou trop particulières (par exemple, Hegel ne rejette pas le principe de non-contradiction, il pose l’identité via la contradiction et la négation de la négation) ; sans cela, on tombe – en politique, dans l’opportunisme, comme ceux qui affirment que le prolétariat n’existe plus, que la dictature du prolétariat appartient au passé, etc. – et en philosophie dans le relativisme. Donc, en droit les « modes de penser » ne se contentent pas d’évoluer, ils progressent et ce progrès serait impensable si quelque chose ne résistait pas et ne se réaffirmait pas – sous des formes souvent très paradoxales – à des niveaux différents.

ML : que les modes de pensée progressent est évident seulement pour les gens qui sont assez familiers avec la philosophie et qui comprennent qu’il n’y a pas de sens à vouloir réfuter (ou adopter dogmatiquement) une philosophie du passé. Il faut seulement la comprendre et surtout comprendre comment elle s’est construite, comment pensait le philosophe qui l’a conçue. Une grande philosophie met en œuvre un nouveau mode de pensée mais elle ne le fait que rarement explicitement. Si bien que le débat entre philosophes porte sur la métaphysique et d’autres questions mais presque jamais sur le mode de pensée lui-même.  

Je voudrais ajouter par ailleurs, que selon moi, il faut user avec parcimonie du mot « dialectique ».  Il n’y a guère de sens  à qualifier de « dialectique » la moindre souplesse tactique ou dans la pensée, chaque balancement du pour et du contre, comme on le voit faire souvent pour se donner un air supérieur. (J’ai en tête par exemple à ce sujet un texte de Lacan où, dans la présentation du cas « Dora » par Freud, il voit des « retournements dialectiques » chaque fois que Freud dit noir quand Dora dit blanc !). Trop de dialectique vide le mot de tout sens repérable !

Par ailleurs, je ne comprends pas exactement ce que vous voulez dire quand vous affirmez que l’évolution des modes de pensée serait dialectique : elle me parait faite de ruptures (de progrès) dont la source est à trouver, non dans un automouvement, mais dans les nouveautés de l’époque (science, politique, découverte d’autres civilisations etc.) et ne se trouve  donc ni dans de mystérieux changements d’épistémè  ni dans des « dépassements » ou « sauts qualitatifs » auxquels l’adjectif « dialectiques » n’apporterait rien. En retour cette évolution des modes de pensée contribue à l’apparition de nouveautés dans tous les domaines. Ce mouvement réciproque et complémentaire est, en revanche, effectivement dialectique. Il contient ce qui fait le cœur de la dialectique telle que je la comprends : rapport, système et devenir.

 vasili-vasilevich-sokolov-storming-the-winter-palace-1962 Tout cela je ne peux pas l’expliquer dans le cadre d’une lettre (qui de toute façon est déjà trop longue pour être publiée). Je l’ai développé dans mon blog (lemoine001. Com sur wordpress) dans plusieurs articles. J’y explique dans un article du 30 septembre 2014 ce que j’entends par philosophie. Cet article est suivi d’une série d’articles portant principalement sur les philosophes antiques appelés sophistes et sur quelques auteurs modernes). Ces articles ont pour ambition de retracer la lente constitution de la pensée moderne et l’entreprise de brouillage dont elle est l’objet chez des penseurs modernes tels que Deleuze). La poursuite d’un tel travail à travers toute l’histoire de la philosophie (et principalement de la métaphysique) est bien au-delà de mes compétences.

GG : Votre lettre n’est pas trop longue, bien au contraire nous vous savons gré de votre concision et bien entendu, nous appelons nos lecteurs à consulter votre blogue comme ils pourront consulter prochainement un mode consacré au matérialisme dialectique qui publie l’ensemble du traité Lumières communes et qui republiera à l’occasion le numéro spécial d’EtincelleS intitulé Sur la dialectique. Bien entendu, les sophistes sont d’authentiques philosophes et leur rôle dans l’élaboration de la pensée dialectique, très en amont de Hegel, est majeur (ils ont poussé la logique spontanée dans ses retranchements et ouvert la voie à la résolution dialectique ou prédialectique de ses apories par Platon et Aristote, sans parler de Hegel).

ML : il ne me reste plus ici qu’à vous remercier pour l’attention que vous avez accordée à mon courrier.

Sur les sophistes : mes connaissances sont quasi nulles auprès des vôtres, cependant je vois, chez le peu que j’ai étudiés, plus de pensée mantique que de dialectique. Et chez Platon lui-même encore beaucoup d’archaïsmes et une démarche souvent laborieuse.

Un article du 16 juin 2013 s’était fixé la gageure de dire en une page ce qu’est la dialectique. Je suis  conscient de ses limites mais il me parait néanmoins indispensable pour dire que quoi l’on parle tout simplement. Un article du 18 mars 2014 sur la VIème thèse sur Feuerbach discute la distinction entre nature et culture. Voir aussi « la pensée comme vision » le 17 octobre 2013 et « qu’est-ce qui fait l’unité du genre humain » le 16 octobre 2015.

GG : Tout cela est très alléchant, nous invitons nos lecteurs à vous rendre visite et nous sommes honorés de compter notre correspondant parmi nos lecteurs sainement et constructivement exigeants.

Tout cela est à la disposition de la revue Etincelles qui peut en faire ce que bon lui semblera pour alimenter la discussion que son dernier numéro peut susciter et suscitera je l’espère.

GG : Notre revue ne demanderait pas mieux que de développer ce débat philosophique et sans doute y reviendra-t-elle, mais d’une part elle est généraliste et doit aussi s’occuper d’économie, d’histoire, etc., d’autre part, elle ne paraît, pour des raisons matérielles et financières – que trois fois par an… pour l’instant. Cela signifie que chaque lecteur peut nous aider fortement en faisant des abonnements autour de lui pour que nous puissions nous étoffer, élargir notre base matérielle et mieux répondre ainsi aux besoins de réflexion que nous suscitons sans toujours être en était de « suivre la demande ».

 

Lecture critique de « la philosophie désormais » de J.P. Faye

 

image1Le voyageur pose son bagage quand il pense être désormais arrivé ; il s’assoit et tous font cercle autour de lui pour écouter avidement le récit de ses errances. Ainsi, Jean-Pierre Faye raconte la philosophie comme un voyage à travers les mots et la langue : un voyage commencé il y a très longtemps, aux multiples étapes qui sont comme autant de fenêtres qui s’ouvrent sur d’autres mondes et d’autres possibilités de vie. Car, pour Jean-Pierre Faye, la philosophie est narration et ne peut s’exposer sans se raconter. On ne peut pas dire ce qu’elle est sans dire ce qu’elle a été : tout concept philosophique a une histoire et d’abord celui de philosophie. Un véritable problème de philosophie est repris ; il est reformulé mais jamais clôturé.

C’est pourquoi « la philosophie désormais » débute non pas par une préface où s’exposerait une problématique, mais comme au théâtre par un prologue où, lorsque le rideau s’ouvre, un récitant est déjà là pour annoncer les héros car un drame commence, un événement est advenu. Le drame c’est la philosophie, les héros ont pour nom Platon l’Athénien, Aristote mais aussi Al-Fârâbi, Descartes, Hegel, Nietzsche, Heidegger. Les héros de la philosophie pour JP Faye appartiennent à la tradition idéaliste et métaphysicienne.  L’événement fondateur est un mystère : tout à la fois une venue comme la sortie d’Égypte du peuple juif, mais aussi une mise à mort, celle de Socrate. C’est aussi une énigme, une parole prononcée à l’aube des temps, dont le sens encore caché est à découvrir : « il faut que les hommes philosophes soient narrateurs de bien des choses ». L’importance accordée ici à ce fragment attribué à Héraclite est sans commune avec son intérêt philosophique. Il joue dans le récit le rôle d’accroche. Il est là justement parce qu’il ne dit rien de précis sinon qu’il rapproche narration et philosophie.

Car pour Jean-Pierre Faye, la philosophie ne peut pas se définir, elle se raconte. Le philosophe n’est pas tel ou tel personnage singulier, il est un rôle que vient rejouer celui qui se présente « en ennemi de la sagesse des autres » : comme au théâtre chaque comédien, sur une scène différente, reprend un rôle et veut le jouer mieux qu’il n’a jamais été. A chaque reprise, la même opération est effectuée : la transformation du « conte en concept » que J.P. Faye appelle le « transformat ».

                                                                              *

La religion dit le pourquoi des choses, la science s’interroge sur le comment des choses et la philosophimage2ie demande qu’est-ce que la chose. Sa question est celle de l’être. C’est donc toujours la même question qui est reprise et posée à nouveaux frais. Elle passe métaphoriquement, mais aussi géographiquement, d’une rive à l’autre. J.P. Faye revient lui aussi sur ce qu’il a déjà raconté : l’arrivée d’Héraclite, les retours de Platon d’Égypte et de Sicile ; le lieu de jonction de toutes ces migrations est Athènes et la fusion de tous ces questionnement se fait chez Platon. Plus précisément, selon JP Faye, dans le Gorgias lorsque survient Calliclès pour accuser Socrate de s’adonner à « une chose ridicule et blâmable » : c’est sommée de se justifier que la philosophie s’invente, comme réponse à une interpellation. Elle se réclame du logos, de la raison commune à tous les hommes, mais inévitablement se heurte à leur déraison. Elle nait ou plutôt renait toujours d’une rencontre féconde, souvent même du défi qu’est pour la virilité du philosophe son affrontement à la féminité (ici le romancier pointe derrière le philosophe !). Elle est détournée de sa route, comme l’est Socrate en prologue aux dialogues platoniciens. Le défi premier qu’elle affronte est celui du langage. Elle use librement des mots, en transforme le sens, en crée de nouveaux. Elle se heurte à des mots intraduisibles qu’elle fait travailler d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre pour les féconder, leur faire dire de nouvelles choses qui ouvrent à de nouvelles possibilités de vie. Ces possibilités de vie peuvent prendre deux faces opposées : celles de la gravité d’Héraclite et du rire de Démocrite ; ou, avec Nietzsche : celles de Dionysos et d’Apollon. Ces oppositions sont aussi celles du froid et du chaud, de la pulsion de vie et de la pulsion de mort. C’est la même opposition fondamentale qui est renouvelée et transformée dans un nouveau langage. La philosophie est un art du langage : maîtrise des logiques et des effets du langage. Les plus grands philosophes sont aussi des grands écrivains. Platon, en son temps, était considéré d’abord comme un poète. Lui-même opposait ses dialogues, comme théâtre de la vérité, au théâtre tragique lié à la démocratie. JP Faye est lui aussi écrivain : ainsi l’importance qu’il accorde à l’art du langage tend à vouloir le classer parmi les plus grands !

image3Selon JP Faye « la querelle de l’être » est fondamentale en philosophie. Une présentation plus orthodoxe parlerait plutôt de la question des rapports de l’être et de la pensée. Mais ce n’est pas JP Faye qui invente ce brouillage de la question, l’équivoque est déjà là depuis les tout débuts de la réflexion : les hommes n’ont pas conscience qu’ils projettent leur pensée sur monde, qu’ils sont les auteurs du sens qu’ils cherchent dans les choses. L’effacement de la pensée a un effet sur le questionnement philosophique. Il conduit à devoir scinder l’être pour le distinguer de l’étant, ce qui conduit à l’obscure question d’Heidegger de « l’être de l’étant ». Cette opacité et cette épaisseur des mots, qui ne permet pas d’emblée l’expression de la claire question des rapports de l’être et de la pensée justifie le choix d’ignorer le pan matérialiste de toute la philosophie – choix qui se remarquait déjà dans la présentation initiale des héros du théâtre philosophique. Cette question de « l’être » ce n’est pourtant rien d’autre que celle de l’intelligibilité du monde, de son reflet dans la pensée humaine, et de ce qui est premier de la matière et de la pensée. Mais une question posée ainsi est vide d’effets dramatiques alors que c’est justement ce que cherche JP Faye. On ne peut pas dire qu’il ait manqué ici quelque chose ; son but n’est pas de dérouler une ligne claire, un enchainement ordonné qui partirait de la philosophie antique pour arriver aux modernes, mais au contraire de mettre en valeur la complexité et son caractère rizhomatique. Son livre est paru avant la publication de « Aristote au Mont-Saint-Michel » de Sylvain Gougenheim (en 2008), il insiste donc sur le rôle de la transmission de la philosophie antique par la philosophie arabe ou musulmane.

                                                                              *

image5Toute bonne tragédie a besoin de la figure du fourbe : ici c’est Heidegger. Comme au théâtre on reconnaît le traitre à ses regards obliques et ses manières louches : ici Heidegger est celui qui a construit l’inadmissible mythe de la chute « hors de l’être ». Son nom évoque le troisième Reich et « un idéologue redoutable ». Il faut poursuivre la lecture ou sauter directement à l’avant dernière section (section IV) pour savoir ce qu’il en est de cette affaire. Alors seulement, comme dans toute bonne tragédie, le traitre sera démasqué. En attendant JP Faye laisse entrevoir une vaste mystification « déployée tout au long de la philosophie occidentale ». Cette « dramaturgie cataclysmique » commence au « semestre d’été 1935 ». Elle aboutit à la suite d’un gigantesque malentendu à la « déconstruction ». La philosophie de la déconstruction commence donc par le lancement d’une construction idéologique qui trouve sa source, nécessairement obscure pour un lecteur non instruit, dans le « mythos gnostique de Marcion et de Manès » qui sont deux auteurs du IIème siècle considérés comme hérétiques.

En attendant la question de l’être s’obscurcit. L’occultation du pan matérialiste de la philosophie la rend inévitablement obscure. Elle devient chez Aristote l’énigme « de la différence… dans l’emploi des deux figures – l’infinitif et le participe présent ». Ici l’immense érudition historique de JP Faye nous permet de savoir qui a recueilli les notes de cours d’Aristote, comment elles ont été transmises.  Mais cette précision ne fait que renforcer l’obscurité du contenu de ces notes où on aperçoit seulement qu’est posée au « Livre II ou petit α » la question de la vérité, qui est justement celle des rapports de l’être et de la pensée. Le cours donné par Aristote devient une espèce de roman et « il importe de suivre les mouvements et péripéties de ce Séminaire en invention permanente ».

L’érudition de l’historien de la philosophie est relayée par celle du linguiste sans que la question s’éclaircisse, bien au contraire. L’impossibilité de traduire l’infinitif et le participe présent du verbe être pour retrouver leur équivalent dans certaines langues devient l’objet d’une perplexité et conduit à l’évocation d’un « inconscient des langues ». La difficulté maximale est atteinte avec la langue chinoise dans laquelle il n’existe pas de verbe correspondant au verbe indifférencié « être » et où, selon JP Faye, chaque philosophie « aura droit à une version distincte de l’être ». Toute cette question de l’être parait se clore sur l’évocation « d’un péril sans précédent » qui relance l’attention du lecteur mais c’est pour être immédiatement relancée sous la rubrique : « débat sur la métaphysique et invention du sujet ».

C’est la même question posée dans une nouvelle formulation où l’étant devient le « naturel » ou « la physique ». La métaphysique se réduisant à son origine à être ce qui vient après les livres consacrés par Aristote à la physique. La question traitée est celle de l’âme ou de « l’intellect agent ». A nouveau JP Faye en parcourt les méandres à travers la pensée arabe du moyen-âge avec le souci de s’attaquer au préjugé eurocentrique qui attribue les principales innovations conceptuelles aux penseurs européens. Il suit ainsi l’apparition de la notion de sujet chez un disciple de Leibniz puis chez Kant mais signale aussi son apparition chez quelques philosophes du Moyen-Orient, eux-mêmes la tirant de leur interprétation de la philosophie grecque.  Il démontre ainsi que l’histoire des idées n’est pas celle d’un flot continu, mais qu’elle est faite de flux multiples, d’emprunts et d’échanges. Même si la philosophie chinoise ne participe pas à ces échanges et qu’elle a ses propres sources, elle conflue avec la philosophie occidentale au XIXème siècle avec toutes les difficultés de traduction que cela ne manque pas de poser.

image6JP Faye reprend le vocabulaire de Deleuze et Guattari et distingue le « concept philosophique et la fonction scientifique ». Cette distinction est rendue nécessaire chez Deleuze et Guattari par leur volonté de présenter l’histoire de la philosophie comme une suite discontinue de moments singuliers noués autour de problématiques elles-mêmes indépendantes et fragmentées. Cette approche, qui résulte clairement d’un parti pris idéologique, rend impossible toute mise en relation avec l’histoire des sciences et donc tout emprunt de concepts de la philosophie à la science et toute parenté des uns avec les autres. C’est précisément là qu’est sa fonction. Une histoire éclatée et séparée des bouleversements scientifiques, économiques et de société qui ont mis en crise les représentations anciennes, devient un dialogue de grands esprits dans lequel, comme chez Nietzsche, les pensées les plus anciennes dont il ne nous reste que des bribes deviennent la source d’interprétations nouvelles et de mobilisations où l’imagination l’emporte sur le savoir. Les métaphores comblent les espaces laissés vacants par le discours. Il est question de « paysages conceptuels », de « vestibules du pensable », de la « bride d’un intellectum » etc.

A partir de cette distinction problématique entre concept et fonction, JP Faye entreprend un brillant rapprochement où le concept scientifique d’énergie cinétique trouve sa source chez Liebniz qui travaille l’idée de « quantité de mouvement » trouvée chez Descartes, mais où aussi le conatus chez Spinoza, le « zugleichsein » selon Kant sont mobilisés pour arriver à la relativité einsteinienne. Mais c’est ce rapprochement sur la base d’analogies non exprimées et de filiations claires qui lui permet de mettre en doute « la démarcation tranchée » chez Deleuze tout en exploitant les rapprochements inédits qu’elle autorise. Se dévoile ainsi une histoire allusive et illusoire à la fois brillante et obscure qui multiplie les références érudites et les métaphores brillantes. Cela donne : « Entrelacs ou double hélice, qui voyage deux fois, avec Chrysippe, Augustin, Montaigne, Saussure, Roman Jakobson d’une part ; avec Platon, Kant, Hegel, Marx –Lénine ?- d’autre part ». Les uns étant supposés être du côté du « signifiant », les autres de la « dialectique ». Ce qui amène une question à laquelle il n’est pas répondu : « Quelle relation entrevoir entre la sémantique et la dialectique ? » ; effectivement : quelle relation ?! Il y a ici une fantastique érudition et en même temps un jeu savant comme celui que pourrait jouer un directeur de musée assez fantasque pour exposer les œuvres en vrac. On imagine un musée où les œuvres seraient exposées, non selon leur époque, leur style et leur provenance, mais dans le plus grand désordre apparent, où pourtant auraient été ménagés des rapprochements aussi subtils qu’inattendus, des rencontres pleines de sens et pourtant invraisemblables et illusoires (soit qu’elles n’aient jamais eu lieu, soit qu’elles aient été fondées sur un malentendu). La visite d’un tel musée supposerait que le visiteur connaisse bien l’histoire de l’art et soit capable de rendre chaque œuvre à son époque et à sa provenance et qu’il puisse s’étonner de l’ingéniosité de celui qui les a mélangées.  De la même façon JP Faye suppose de son lecteur une connaissance suffisante de l’histoire de la philosophie pour apprécier les raccourcis qu’il lui fait emprunter et les échos qu’il y fait retentir.

image7JP Faye évoque aussi une autre question liée à l’histoire de la philosophie : celle de « l’origine » et de « l’originaire ». En clair, celle du concept et de sa compréhension. Un concept se comprend-il comme chez Husserl en écartant ce qui en brouille la clarté, ou au contraire comme chez Heidegger en allant à son origine : tout ce qui vient après étant présumé le brouiller et non le clarifier. Dès qu’on la pose dans sa simplicité, la réponse à cette question  semble aller de soi : on ne peut qu’y objecter qu’il n’y a pas de raison d’accepter la fausse alternative dans laquelle elle voudrait nous enfermer. Pourquoi les concepts philosophiques devraient-ils être pensés sur le modèle des idéités mathématiques que le mathématicien semble découvrir plus qu’ils ne les inventent, ou pourquoi devrions-nous imaginer qu’ils ont été saisis dans leur pureté à un moment de l’histoire où la pensée humaine en était à ses premiers balbutiements ? JP Faye n’entre pas dans ces considérations. La question lui permet de revenir une nouvelle fois sur l’équivoque qui serait selon lui à l’origine de la philosophie de la déconstruction et de toute la post modernité et d’appliquer ironiquement à ceux-là mêmes qui s’en réclament la méthode du retour à l’originaire. Une nouvelle fois c’est Heidegger qui est désigné comme celui qui a commis la faute originelle qui pèse sur toute la philosophie contemporaine.  La menace de révéler ce péché originel qui a corrompu tout un pan de la philosophie, de tout dire de cette faute originaire, relance l’intérêt du lecteur comme dans un roman à suspense.  Il faut rappeler qu’à ce moment le livre d’Emmanuel Faye « Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie » n’était pas paru, qu’il y a donc un vrai suspense et une vraie révélation. Voilà que la philosophie de la déconstruction est associée aux gnostiques du 2ème siècle : ce qui se veut novateur, ce qui veut révéler les confusions et les obscurités des textes, est né dans la confusion. Et pourtant JP Faye reconnaît qu’il n’est pas « insensé » d’accorder un « sens vraiment auroral » à une proposition d’Aristote. Avec le terme ancien d’ousia, qu’on traduit par substance ou par essence, « quelque chose nous est mis dans la main, qui retient un peu de la simplicité de l’abord ». Le retour à l’originaire est donc rejeté comme méthode philosophique mais adopté comme procédé narratif car toute narration s’annonce par un prélude. L’originaire ne dit pas le vrai d’un concept mais il permet d’en saisir l’épaisseur et toute la saveur.

La philosophie est édifiante et rationnelle mais elle est aussi un art du langage. Son usage des mots les pousse au-delà de l’usage courant, les tire du bain langagier où ils sont apparus pour leur donner une dimension nouvelle. Elle permet au langage d’atteindre son essence et d’exprimer rationnellement ce qui  a sa source dans l’imagination créatrice. En ce sens le philosophe pense musicalement (car la musique rend présent ce que les mots ne peuvent pas dire et qui est pure création). La philosophie  est « une activité inventive qui s’apparente à l’art » ce qui avait déjà été dit par Deleuze et Guattari. Mais JP Faye ne les suit que pour s’en démarquer car il ajoute immédiatement : « Sans cesser pour autant d’être mitoyenne de l’invention dans la science ». Dans la réflexion philosophique, l’entendement se dépasse et on peut dire « Ici l’entendement emprunte la façon d’une partition musicale ». Ainsi la « justification de Dieu » par Leibniz n’a rien des « naïvetés du docteur Pangloss », c’est, selon JP Faye « un grand jeu des perspectives, qui va jusqu’à explorer les hypothèses des gnostiques aux premiers siècles ». On retrouve ici une nouvelle fois ces gnostiques. Le tort des déconstructivistes n’est donc pas d’y trouver des ascendants mais de l’ignorer, de faire l’archéologie des concepts mais d’ignorer leurs origines et de philosopher sans créer.

                                                                              *

La dureté de JP Faye pour ses contemporains et pour la déconstruction n’a d’égale que sa complaisance pour Nietzsche. Il le crédite d’une solide aversion pour l’antisémitisme (qu’il a effectivement exprimée s’agissant des partis antisémites allemands et leurs gesticulations).  Il parait pourtant impossible de le suivre et de croire avec lui que quelques « prodigieux fragments de l’été 1888 » viennent corriger et même renverser ce qui s’est exprimé aussi nettement ailleurs.[1] Comment pourrait-on ignorer qu’on peut voir l’expression et la couleur de préjugés de race dans le ton et la logique essentialiste de bien des moments dans l’œuvre de Nietzsche et qu’on en trouve même l’expression sans fard dans des passages d’œuvres publiées ? Et puis suffit-il de s’être opposé aux formes les plus vulgaires et dangereuses de l’antisémitisme au nom d’un certain « perspectivisme » pour rendre recevable ce que recouvre ce concept ? Du caractère réactionnaire, raciste et irrationaliste de Nietzsche et de son perspectivisme, j’ai déjà traité dans mon article du 12 Juin 2013 « Nietzsche et les droits de l’homme », c’est pourquoi je m’abstiendrai de commenter tout ce que dit Jean-Pierre Faye à ce sujet.   Je ne peux que lui recommander la lecture de « Nietzsche le rebelle aristocratique » de Dominico Losurdo, paru cette année aux éditions Delga.

[1] Il faut rappeler que Nietzsche se prononce explicitement contre les droits humains et contre la démocratie. Il répète dans « l’Antéchrist » ce qu’il avait déjà dit en 1874 dans la troisième de ses « considérations inactuelles » : « Le poison de la doctrine des ‘droits égaux pour tous’ – c’est le christianisme qui l’a répandu le plus systématiquement. De tous les recoins les plus dissimulés des mauvais instincts, le christianisme déclare une guerre à outrance à tout sentiment de respect et de distance entre l’homme et l’homme, c’est-à-dire à la seule condition qui permette à la culture de s’élever et de s’épanouir. Du ressentiment des masses, il a su forger son arme principale contre nous, contre tout ce qu’il y a de noble, de joyeux, de magnanime sur terre…. »image8

 

faut-il être sceptique parce que la vérité change avec le temps ?

poissons

Je viens tout juste d’entendre à la radio, une émission de France Culture (les nouveaux chemins de la connaissance) qui voudrait préparer les élèves de terminale au baccalauréat. Il leur est proposé de réfléchir sur cette question : « faut-il être sceptique parce que la vérité change avec le temps ? ». J’avais déjà remarqué et fait remarquer dans un article de mon blog du 17 juin 2015 à propos d’un sujet posé au bac (suis-je ce que mon passé a fait de moi ?) que les jurys semblaient s’ingénier à proposer systématiquement des sujets idéologiquement biaisés qui invitaient l’élève à se perdre dans le bourbier d’une discussion indécidable. Celui qui est proposé fait mieux. Il fait même double ou triple! D’abord, il invite à se perdre dans la fausse opposition implicite entre scepticisme et certitude, laquelle conduit directement à une discussion oiseuse (1).   Comme s’il n’y avait pas une autre option qui est de garder un esprit critique et vigilant, qui fait bien autre chose que de douter, mais qui soumet à l’examen l’affirmation qui se présente comme vérité. De plus, il invite à assimiler certitude et vérité. Or, la certitude n’est pas la vérité.  Elle n’est que l’aspect subjectif de la pensée. C’est ce que l’on pense vrai. L’homme a ainsi été certain des siècles durant que le soleil tournait autour de la terre. Nous savons aujourd’hui que ce n’était pas vrai car nous sommes passés de la certitude sensible à la pensée qui conçoit, qui opère avec des concepts et non avec des faits simplement constatés mais pourtant irrécusables puisque constatés par tous. Nous sommes passés d’une pensée qui est certaine ou qui doute  à une pensée qui sait parce qu’elle comprend, c’est-à-dire parce qu’elle a fait le détour par la réflexion rationnelle. Nous avons fait le long chemin qui mène de la certitude vers la vérité.
A cette première confusion, ce sujet ajoute l’affirmation totalement dogmatique que « la vérité change avec le temps ». Sur quoi se fonde une telle affirmation ? Où a-t-on vu une vérité qui se serait muée en erreur ou l’inverse ? Le propre de la vérité n’est-il pas de correspondre au réel ? Et d’y correspondre non pas sous la forme du constat brut mais par le détour du concept(2). Qu’on puisse croire  avoir atteint la vérité   et qu’on doive se rétracter, quoi de plus banal. Mais s’il en est ainsi, d’abord ce n’est pas le fait du scepticisme mais d’une critique bien menée, et ensuite si la critique a dissipé cette fausse vérité, c’est justement parce qu’elle était fausse, qu’elle n’était pas une vérité. Dire qu’une erreur a été dissipée c’est autre chose que de dire que la vérité a changé. La vérité ne change pas, ce qui change ce sont nos connaissances. D’ailleurs, le verbe « changer » introduit ici un nouveau biais idéologique. Encore une fois, il installe une fausse opposition entre ce qui est immuable et ce qui change. Il escamote un troisième terme, ou plutôt une chose fondamentale : à savoir que les connaissances ne changent pas : elles évoluent. Évoluer c’est se modifier en surmontant ce qui faisait défaut dans ce qui était donné comme acquis. L’évolution des connaissances, leur progression, est leur chemin justement vers la vérité. Car la vérité n’est pas quelque chose qui se donne mais quelque chose qui se cherche. Elle est le produit d’un travail.
                 ..                                                                                                                                                                              ..
Avec ce dernier mot, on en arrive au scepticisme dont la faiblesse apparait immédiatement. Le scepticisme ne travaille pas, c’est une pensée paresseuse (3) qui repose sur une vision fausse du travail de la connaissance. La critique en est facile (nous l’avons d’ailleurs déjà esquissée en dénonçant la confusion entre certitude et vérité) . La remise en cause de la science par le scepticisme en méconnait l’activité. La pensée sceptique imagine le plus souvent un individu confronté au monde par le biais de ses sensations et se proposant d’interpréter ce qu’il perçoit. Ce n’est pas du tout ainsi que se fait le travail scientifique et plus généralement le travail de recherche de la vérité. Les conceptions sceptiques se focalisent exclusivement sur la manière dont les sciences tirent des conclusions de données résultant de l’observation et non pas sur la manière dont ces données sont elles-mêmes obtenues (elles discutent par exemple de la validité logique de l’induction). Or, les données sur lesquelles travaillent les sciences, sont elles-mêmes le résultat du travail scientifique et non un point de départ pour lui. Les sciences ne sont pas une activité d’interprétation de données mais une entreprise coopérative à grande échelle pour concevoir des techniques de recherche productives de phénomènes interprétables. Ces techniques consistent en une activité coopérative intercalée entre les sens et les phénomènes, elles sont des moyens d’agir sur les objets extérieurs, de produire des effets pour mieux les connaitre et mieux les utiliser. Les informations acquises grâce à la pratique scientifique sont toujours obtenues et vérifiées dans un contexte de coopération – puisque les résultats auxquels parvient un individu doivent résister à la vérification des autres. Dans la plupart des cas, les techniques mises en œuvre pour cette vérification impliquent la coopération d’un grand nombre d’individus. Elles mettent en œuvre un savoir lui-même validé scientifiquement. Dans ces conditions, il semble raisonnable d’affirmer que pour autant qu’une information soit vérifiée, elle l’est par une activité sociale pratique, et uniquement grâce à elle. Dès lors qu’on prend en considération la totalité de l’activité sociale qu’est la science, (son activité de production des phénomènes, de mesure, d’interprétation et de vérification), on comprend que c’est l’ensemble de cette activité qui est le garant de la validité de ses productions et non un type particulier de procédure (ramené à la catégorie de « l’interprétation »).
           ..                                                                                                                                                                                       ..
Je ne crois pas utile d’en dire plus sur le sujet : non messieurs les poseurs de questions oiseuses, il ne faut pas être sceptique mais critique, et non ! la vérité ne change pas. Les connaissances évoluent, c’est tout autre chose. Elles évoluent pour se rapprocher de la vérité. La vérité se construit, elle est le produit d’un travail et d’un travail collectif non seulement dans l’espace social mais aussi dans le temps, dans la succession des générations. N’y aurait-il que les philosophes pour ne pas savoir cela ?
1 – « on ne peut pas triompher de quelqu’un qui veut absolument être sceptique » Hegel Leçons d’histoire de la philosophie. Le scepticisme n’est pas une philosophie mais la philosophie dans l’un de ses moments essentiels.
2 – sous la forme d’une proposition (ou d’un ensemble de propositions), par laquelle sont liés (affirmation)  ou séparés  (négation) des concepts, dans l’esprit d’un sujet conscient qui la reconnait, l’approuve et saurait la faire reconnaitre et approuver. « il y a des granges dans la (cette) campagne » est un constat brut qui peut être exact ou faux (illusoire – cf. pb de Gettier). Ce n’est une vérité que lorsque la campagne est pensée comme l’ensemble des espaces de culture et d’élevage distincts du milieu urbain * (la ville) et que l’affirmation vaut possiblement pour toute campagne. (* concept de campagne qui ne se conçoit que lié (opposé) à celui de ville – voir l’article « la philosophie comme rapport au monde« )
3 – Hegel – Phénoménologie de l’esprit : « Son bavardage est en fait une dispute de jeunes gens têtus, dont l’un dit A quand l’autre dit B, pour dire B quand l’autre dit A, et qui, par la contradiction de chacun avec soi-même, se paient l’un et l’autre la satisfaction de rester en contradiction l’un avec l’autre ».
                ..                                                                                                                                                                         ..
Illustration : une photo de l’album https://www.facebook.com/ElraliliasPhotography/