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Comprendre la mondialisation : 5

image 2La question de la démocratie est posée : le capitalisme des monopoles en appelle partout dans le monde à l’intervention publique. Il est en situation, s’il veut être aidé, d’avoir à concéder des droits à ceux qui sont à la fois travailleurs et contribuables et qui, comme électeurs, peuvent amener au pouvoir des représentants qui leurs soient favorables. Alors même que depuis le début du siècle, en France comme partout dans le monde, le capitalisme travaille à détruire l’État social de l’après-guerre, qu’il s’efforce de briser l’efficace protection contre les effets de la crise que procure la solidarité organisée, tout devrait conduire au contraire à les étendre et même à les renforcer. C’est à un capitalisme idéologiquement affaibli qu’est posée la question de la démocratie économique. Le dogme néolibéral de l’État minimal n’est plus tenable quand partout dans le monde on demande l’intervention de la puissance publique et le secours de fonds publics. Il n’est pas possible durablement de demander la socialisation des pertes et de refuser celle des responsabilités. Quand l’État met en gage, comme aux États-Unis, des moyens équivalents à la moitié du PIB, il devrait être en position d’imposer des contreparties. Qu’il puisse ne pas le faire sans soulever de véhémentes protestations donne la mesure de l’anesthésie des opinions publiques et de l’affaiblissement des bases de la démocratie.

Où est le totalitarisme ? Pour parer à cette menace, les prétendues « démocraties occidentales » agitent plus que jamais l’épouvantail du « totalitarisme » et son contre-modèle « les droits de l’homme » : mais qu’est-ce qui est totalitaire aujourd’hui sinon le fonctionnement des grands groupes capitalistes. Dans son ouvrage « Lénine, les paysans, Taylor », le sociologue Robert Linhart montre que l’organisation du travail est aussi et toujours un dispositif de domination. Le capitalisme néolibéral pousse ce dispositif à son extrême limite. Depuis environ 2003, il a renforcé le pouvoir discrétionnaire de l’employeur par l’introduction de méthodes de gestion individualisée des performances. Ces méthodes, couplées à l’enregistrement de l’activité (la traçabilité) et articulées à des menaces de licenciement, ont transformé en profondeur le monde social du travail. Le mesurage comparatif des performances entre les travailleurs n’a pas apporté de la « justice » dans le jugement et le traitement des salariés. Il a au contraire exalté la concurrence entre les individus et généré le chacun pour soi : un isolement individuel et une méfiance généralisée d’autant plus exacerbée qu’on monte dans la hiérarchie. Les fondements de la loyauté, de la confiance, de l’entente, sont sapés. La solitude et la peur sont entrées dans l’entreprise. Comme dans la société totalitaire le contrôle « policier » est partout. Sur le lieu du travail, organisé en « open space », chacun est à chaque instant au vu de tous les autres mais pourtant chacun s’enferme dans sa fonction et n’échange plus que des messages techniques.  Chacun est tenu, souvent quotidiennement, de rendre compte de chacune de ses actions, que l’informatique enregistre par ailleurs à l’insu de ses utilisateurs. Les « reporting » se multiplient et les « procédures » sont de plus en plus contraignantes. La séparation de l’espace public et de l’espace privé est abolie : le travailleur (particulièrement le cadre) doit être joignable à tous moments. Il est sommé de se conformer à la « culture d’entreprise » et de manifester sa soumission à la fois dans ce qu’il fait mais aussi dans sa pensée et même sa manière d’être (sa motivation). Le monde du travail devient ainsi le lieu d’une servitude généralisée caractéristique de la société totalitaire. A tout cela s’ajoute souvent un culte de la personnalité du « dirigeant ». Chaque travailleur est informé de chacun des déplacements de ce dirigeant, sa parole est répétée, ses initiatives sont vantées par le service « communication ». Il est traité à l’égal d’un demi-dieu et reçoit en gratification des sommes démesurées comme s’il était destiné à vivre plusieurs vies.

image 1Tous les ingrédients du totalitarisme sont présents : atomisation sociale, disparition de l’espace privé (société civile), contrainte et peur généralisée, propagande, culte de la personnalité, volonté de tout maîtriser. Le licenciement tient lieu de goulag et le contrôle de gestion de police politique. La propagande est organisée par la « communication interne ». Ce monde est si brutal qu’il conduit parfois à des suicides. Mais sa brutalité et son totalitarisme mêmes ôtent toute crédibilité à sa prétention de refuser toute remise en cause sous le prétexte d’un risque de « glisser dans le totalitarisme ». Ce qui est le plus contraire à la démocratie est ce qui la rend d’autant plus nécessaire et urgente. Il serait permis de rêver que ce soit la base d’un retour à la démocratie.

La solution proposée par l’école de Francfort : cependant, face à un tableau aussi sombre de la situation à la fois au niveau global (macro-économique) et au niveau local (micro-économique), comment s’y prendre pour rétablir un fonctionnement démocratique ? Une des solutions avancées est celle de l’école de Francfort représentée par Habermas et Apel. Cette théorie part du prérequis de toute communication : on ne peut pas parler à autrui sans penser que ce qu’on lui dit est ce qu’il a à entendre, à connaître, donc sans anticiper son accord. Toute communication est, par conséquent, en quelque façon, recherche d’un consensus. Or, on est tenu de parler à autrui car la vie sociale est communicationnelle. La recherche, la consolidation ou le rétablissement du consensus sont dès-lors toujours déjà présents dans la vie sociale. Ce fait anthropologique peut être la base d’un rétablissement de la démocratie puisqu’il nous apprend que la valorisation de la communication est seule à même de rétablir un accord démocratique. Il en est la condition première ou la condition fondamentale.

Ce fait anthropologique est effectivement en même temps auto-fondateur : car si la valorisation de la communication exige la soumission de chacun au consensus de tous qui est l’essence même de la démocratie, cela signifie que la valorisation de la communication exige que les consciences soient déjà soumises aux exigences de la démocratie et que la démocratie est en quelque sorte la condition de sa propre réalisation.

Face à un système qui se revendique de la démocratie et redoute de retomber dans la barbarie du totalitarisme, il s’agit de rétablir cette auto-fondation de la démocratie et donc de rétablir la valeur du consensus comme ce qui doit être recherché dans toute communication. Cela en reconnaissant justement que ce même système organise le repli individualiste et sape toute confiance et toute solidarité et qu’il vide la démocratie de tout contenu.  Pour Habermas, ce retournement d’un processus destructeur en processus salutaire est possible car c’est revenir à une norme antérieure aux normes : à la loi de vérité qui gouverne toute pensée et toute communication. Ce n’est pas changer l’homme mais le ramener à lui-même, à ce qu’il entend être. Pour appuyer cette affirmation Habermas se fonde sur l’anthropologie spéculative d’Arnold Gehlen à laquelle j’ai consacré un article critique le 4 mai 2013.

image 3 Il est possible, selon Habermas et Appel, de rétablir la démocratie communicationnelle en rétablissant un espace public où on écoute autrui pour pouvoir être soi-même écouté et où prévaut, dans ce dialogue rétabli, la loi du « meilleur argument ». Cela peut être compris comme un retour aux Lumières telles que les concevaient Kant : comme la sortie de « état de tutelle » c’est-à-dire la situation de l’homme hors d’état de faire usage par lui-même de sa raison. Et cela retrouve précisément le même problème d’auto-fondation. On ne sort de « l’état de tutelle » qu’en éveillant sa raison. On ne devient raisonnable qu’en faisant usage de la raison. Kant résolvait ce dilemme par l’éducation. Mais historiquement, ce n’est pas l’éducation qui l’a résolu : c’est le développement de la bourgeoisie et son besoin d’émancipation politique. Or, ce qui a été le moteur du développement de la bourgeoisie, ce n’est pas l’éducation : c’est le développement des forces productives. Il y a justement sur ce thème une production pléthorique qui voit dans le développement des technologies de communication modernes le ferment d’un renouvellement de la démocratie. Pourtant à peine proclamée cette « révolution twitter » se révèle être une révolution fondée sur la forme la plus archaïque de l’idéologie : sur le fondamentalisme religieux ! Le malentendu vient ici qu’on a confondu développement des forces productives et développement des formes ou des objets de consommation. Au dix-neuvième siècle, ce n’est pas la consommation en masse de cotonnades bon-marché qui a bouleversé l’ordre social, c’est l’introduction de la grande industrie et le développement du salariat, c’est-à-dire le développement des forces productives et le bouleversement des rapports de production qui l’a accompagné. Ce développement exigeait et  même provoquait la dissolution des communautés traditionnelles et des croyances et conceptions du monde ancestrales. Il rendait impossible le maintien de l’ordre ancien et nécessaire l’apparition d’un monde nouveau. La mondialisation comme domination des monopoles généralisés et financiarisés n’appellent-elles pas le même type de bouleversement ? Tout cela sera développé et prolongé dans un prochain article.

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