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Nietzsche et les droits de l’homme

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Michel Onfray a-t-il lu Nietzsche ? Où a-t-il vu un Nietzsche libertaire et progressiste ?   Comment fait-il pour ne pas voir que son auteur fétiche est un adversaire résolu de la démocratie ? La critique nietzschéenne des droits de l’homme est  la  plus dangereuse qui soit diffusée parce qu’elle se pare de l’auréole de la haute philosophie. Elle sape les bases mêmes des droits en niant le mouvement émancipateur humain et en lui opposant l’idée d’une « volonté de puissance ». Aux hommes luttant pour leur émancipation, elle oppose l’idée d’un homme mu par l’égoïsme vital. Pour Nietzsche l’homme se donne des valeurs. Il est un animal évaluateur. Ses valeurs lui viennent de la vie (de « complexes pulsionnels »), du biologique ou de l’historique. Elles n’ont donc pas d’objectivité[1]. Elles sont entièrement relatives à la vie qu’elles servent et qui les secrète ; mais la vie, selon Nietzsche est agressivité, volonté de dominer, de discriminer. Il affirme que « vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter[2] » ; Nietzsche affirme comme un fait indiscutable que l’homme est violent et oppresseur mais il le fait sans examen. Ne faut-il pas déjà qu’une société secrète un surplus social pour qu’il y ait matière à conflit pour s’en emparer ? L’esclavage ne semble possible que là où est apparu un surplus social. N’avons-nous pas l’exemple de sociétés primitives pacifiques, même quand elles génèrent des surplus ? Certaines semblent avoir développé des rites (comme le potlatch) pour écarter le risque de conflits. Il semble bien que l’oppression (et plus particulièrement l’esclavage) ne sont apparus qu’avec le développement de moyens de production capables de dégager d’importants surplus[3]. (Les communautés les plus primitives n’étaient pas esclavagistes mais vivaient de chasse et de cueillette, la répartition des rôles y était sexuée et non fondée sur l’oppression).

 La critique Nietzschéenne, sous le prétexte d’en démystifier les fondements, ruine les principes mêmes de la morale, elle la plonge dans le biologique et non dans le social. Elle naturalise la morale en s’appuyant sur le mythe de la « volonté de puissance » c’est-à-dire sur la base d’un vitalisme qui conteste le Darwinisme[4]. Elle oppose un mythe aux faits et la « généalogie » à l’histoire. Elle critique la prétention du Christianisme, (et par extension toute pensée universalisante) à énoncer des valeurs universelles, en niant l’unité réelle du genre humain qui est alors divisé en « faibles » et en « forts » (dissemblance qui devient une rupture dans le dépassement de l’homme par le surhomme). Non seulement la « volonté de puissance » est opposée à l’élan émancipateur mais celui-ci est condamné sous le thème du « ressentiment », ses effets civilisateurs sont niés et considérés comme la marque d’un affaiblissement et d’une décadence[5]. Cela conduit Nietzsche à se prononcer explicitement contre les droits humains et contre la démocratie. Il répète dans « l’Antéchrist » ce qu’il avait déjà dit en 1874 dans la troisième de ses « considérations inactuelles » : « Le poison de la doctrine des ‘droits égaux pour tous’ – c’est le christianisme qui l’a répandu le plus systématiquement. De tous les recoins les plus dissimulés des mauvais instincts, le christianisme déclare une guerre à outrance à tout sentiment de respect et de distance entre l’homme et l’homme, c’est-à-dire à la seule condition qui permette à la culture de s’élever et de s’épanouir. Du ressentiment des masses, il a su forger son arme principale contre nous, contre tout ce qu’il y a de noble, de joyeux, de magnanime sur terre…. »

                La critique Nietzschéenne a un effet dévastateur car elle s’attache à détruire jusqu’aux bases mêmes qui permettraient de penser une forme quelconque d’universalisme. Elle inaugure un « perspectivisme » qui équivaut à un nihilisme. Il faut donc nous y arrêter pour en démontrer le caractère problématique.

image 1Quiconque lit les passages où apparaît le mot « perspective » voit clairement que Nietzsche y critique toute prétention à la vérité et en premier lieu celle de la science. Il s’appuie, pour mettre en cause à la fois la science et les valeurs humaines, sur le fait qu’une théorie scientifique est une interprétation jamais complètement aboutie et par conséquent partielle des phénomènes naturels, -qu’elle est appelée à être complétée et, peut-être, renversée et absorbée par une théorie plus vaste. Ce thème polémique « perspectiviste » est directement exprimé dans le paragraphe 22 de « Par-delà le bien et le mal » : « Ce règne des lois de la nature ….  n’est pas un fait ni un texte, mais un arrangement naïvement humanitaire des faits, une torsion du sens, une flatterie obséquieuse à l’adresse des instincts démocratiques de l’âme moderne : égalité partout devant la loi – la nature sur ce point n’a pas été traitée mieux que nous ».

Ce passage dit, on ne peut plus clairement, ce qu’il en est de ce perspectivisme et ce qu’il vise à saper : « l’égalité partout devant la loi ». Il associe  l’expression des théories scientifiques sous forme de lois (dans le vocabulaire de Nietzsche : lois de la nature) à la revendication politique d’une égalité devant la loi (clairement les droits de l’homme). Cette association n’est pas seulement illégitime, elle est incontestablement malveillante. Elle se fonde sur une méconnaissance, sans doute volontaire, de ce qu’il en est des lois scientifiques et des lois humaines : la science appelle « loi » l’énoncé d’un rapport nécessaire entre phénomènes (souvent sous la forme d’une relation mathématique).  Une loi scientifique mesure les relations constantes entre les faits, elle ne les impose pas. Les lois humaines, qui régissent les relations sociales, sont d’une autre nature. Elles ne se constatent pas mais se promulguent. Faute de pouvoir assumer une association aussi manifestement polémique, Nietzsche l’attribue à ceux-là même qu’il entend combattre et l’appelle une « charmante arrière-pensée sous laquelle se dissimule une fois de plus la haine de la plèbe contre toute espèce de privilège ».

Il faudrait voir là-dedans l’expression d’un double « perspectivisme » : un perspectivisme épistémologique et un perspectivisme moral. C’est apparemment ce que suggère JP Faye dans « la philosophie désormais »[6]. En effet, il voit dans la troisième dissertation de « la généalogie de la morale » « le manifeste de la connaissance perspectiviste ». Dans cette troisième dissertation Nietzsche traite de « l’idéal ascétique » qui est différent, selon lui, « chez les philosophes et les savants » ou pour les « femmes » ou encore pour les « artistes »  (chez lesquels « il ne signifie rien » !). Cet idéal de vie ascétique peut prendre des visages multiples : tout à la fois il s’oppose au sensualisme et en est une forme dévoyée. Il s’exprime différemment chez Wagner selon les moments de sa vie.

La thèse centrale de la troisième dissertation est exprimée ainsi : « Il n’existe qu’une vision perspective, une ‘connaissance’ perspective ; et plus notre état affectif entre en jeu vis-à-vis d’une chose, plus nous avions d’yeux, d’yeux différents pour cette chose, et plus sera complète notre ‘notion’ de cette chose, notre ‘objectivité’ ». Ce texte métaphorique, qui contient beaucoup trop de mots entre guillemets pour être clair, a besoin pour être compris de la lecture des autres textes où Nietzsche explique ce qu’il appelle le perspectivisme. JP Faye ne fait pas ces rapprochements, cela lui permet de présenter le perspectivisme nietzschéen comme une avancée philosophique majeure alors qu’il est, non pas un grand moment de la philosophie contemporaine, mais plutôt celui où elle est invitée à un renoncement et en premier lieu au renoncement à son objet même : la vérité.

image 3 Le perspectivisme épistémologique de Nietzsche apparaît  lié à une vision fondamentalement animiste et donc religieuse de la nature : une nature animée par des forces et où « toute force, à chaque instant, va jusqu’au bout de ses conséquences ». Nietzsche imagine  une physique où les phénomènes naturels seraient compris comme « le triomphe brutal et impitoyable de volontés tyranniques ». Ce qui est, en fait, sa propre vision puisqu’il ajoute que cette interprétation « révélerait la volonté de puissance dans sa réalité universelle ». On voit bien ici qu’on ne peut pas considérer cela comme relevant d’une théorie de la connaissance qu’en ayant une conception très relâchée de l’épistémologie et qu’on ne peut pas plus l’accepter sur le plan éthique.

Dans le « gai savoir », au paragraphe 374, on peut lire : « J’espère cependant que nous sommes aujourd’hui loin de la ridicule prétention de décréter que notre petit coin est le seul d’où l’on ait le droit d’avoir une perspective. Tout au contraire le monde, pour nous, est redevenu infini, en ce sens que nous ne pouvons pas lui refuser la possibilité de prêter à une infinité d’interprétations ». Cependant, dans le même paragraphe, Nietzsche est passé du « caractère perspectif de l’existence » à « la conception de la cause et de l’effet »[7] pour « d’autres sortes d’intellects ». Il justifie implicitement cette liaison par une question : « toute existence n’est-elle pas essentiellement explicative ? ».

Le perspectivisme nietzschéen, tiré d’une interprétation « très personnelle »[8] des sciences, reste le même quand il s’applique à la morale. Il est seulement le passage à un autre versant de la même idée.  Il est attesté par le paragraphe 108 de « par-delà le bien et le mal » qui dit : « il n’y a pas de phénomènes moraux, rien que des interprétations morales ». Ce texte pourrait être lu comme une paraphrase de Spinoza (« Le bien et le mal ne marquent non plus rien de positif dans les choses considérées en elles-mêmes, et ne sont autre chose que des façons de penser, ou des notions que nous formons par la comparaison des choses »), si Nietzsche ne présentait pas l’égoïsme comme un produit de la sélection naturelle. Cette invention, elle aussi très personnelle, l’autorise à opposer une morale des faibles à une morale aristocratique. Ce qui, en conséquence, fait de son propre perspectivisme moral  l’expression d’une préférence qui s’assume comme telle.

A défaut de pouvoir parler d’espèces, le « darwinisme » moral de Nietzsche utilise le concept de « type ». Le type fait référence à une conception vitaliste de l’existence. Il désigne, selon Patrick Wotling,  « une cristallisation pulsionnelle relativement invariante, dont il s’agit d’apprécier le degré d’épanouissement, de santé ou … l’aptitude à vivre, donc le degré de puissance qu’elle exprime ». De cela découle la dangereuse idée « d’élevage de types »[9]. Le perspectivisme moral nietzschéen est donc à peine affirmé qu’il est coupé de toute relation à un stade de développement des sociétés ou à une forme de rapports sociaux. Il est incompatible avec l’idée d’un perfectionnement puisque, selon Nietzsche « on affirme le développement croissant des êtres. Sans la moindre justification. Tout type a ses limites au-delà de celles-ci, il n’y a plus de développement ». Les espèces ou les types n’évoluant pas à l’échelle historique les positions morales sont donc figées et peuvent se lire, comme Nietzsche pense pouvoir le faire comme une dégradation qui va du judaïsme au christianisme, de la révolution française au socialisme ou encore de Socrate à Kant.

Ce perspectivisme pour le moins problématique s’appuie sur une conception métaphysico religieuse du monde, que beaucoup d’interprètes appellent une ontologie. Cette conception veut que « le monde vu du dedans, le monde défini et désigné par son ‘caractère intelligible’, serait justement ‘volonté de puissance’, et rien d’autre ». Le paragraphe 36 de « par-delà le bien et le mal » aboutit à cette affirmation en posant comme principe qu’un effet ne peut être produit que par une volonté et donc « il faut en venir à poser que partout où l’on constate des ‘effets’, c’est qu’une volonté agit sur une volonté, et que tout processus mécanique, dans la mesure où il manifeste une force agissante, révèle précisément une force volontaire, un effet de volonté ».

On ne peut être que stupéfait par l’insouciance avec laquelle Jean-Pierre Faye, le dénonciateur des « langages totalitaires », absout tout cela au motif qu’on a trouvé quelques  fragments de l’été 1888 fustigeant le comportement des antisémites de l’époque ; il faudrait croire que là est exprimé « ce qui s’annonce le meilleur : le moment qui se réjouit de constater que ‘les tchandalas’ ont le dessus, et les juifs avant tout » – ce qui reste quand même une « perspective » raciste ! Il est très étonnant de voir que le même auteur, qui instruit une dénonciation très documentée de Heidegger, est d’une indulgence toute particulière pour celui-là même qui a fourni la matière du très controversé « séminaire de l’été 1935 »[10] !

La philosophie française des années 60 s’appuie sur cette conception pour développer comme Deleuze une « ontologie de la pluralité plutôt que de l’unité, de la différence plutôt que de l’identité, de l’immanence plutôt que de la transcendance » et donc imaginer un monde où l’idée même d’un savoir devient problématique. En effet comment développer un savoir sur une réalité mouvante, comment expliquer ce qui est l’effet d’une volonté impersonnelle. Le perspectivisme ontologique ne fait que redoubler le caractère problématique du perspectivisme épistémologique et du perspectivisme moral. Il rend impensable toute idée de droits universels en bannissant ce mot du vocabulaire philosophique. La critique initiée par Nietzsche a donc des effets profonds sur toute la philosophie contemporaine et a de cette façon un effet destructeur sur l’idée de droits humains.  Elle conforte toutes les stratégies qui tentent de s’opposer à l’extension des droits humains. Elle amorce un mouvement d’autodestruction de la philosophie qui reste une discipline critique mais se rend inapte à penser un phénomène positif comme les droits humains. Ses effets sont souterrains mais on peut en repérer la trace dans toutes les critiques modernes des droits et dans les stratégies pour les attaquer.

 


[1] Un moment du discours Nietzschéen est le passage par le « rien n’est vrai, tout est permis » qu’on trouve au paragraphe 24 de la 3ème dissertation de « la généalogie de la morale » présenté comme « la vrai liberté d’esprit » et qu’on retrouve dans « ainsi parlait Zarathoustra » 4ème partie « l’ombre ».

[2] « Par-delà le bien et le mal » & 259

[3] Voir à ce sujet les chapitres 2, 3 et 4 de « Anti-Dühring » d’Engels publiés sous le titre « le rôle de la violence dans l’histoire » où Engels réfute Dühring qui soutenait que l’asservissement et la violence formaient le point de départ et le fait fondamental de toute l’histoire. Engels démontrait que c’est au contraire un certain niveau de développement qui a permis à la fois l’efficacité économique et l’extension de l’esclavage (la politique, et par conséquent l’homme lui-même, n’étant pas par nature violence).

[4] Fragments posthumes : « l’influence des ‘circonstances extérieures’ est surestimée jusqu’à l’absurde chez Darwin ; l’essentiel du processus vital est justement cette monstrueuse puissance formatrice qui, à partir de l’intérieur, est créatrice de formes et qui utilise, exploite les ‘circonstances extérieures’ » (affirmation totalement gratuite et dépourvue de toute argumentation)

[5] Nietzsche législateur – grande politique et réforme du monde : par Yannis Constantinidès dans Lectures de Nietzsche (le livre de poche 2000) : « D’après lui, vouloir faire progresser l’humanité dans son ensemble est non seulement illusoire mais, plus gravement, attente aux droits et privilèges de ces êtres d’exception. Il ne faut dés lors pas hésiter à sacrifier l’humanité à leur profit, afin de leur ménager des conditions d’existence enfin favorables ».

[6] Jean-Pierre Faye : la philosophie désormais – Armand Colin – Paris 2003 – pages 93 à 95

[7] Dans « Le livre du philosophe » § 140, Nietzsche nie que la science puisse comprendre la causalité : « Temps, espace et causalité ne sont que des métaphores de la connaissance par lesquelles nous interprétons les choses. Excitation et activités reliées l’une à l’autre : comment cela se fait, nous ne le savons pas, nous ne comprenons aucune causalité particulière mais nous en avons une expérience immédiate ». Cela ne s’accompagne d’aucune argumentation mais ne fait qu’illustrer une profession de foi irrationaliste (§ 137) : « Notre science va à la ruine, vers la même fin que celle de la connaissance ».

[8] Cette interprétation est personnelle dans la mesure où elle radicalise jusqu’à l’absurde les idées du positivisme dont Nietzsche paraît avoir été imprégné. Il semble qu’il y ait dans certaines formulations de Nietzsche un écho des idées de Mach qui écrivait dans « L’analyse des sensations » : « Si, aux yeux de physicien, les corps apparaissent comme les existants réels, permanents, tandis que les « éléments » sont considérés que comme leur apparence évanescente, transitoire, ce que le physicien oublie lorsqu’il adopte ce point de vue est que les corps ne sont autre chose que des symboles pensés, des complexes d’éléments (complexes de sensations ». On trouve encore les mêmes présupposés dans le positivisme logique de B. Russel qui déclare dans ses conférences de Boston en 1914 : « une « chose » sera définie comme une certaine série d’aspects, ceux dont on dirait qu’ils sont des aspects de la chose. Dire qu’un aspect donné est un aspect d’une chose donnée signifiera simplement qu’il est l’un des aspect dont la série entière est la chose ».

[9] Lectures de Nietzsche : livre de poche références 2000, – page 371

[10]  On ne peut ignorer que le paragraphe 251 de « par delà le bien et mal » est très clair. On y trouve bien la condamnation constamment citée des « braillards antisémites » mais cela est immédiatement suivi d’une restriction non moins claire qui dit : « il faudrait toutefois ne favoriser ce mouvement qu’avec toute la prudence désirable et faire un tri, comme le fait la noblesse anglaise ». Suit une idée de « métissage » entre femmes juives et « les officiers nobles de la Marche ». Ce qui est rejeté ce sont les juifs pauvres venus de l’Est : « ‘Assez de juifs ! Et surtout porte close à l’Est, même en Autriche !’ Voilà ce que prescrit l’instinct d’un peuple dont le type ethnique est encore faible et indécis et risque d’être effacé ou éteint par l’influence d’une race plus vigoureuses ». Faut-il rappeler que « par-delà le bien et le mal » est complètement assumé en 1888 dans « ecce homo ».

Le racisme est une constante de la pensée de Nietzsche : Même dans un texte aussi consensuel que le paragraphe 475 de « Humain trop humain » le point de vue philosémite de Nietzsche se fonde sur une « perspective » raciste ambivalente puisqu’il loue chez les juifs allemands « leur activité et leur intelligence supérieure » pour s’en prendre, dans un même souffle, au financier juif en écrivant « peut-être le jeune boursicoteur juif est-il en somme l’invention la plus répugnante de la race humaine ». Dans « l’antéchrist » au paragraphe 24 il conclut une diatribe antisémite par l’affirmation que les juifs « sont le peuple le plus funeste  de l’histoire universelle». Dans « Aurore » au paragraphe 272 intitulé « la purification de la race », Nietzsche condamne le métissage et appelle de ses vœux « une race et une culture européennes pures ». Dans le même veine au paragraphe 5 de la 1ère dissertation de « la généalogie de la morale » il explique que selon lui en Europe « la race soumise a fini par y reprendre la prépondérance, avec sa couleur, la forme raccourcie du crâne et peut-être même les instincts intellectuels et sociaux ».

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16 réflexions sur “Nietzsche et les droits de l’homme

  1. Je ne suis pas convaincu par votre page, qui a néanmoins le mérite d’exister.
    Impressionnant de voir comment un raisonnement peut être autant biaisé.
    Je vous accorde que la lecture de Nietzsche est ardue et que des textes sortis du contexte sont le meilleur moyen de se tromper.

    Oui Michel Onfray a lu tout Nietzsche et plusieurs fois. Nietzsche libertaire puisqu’il parle du pouvoir comme d’un léviathan, qu’il prône la solitude et qu’il est lui même un libre penseur. Nietzsche progressiste puisqu’il positionne l’homme entre le singe et le surhomme qu’il souhaite de tous ses vœux. Ce surhomme qu’il veut aussi différent de l’homme que l’homme est un progrès du singe.

    Oui Nietzsche considère, comme tous les libertaires, que la démocratie est un enfumage .
    La « volonté de puissance » ne s’oppose en rien aux droits de l’homme.
    Les hommes ne luttent pas pour leur émancipation, ils sont des esclaves de leur travail, de leur famille voire de leur patrie. Oui, toute action est foncièrement égoïste, mais ce n’est pas une insulte.

    Oui pour Nietzsche l’homme se donne des valeurs. Il est un animal évaluateur. Oui la vie, selon Nietzsche est agressivité, volonté de dominer, de discriminer, l’homme est un singe agressif qui a évolué (pas un bonobo).
    Nietzsche propose une éducation aux beaux arts et à la création pour que l’homme quitte son agressivité primitive.
    Non, il ne faut pas qu’une société secrète un surplus social pour qu’il y ait matière à conflit pour s’en emparer, puisque la nature est déjà source de conflits chez les primates pour une banane.

    Nietzsche est contre l’esclavage puisque libertaire.
    Oui la critique Nietzschéenne ruine les principes mêmes de la moraline et pas de la morale.
    La « volonté de puissance » n’est pas un mythe, nous sommes tous des plantes qui voulons nous épanouir. Le vitalisme ne conteste pas le Darwinisme.

    Alors là c’est un comble, la méthode Nietzschéenne c’est la généalogie et lui reprocher, il ne faut pas manquer de toupet.
    Faux, vous n’avez rien compris, le surhomme, c’est l’amour du lointain aucunement une division des faibles et des forts.

    Nietzsche parle des nobles comme des individus ayant des valeurs supérieures, jamais de domination des faibles par les forts.
    Oui, les effets civilisateur, les mondanités sont considérés comme la marque d’un affaiblissement et d’une décadence.

    Oui, l’égalitarisme nivelle vers le bas.
    Ah l’universalisme, c’est beau, vivement l’arrivée des martiens pour que nous puissions le mettre en oeuvre.
    Nietzsche a annoncé le nihilisme comme une étape plus dévastatrice que le Christianisme.
    Le perspectivisme n’a rien à voir avec le nihilisme, puisque l’un décrit la vision individuelle et l’autre le fait que la vie n’ait pas de sens. Pourquoi ne pas comparer une pomme et un crocodile et dire qu’il y a de farouches ressemblances.
    Oui, Nietzsche dit qu’il n’y a pas de vérité mais que des points de vues. Oui Nietzsche dit que la raison et la science ne peuvent pas tout expliquer : le beau, les passions, les attirances, … Parce que avez cru, patate crue, en la démocratie et qu’après avoir voté, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles pendant 5 ans. Nietzsche n’y croit pas et sait que c’est une supercherie du pouvoir pour de grands enfants.
    Oui Nietzsche dit que la moraline judéo-chrétienne se traduit par la haine des privilèges puisque nous serions tous de pauvres pécheurs.

    Nietzsche animiste maintenant, il est athée que cela vous plaise ou pas.
    Nietzsche a beaucoup étudié la biologie avant de décrire sa vision de la volonté de puissance.
    Oui nous pouvons avoir un point de vue et imaginez que les autres ont le leurs.
    Oui, Nietzsche ne croit pas à la dictature de la raison.
    Oui Nietzsche s’autorise à penser et à opposer une morale des faibles à une morale aristocratique. Pour Nietzsche, une morale est une somme de valeurs, la sienne était la probité, des fois ça fait mal. « Aimes ton prochain  » est juste impossible alors comme « à l’impossible nul n’est tenu, Nietzsche préfère « Aimes tes proches ».
    Oui une dégradation qui va du judaïsme au christianisme, de la révolution française au socialisme ou encore de Socrate à Kant.

    Nous savons que le livre « la volonté de puissance » est une oeuvre falsifiée par la sœur de Nietzsche qui était nazie et avec laquelle il avait rompu. Hitler a utilisé des morceaux des textes de Nietzsche sans les comprendre bien sûr.

    Oui la philosophie française des années 60 s’appuie sur cette conception pour développer comme Deleuze une « ontologie de la pluralité plutôt que de l’unité, de la différence plutôt que de l’identité, de l’immanence plutôt que de la transcendance ». C’est un choix volontaire de l’individu unique contre les masses déshumanisées.

    Non, pas d’imaginer un monde où l’idée même d’un savoir devient problématique.
    Ah le monde est complexe mais développer un savoir sur une réalité mouvante n’est pas impossible sinon seul les conservateurs pourraient l’expliquer.

    Vous n’arrêtez pas avec « les droits humains » mais devant quoi ?
    Vous souhaitez une société judiciarisée ou tout se passe au tribunal ?

    Il n’y a pas une miette de racisme dans la pensée de Nietzsche, il s’est assez battu contre sa sœur toute sa vie durant. Et il considérait que toute victoire humiliante est une défaite, il l’a dit pour l’Allemagne en 1880.
    Et oui, au delà du bien et du mal, il trouve chez les juifs des valeurs nobles et d’autres moins.
    Oui, il considère les religions comme des sectes qui ont réussi à scléroser le créativité humaine.

    A références contre références, je vous conseille les deux livres ci-dessous :

    Pierre Héber-Suffrin – Lecture d’Ainsi parlait Zarathoustra.

    Patrick Wotling – La philosophie de l’esprit libre.

    http://www.jdarriulat.net/Auteurs/Nietzsche/Imperatifpresent/Imperatifpresent1.html

  2. Réponse au commentaire de Fabs.

    Je vous ferais observer tout d’abord que chacune des affirmations de mon article est étayée d’une citation ou d’une référence que chacun peut vérifier. A cela vous opposez une suite d’affirmations dépourvue de toute argumentation et de toute référence. La philosophie ne consiste pas en la confrontation d’opinions. Elle a, ou devrait avoir, pour objet la recherche de la vérité. Cela suppose de la rigueur et de la méthode. J’ai néanmoins laissé publier votre commentaire et j’y répondrai car il reprend une doxa largement diffusée et même télé ou radio diffusée. Je répondrai en argumentant et en étayant chacune de mes affirmations.

    1) Vous écrivez : « l’homme est singe agressif qui a évolué (pas un bonobo) ». C’est une conception de l’évolution pour le moins expéditive et fruste. J’y répondrais pourtant en me référant au darwinisme (il n’y a pas d’autre théorie de l’évolution acceptée scientifiquement). Je m’appuie sur la lecture du livre de Patrick Tort « l’effet Darwin » dont voici les références : Patrick Tort : l’effet Darwin – Sélection naturelle et naissance de la civilisation – Éditions Seuil Septembre 2008. Patrick Tort est philosophe, historien et théoricien des sciences, professeur détaché au Muséum. Il est le fondateur de l’Institut Charles Darwin International.

    Ce livre, « l’effet Darwin » résume et défend l’apport de Charles Darwin dans la compréhension de ce qu’est l’être humain. Il dénonce les interprétations abusives et même mensongères qu’en font les promoteurs du Darwinisme social. J’en résume aussi brièvement que possible le propos :

    Les êtres vivants se développent dans le cadre d’une compétition biologique et d’un affrontement avec le milieu. Cette lutte pour l’existence permet une sélection naturelle de variations organiques et d’instincts. Les moins aptes sont éliminés et les avantages biologiques sont sélectionnés. Dans cette lutte même pour l’existence, la sélection des instincts sociaux et de l’accroissement des capacités mentales devient un avantage décisif. C’est ainsi que, du fait même de la sélection naturelle, se trouvent sélectionnés une forme nouvelle de développement. Cette variation est caractérisée par le dépérissement des instincts individuels et par la sélection de leur opposé : la sympathie qui permet la protection des plus faibles. L’humanité est le groupe qui réussit le mieux cette variation. Elle développe le sens moral et la civilisation. Ces nouvelles dispositions du groupe humain permettent l’augmentation cumulative de son efficacité. Ces dispositions sont l’avantage cognitif et rationnel joint aux sentiments affectifs et au renforcement de l’altruisme et de la solidarité. Il y a en conséquence pour le groupe humain un dépérissement de l’élimination des plus faibles, une élimination de la sélection éliminatoire et une maitrise des conduites guerrières à l’intérieur du groupe. Ce que Patrick Tort a appelé l’effet réversif de l’évolution.

    Ainsi, c’est par la sélection des instincts sociaux et non l’agressivité qui a permis le succès évolutif de l’espèce humaine.

    2) Vous écrivez : « il ne faut pas qu’une société secrète un surplus social pour qu’il y ait matière à conflit pour s’en emparer, puisque la nature est déjà source de conflits chez les primates pour une banane. » L’argument de la chamaillerie des singes pour une banane me parait pour le moins insuffisant. Mais j’y répondrai quand même et encore une fois en m’appuyant sur un travail scientifique reconnu. Je me réfère cette fois au livre de l’anthropologue Raymond Kelly sur les sociétés sans guerre dont voici les coordonnées : « Warless Societies and the Origin of war », The university of Michigan Press, 2000. Il doit être facile d’en trouver des recensions en français.

    Les hommes ne sont violents que dans un certain type de société. Cela se vérifie par l’exemple des sociétés sans guerre étudiées par l’anthropologue Raymond Kelly . Ces sociétés ont la particularité d’être non coercitive dans l’éducation des enfants ; mais elles ne sont pas exemptes de violence interpersonnelle (elles peuvent avoir un taux d’homicides relativement élevé) : ce qui tendrait à démontrer que la guerre n’est pas l’aboutissement d’une accumulation de violences. La guerre est différente de la violence interpersonnelle en ce qu’elle est une violence collective dirigée par des groupes, non pas contre des personnes, mais contre des groupes. Selon Raymond Kelly la vendetta est la forme originaire de la guerre. La pratique de la vendetta considère qu’un groupe est collectivement coupable des méfaits imputés à l’un de ses membres. Or dans les sociétés sans guerre, ce n’est pas la violence qui est absente (la vengeance existe) mais ce qui manque c’est l’idée qu’un groupe peut, par abstraction, être considéré comme collectivement coupable. La particularité de ces sociétés (de chasseurs cueilleurs) est d’être « non segmentées » c’est-à-dire non divisées.

    Raymond Kelly montre que l’apparition de la guerre n’est pas liée directement à l’apparition de surplus sociaux mais que l’existence d’un surplus social favorise la segmentation des sociétés. Son étude montre aussi que la guerre n’est pas liée à une « nature humaine » spontanément violente. Ces sociétés sans guerre n’ont pas d’autre base que la cellule familiale et ses relations aux autres familles. Cette particularité est fondamentale : elle signifie que dans ces sociétés les rapports sociaux ne sont pas encore constitués, qu’ils restent embryonnaires. Ces sociétés nouent des relations aux autres groupes par des mariages mais ceux-ci ne sont pas pensés comme des transactions entre groupes et ne donnent pas lieu à des transferts de biens. Les groupes ainsi en contact se considèrent comme liés familialement et non socialement.

    3) Vous écrivez : « Nous savons que le livre « la volonté de puissance » est une œuvre falsifiée par la sœur de Nietzsche qui était nazie et avec laquelle il avait rompu. » Je vous ferais tout d’abord observer que je n’ai utilisé aucune citation venue de ce livre.
    Ce qui est contesté au sujet de cet ouvrage ce n’est pas que les extraits qui s’y trouvent n’auraient pas été écrits par Nietzsche. C’est la sélection et son ordre qui est discutée. On peut trouver à cette adresse un article à ce sujet. J’en extrais le passage suivant qui est accablant :

    « Nous disposons aujourd’hui d’une bonne édition de La Volonté de puissance. Il s’agit de l’édition en deux volumes disponible dans la collection Tel. Ce livre, non écrit par Nietzsche, nous le rappelons, a été élaboré un peu comme le Journal de Stendhal dû à au professeur de Litto. Un spécialiste, Friedrich Würzbach, a recueilli et organisé, en les datant autant que possible, tous les aphorismes et développements en relation avec cette idée de la volonté de puissance qu’il a retrouvés dans les papiers du philosophe. Le résultat est affligeant.

    Tout y est. Par exemple, l’idée d’une race supérieure dirigeant l’humanité et écartant les faibles à défaut de les éliminer. Au profit de cette race supérieure, Nietzsche va jusqu’à préconiser la castration des criminels et des malades, l’interdiction du mariage pour les malades. La guerre et la colonisation seront des éléments favorables pour forger cette race de maîtres. Les textes sont nombreux. Lisons :

    -Dans de nombreux cas, le devoir de la société est d’empêcher la procréation ; pour ce faire, elle a le droit, sans égard à l’origine, au rang et aux qualités de l’esprit, de prévoir les mesures coercitives les plus rigoureuses, les entraves de toutes sortes à la liberté, la castration dans certains cas. […] La vie elle-même ne connaît aucune solidarité, aucune « égalité » entre les parties saines et les parties dégénérées de son organisme ; il faut supprimer les dernières, faute de quoi tout périra. La pitié pour les décadents, l’égalité pour les dégénérés, ce serait la pire immoralité, ce serait la contre-nature promue au nom de la morale.

    -Une société qui, pour satisfaire son instinct, répudie définitivement la guerre et la conquête, est en décadence.

    -Du traitement à appliquer aux peuples grossiers. — La « barbarie » des moyens n’a rien d’arbitraire ni de facultatif, c’est évident, dès que l’on se trouve placé, avec toute sa sensiblerie européenne, dans la nécessité de soumettre des barbares — au Congo ou ailleurs.

    -Contrarier la sélection de l’espèce, l’élimination de ses déchets, voilà ce qui a passé jusqu’à présent pour la vertu par excellence… Il faut respecter la fatalité ; cette fatalité qui dit au faible : « Péris ! » »

    Je veux bien que quelqu’un tente de répondre à cela. La seule restriction que je mets à la publication de commentaires est qu’ils soient argumentés, qu’ils reposent sur des références vérifiables. Je rappelle qu’opposer des opinions à une thèse documentée et argumentée ce n’est pas débattre.

  3. Quelques citations pour charger encore un peu la barque !

    « Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu’on les aide encore à disparaître ! » (Antéchrist – 2 – II)

    « Ai-je encore à dire que dans tout le Nouveau Testament apparaît une unique Figure digne d’être honorée? C’est Pilate, le procurateur romain. Prendre au sérieux une querelle de Juifs – il ne s’y résoudra pas. Un Juif de plus ou de moins – quelle importance ? » (Antéchrist – 46)

    « … Nous ne travaillons pas pour « le progrès », nous n’avons pas besoin de boucher nos oreilles pour ne point entendre les sirènes de l’avenir qui chantent sur la place publique. — Ce qu’elles chantent : « Droits égaux ! », « Société libre ! », « Ni maîtres ni serviteurs ! » cela ne nous attire point ! — en somme, nous ne trouvons pas désirable que le règne de la justice et de la concorde soit fondé sur la terre… » (Le Gai savoir – 377)

    « Ce qui distingue au contraire une bonne et saine aristocratie, c’est qu’elle n’a pas le sentiment d’être une fonction (soit de la royauté, soit de la communauté), mais comme le sens et la plus haute justification de la société, c’est qu’elle accepte, en conséquence, d’un cœur léger, le sacrifice d’une foule d’homme qui, à cause d’elle, doivent être réduits et amoindris à l’état d’homme incomplets, d’esclaves et d’instruments. » (Par-delà le bien et le mal – 257).

    « Ce qui ressemble à la femme et au valet, ce qui est de leur race, et surtout le micmac populacier : cela veut maintenant devenir maître de toutes les destinées humaines – o dégout! dégout! dégout! » (Ainsi parlait Zarathoustra – De l’homme supérieur).

    « Seule la naissance ouvre l’accès à tout monde supérieur; en termes plus précis, il faut avoir été formé et façonné par une longue sélection : on n’a droit à la philosophie – au sens large du mot – qu’en vertu de ses origines » (Par-delà le bien et le mal – 213).

  4. Deux petites vidéos qui, je pense, peuvent utilement nourrir le débat. S’y esquisse les arguments d’un archéologue et d’une préhistorienne :
    (Le philosophe présent, spécialiste de Hobbes a dû manger son chapeau….)


  5. Abs croit bon de mettre traiter de « patate crue » parce que je me revendique démocrate. Selon lui Nietzsche aurait été bien plus lucide que moi et aurait vu l’insuffisance de la démocratie et l’aurait rejetée. Il écrit même « Nietzsche n’y croit pas ». Je ne vois pas comment cela se concilie avec l’idée d’un Nietzsche libertaire mais qu’importe !

    Il est vrai que Nietzsche dans sa période démocrate (entre 1875 et 1880) a défendu la démocratie mais seulement comme « mesure prophylactique » contre la révolution et le traumatisme qu’était pour lui la Commune de Paris.

    Il écrit : « Il me semble que la démocratisation de l’Europe représente un maillon dans une chaîne de ces monstrueuses mesures prophylactiques qui sont la grande idée de l’époque moderne, et par lesquelles nous différons du moyen-âge. »

    De la même façon, il comprend qu’il faille adoucir un peu l’exploitation; Il la juge, dans ses excès, stupide et inutile. Il écrit : « L’exploitation de l’ouvrier a été, on commence à le comprendre, une bêtise, un gaspillage qui a compromis l’avenir, une prise de risque pour la société. Désormais nous avons presque la guerre ».

    Mais la véritable préférence politique de Nietzsche va vers la société aristocratique et son pendant l’esclavage. Il écrit (dans par-delà le bien et le mal) : « Toute élévation du type humain a toujours été et sera toujours l’œuvre d’une société aristocratique, d’une société qui croit à de multiples échelons de hiérarchie et de valeurs entre les hommes et qui, sous une forme ou sous une autre, requiert l’esclavage. [….] Une bonne et véritable aristocratie [se doit] de sacrifier d’un cœur léger une foule de gens qui devront être dans son intérêt humiliés et ravalés à l’état d’êtres mutilés, d’esclaves, d’instruments ».

  6. On ne pourra pas faire de Nietzsche un démocrate et un humaniste, je vous l’accorde et de ce point de vue je partage votre avis sur l’analyse bancale de M.Onfray sur la philosophie Nietzschéenne… déjà se revendiquer nietzschéen de gauche est une immense
    contradiction.

    Cependant je ne pense pas que Nietzsche ait eu l’idée à aucun moment d’exterminer les hommes les plus faibles. Il adopte un style très littéraire et métaphorique qui peuvent laisser certaines phrases énigmatiques. Il a certainement un goût aristocratique et une idée bien hiérarchisée de la vie en société et l’exploitation de certains hommes ne semble pas lui poser de problème mais pour lui ils sont à leurs « places ».

    Lorsqu’il évoque avec un vocabulaire guerrier son opposition vitale à certains groupes d’hommes il parle bien en dualiste, il faut que ses adversaires soient forts et qu’ils ne disparaissent pas(en ce sens le nazisme diffère bien de la philosophie de Nietzsche).
    « La spiritualisation de la sensualité s’appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme. L’inimitié est un autre triomphe de notre spiritualisation. Elle consiste à comprendre profondément l’intérêt qu’il y a à avoir des ennemis : bref, à agir et à conclure inversement que l’on agissait et concluait autrefois. L’Église voulait de tous temps l’anéantissement de ses ennemis : nous autres, immoralistes et anti-chrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l’Église subsiste… Dans les choses politiques, l’inimitié est devenue maintenant aussi plus intellectuelle, plus sage, plus réfléchie, plus modérée. Chaque parti voit un intérêt de conservation de soi à ne pas laisser s’épuiser le parti adverse ; » le crépuscule des idoles, la morale en tant que manifestation contre nature §3

    De plus les termes forts et faibles ne renvoient pas forcément à des groupes définis et immuables, c’est même un point crucial de la philosophie de Nietzsche, on ne trouve à aucun moment une description essentialiste du surhomme. Deleuze a très bien expliqué que la force et la faiblesse sont caractérisées par des forces actives et réactives qui sont différemment agencées selon les hommes et chaque homme a le pouvoir de faire évoluer ces forces. Le surhomme est celui qui parviendra à créer en lui l’harmonie de ces forces en intégrant l’ennemi en lui.

    Dans Ecce Homo Nietzsche fait état lui-même de l’évolution de son parcours, il a été lui-même un « décadent », il a du passé par la « maladie »
    « Le bonheur de mon existence, ce qui en fait peut-être le caractère unique, est conditionné par la fatalité qui lui est inhérente : je suis, pour m’exprimer sous une forme énigmatique, déjà mort en tant que prolongement de mon père ; ce que je tiens de ma mère vit encore et vieillit. Cette double origine, tirée en quelque sorte de l’échelon supérieur et de l’échelon inférieur de la vie, procèdent à la fois du décadent et de quelque chose qui est à son commencement, explique, mieux que n’importe quoi, cette neutralité, cette indépendance de tout parti pris par rapport au problème général de la vie, qui est un de nos signes distinctifs. j’ai pour les symptômes d’une évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine, je suis par excellence un maître. Je les connais toutes deux, je les incarne toutes deux.

    Mon père est mort à l’âge de trente-six ans. Il était délicat, bienveillant et morbide, tel un être qui n’est prédestiné qu’à passer, — évoquant plutôt l’image d’un souvenir de la vie que la vie elle-même. Sa vie déclina à la même époque que la mienne : à trente-six ans je parvins au point inférieur de ma vitalité. Je vivais encore, mais sans être capable de voir à trois pas devant moi. »

    Ecce homo, Pourquoi je suis si sage §1

  7. Que Nietzsche n’ait jamais eu le projet d’exterminer qui que ce soit, je vous l’accorde. On peut être adversaire des droits de l’homme sur le plan politique et surtout intellectuel sans être pour autant une brute.
    Je suis en revanche en désaccord avec vous sur la valeur accordée à la présentation de Deleuze. Comme à son habitude quand il commente un philosophe, Deleuze le rhabille entièrement. Il lui invente une métaphysique à son goût et il oublie tout ce qui pourrait le gêner.
    Avec Nietzsche, comme c’est la coutume aujourd’hui, il est d’une complaisance incroyable. Il lui invente en particulier une théorie de l’éternel retour qui en fait un mouvement de perfectionnement cyclique. Il suffit de lire Nietzsche pour voir qu’il s’agit clairement du retour du même. Il n’est jusqu’à l’araignée dans le coin de la pièce qui ne revienne !
    Je ne comprends pas, par ailleurs, qu’on puisse faire de cette idée un sommet de la pensée. Elle relève de la croyance religieuse plus que de la philosophie. En elle-même, elle est inepte. Il suffit d’y réfléchir cinq minutes pour le voir.
    Si tout revient et se répète à l’infini, nous n’avons aucune raison de considérer que ce que nous vivons, nous le vivons pour la première fois. Bien au contraire, l’idée même de première fois n’a pas de sens dans l’infini. Comme il est clair que nous n’avons aucun souvenir de fois antécédentes, que ce soit le première fois ou une fois dans une infinité, ne fait aucune différence. S’il s’agit d’un mouvement de perfectionnement cyclique comme le voudrait Deleuze, on serait bien en peine d’en expliquer le mécanisme historique et d’en repérer les traces dans l’histoire.
    On dira qu’il s’agit d’une expérience métaphysico-morale. Alors le fait de vivre chaque chose une seule fois sans espoir de jamais rien revoir, de ne pouvoir jamais rien corriger, devrait tout autant inciter à accorder à chaque instant une importance infinie.
    Je ne comprends pas non plus comment on peut accorder une telle valeur à une notion comme celle de « volonté de puissance ». Une telle notion n’a aucune valeur explicative. Voir à ce sujet mon article du 30 septembre 2014 sur la philosophie comme rapport au monde et sur la différence entre idéalisme et matérialisme.
    Vous dites qu’on ne trouve aucune explication essentialiste du « surhomme ». C’est vrai. Mais je vous ferais remarquer qu’on ne trouve chez Nietzsche aucune explication de quoi que ce soit. Il procède par affirmation péremptoire avec des airs inspirés (qui atteignent les sommets de la grandiloquence dans son Zarathoustra) mais ne fait aucune analyse sérieuse, il n’argumente aucune de ses affirmations et le les confronte jamais avec d’autres idées. Il est en cela beaucoup plus un idéologue qu’un philosophe. Il doit sa popularité à des gens comme Deleuze et Foucault dont le grand souci était de l’opposer au marxisme et plus généralement au rationalisme.
    Vous dites aussi que les termes de forts et faibles ne renvoient pas à des groupes définis. C’est vrai. Vouloir identifier un groupe avec une notion aussi floue sombrerait immédiatement dans le ridicule. Ce genre de terme relève plus de la mythologie personnelle que de l’analyse et de l’explication de quoi que ce soit.

  8. J’ai emprunté cette analyse à Deleuze car elle me semble plutôt clair sur aspect de la philosophie nietzschéenne mais je ne me permettrais pas de me servir intégralement de son travail sur Nietzsche. On ne peut pas lui reprocher d’avoir repris à sa manière cette philosophie, quel philosophe ne l’a pas fait, que ça soit au sujet de Nietzsche ou d’un autre?
    C’est d’ailleurs une mise en abime très intéressante d’une réflexion nietzschéenne pour un philosophe nieztschéen, il n’y a pas de faits que des interprétations, aucun nieztschéen digne de ce nom ne revendiquerait l’exactitude, la rationalité parfaite de son raisonnement au regard du maitre Nietzsche…

    “Le caractère interprétatif de tout ce qui arrive.
    Il n’y a pas d’événement en soi. Ce qui arrive est un ensemble de phénomènes choisis et rassemblés par un être interprétant.”
     » Interprétation, non explication. Il n’y a aucun état de fait, tout est fluctuant, insaisissable, évanescent : ce qu’il y a de plus durable ce sont encore nos opinions. Projeter un sens – dans la plupart des cas une nouvelle interprétation superposée à une vieille interprétation devenue incompréhensible et qui maintenant n’est plus elle-même que signe »
    Fragments posthumes (automne 1885-automne 1887)

    Mais attention, Nietzsche ne rejette pas la rationalité, il rejette l’idolâtrie qu’elle suscite, idolâtrie qui conduit certains à enfermer le réel dans cette rationalité absurde.
    Et confronter ses idées voilà un autre exercice qu’il se refuse de pratiquer pour les mêmes raisons que je viens d’évoquer. Pour lui ça n’a aucun sens car il ne donne pas de valeurs aux arguments ni même à la “vérité” qui resteront les enfants stériles de la rationalité, ils ne feront rien de mieux que d’étrangler la vie.

    En ce qui concerne l’éternel retour, même si c’est une idée(difficile de définir ce que c’est) centrale de la philosophie de Nietzsche elle ne doit pas être pris pour un dogme, c’est plutôt une sorte épreuve pour se “tester”…. Nietzsche lui-même dit qu’il n’est pas sûr de pouvoir la passer car cela demande un effort considérable et quand il songe à la réalité de son existence(relation difficile avec sa mère et sa soeur) il serait même prêt à s’en débarrasser.
    « Mais j’avoue que mon objection la plus profonde contre le « retour éternel », ma pensée proprement « abysmale » c’est toujours ma mère et ma sœur. » Ecce Homo, Pourquoi je suis si sage

    En tout cas cette piste de réflexion, avec l’amor fati grecque qu’il reprend à son compte permettent une remise en question radicale de l’existence, l’exercice vaut le détour même si on y adhère pas.

    Vous pouvez lui reprocher, comme beaucoup l’ont fait, son manque de construction argumentaire ou rationnel mais c’est justement cela qu’il veut démonter. Ce mode fonctionnement va à l’encontre même de ce que la pensée nietzschéenne nous apporte, là est justement l’apport fondamentale de Nietzsche à la pensée qui n’est plus perçue comme une pensée cartésienne, et en ce sens Nietzsche est beaucoup moins péremptoire que tout ce courant de pensée qui se veut exact par des démonstrations parfois absurdes.
    Nietzsche a bien compris(il n’est pas le seul) que le cogito ergo sum était une simplification grossière du réel et de ses perspectives. La méthode généalogique et la conception d’une réalité humaine multiple et insondable(Freud doit beaucoup à Nietzsche) offre une meilleure vision de la complexité du monde et de l’homme.

    Pourquoi ne pourrait-on pas le qualifier de philosophe? La philosophie ne se réduit pas à l’analyse, la démonstration… voilà une conception bien étriquée qui est la conséquence directe de l’endoctrinement scolastique qui a duré des siècles, réduisant la philosophie à un simple outil de raisonnements pompeux.

    Il ne faut pas voir la philosophie de Nietzsche comme une fin en soi avec une notice à respecter pour vivre en nietzschéen, non… il faut plutôt la voir comme une rupture, un point historique de la pensée à partir duquel on ne pourra plus penser de la même façon, la philosophie de Nietzsche est un tremplin vers une infinité de perspectives nouvelles dont l’art sera le mode d’expression ultime.

  9. Au fond vous confirmez ce que j’ai écrit. Vous voulez y voir un succès de la pensée. Mais c’est bien d’une destruction de la raison qu’il s’agit. Je vous renvoie au livre de Lukacs « la destruction de la raison – le volume sur Nietzsche et, pour ce qui concerne Deleuze, en toute modestie à mon article du 3 novembre 2014 « le mode de pensée Deleuzien ». Vous en trouverez un autre plus loin qui illustre celui-ci « Deleuze l’incompris ».

  10. Oui, la raison est une idole comme une autre. Elle est très utile pour la science, les mathématiques par exemple mais pas autant pour la vie philosophique, même si elle peut jouer un rôle.
    Mais ce n’est pas détruire pour détruire…. au contraire Nietzsche ne cesse de faire l’éloge de la création: de valeurs, des arts.
    Comment ne pas y voir un succès de la pensée? Essayer d’enfermer le réel aux formes infinis dans une cage rectangulaire voilà qui est bien plus inquiétant que la « destruction de la raison ».
    Les droits de l’homme dont vous faites l’éloge font bien plus de mal aujourd’hui que l’épouvantail du perspectivisme Nietzschéen, n’ayez crainte, celui-ci ici est bien minoritaire quand on voit les fanatismes dont le monde est peuplé.
    Merci pour vos références, j’y jetterai un oeil.

  11. Désolé de vous dire ça, je ne sais pas si vous lisez le texte dans l’original ou une traduction, mais une légère erreur s’est glissée dans votre commentaire en note : quand vous parlez de favoriser (Nietzsche écrit « entgegenkommen », faire des concessions, aller au devant de, mais favoriser va à peu près ici) le mouvement, il ne s’agit pas de l’antisémtisme mais de la pénétration « choisie » des juifs dans la vie politique et aristrocratique anglaise (il pense à Disraeli), il a parlé juste avant du souhait des juifs de s’intégrer quelque part, de mettre fin, pour le dire comme ça, à la malédiction d’Ahasver, à l’errance sans fin. Pour ma part, pour des raisons que je vous détaillerai si cela vous intéresse et si je n’encombre pas votre site, je trouve contrairement à vous que la section 251 de Par delà le bien et le mal est extrêmement peu claire et se prête à de nombreuses interprétations. J’en avais écrit beaucoup plus long, mais j’ai perdu mon commentaire à la suite d’une fausse manoeuvre, et je remets donc la suite de la discussion à plus tard. Sinon, dans l’ensemble, je suis plutôt d’accord avec vos analyses sur Nietzsche. Si vous aviez un lien à m’indiquer qui m’apprenne (de manière simple: je suis vieillissant et flemmard) comment faire un site internet comme le vôtre, je suis preneur. En échange, cette info : le petit éditeur Delga que vous devez connaître va publier en 2016 la traduction d’un énorme pavé sur Nietzsche (plus de mille pages) qui devrait vous conforter dans vos convictions, à moins que vous ne lisiez l’italien auquel cas vous l’avez peut-être déjà lu : Domenico Losurdo, Nietzsche, il ribelle aristocratico. J’avais fait un compte rendu du bouquin en 2002pour Actuel Marx, qui traîne toujours sur le net, si vous ne connaissez pas, ça vous donnera une idée. Cordialement. Didier Renault.

    • Je vous remercie pour ce commentaire. La traduction que je cite n’est pas de moi mais d’une édition courante (je ne peux pas vous dire aujourd’hui laquelle car je suis loin de toute bibliothèque – ceci pour un moment encore). C’est avec un très grand intérêt que je lirai D. Losurdo – je l’ai entendu à la Sorbonne chez J. Salem et il a largement contribué à modifier et même à inverser ma vision de Nietzsche (lequel à Paris 8 est vu comme un philosophe artiste).

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