Le travail, l’oeuvre et l’action

Suite de la lecture de : « la condition de l’homme moderne » chapitre premier pages 41 et 42.

image 1Dans son prologue Hannah Arendt a posé trois concepts : le travail, l’œuvre et l’action. Mais avant de les déployer, elle effectue très logiquement deux opérations : Premièrement, elle commence par les définir, les définitions, qu’on suppose provisoires, devant être enrichies ou éventuellement amendées plus tard. Elle indique aussi comment ces catégories s’articulent. Deuxièmement, elle situe les conditions de leur déploiement dans les deux dimensions qu’elle leur prête, la nature et le social : celle de l’homme comme être de la nature puis celle de l’homme comme être social. La première dimension est celle de la condition humaine comme expression d’une nature humaine à questionner. Dans la seconde dimension, l’homme est un être social dont la vie se déroule simultanément dans deux sphères : le domaine privé et le domaine public. Pour voir ce qu’il en est de tout cela nous allons suivre pas à pas l’analyse d’Hannah Arendt.

Les définitions du travail, de l’œuvre et de l’action :

Dans le prologue le mot travail était utilisé dans son sens courant d’activité pratique visant à satisfaire un besoin naturel ou social. Il s’agit dans ce premier chapitre d’un concept. Le travail est pensé comme une dimension de l’existence humaine ou plus précisément c’est, avec l’œuvre et l’action, une modalité de la vita activa (la vie active par opposition à la vie contemplative valorisée par les anciens). C’est la dimension de l’activité humaine qui procède du corps et va vers le corps, qui produit ce qui assure la vie de l’individu comme de l’espèce.

image 3Cette définition du travail permet de dégager a contrario une dimension complémentaire de l’activité humaine : l’œuvre, qui est par conséquent la modalité de l’activité humaine qui procède de l’esprit et va vers les choses de l’esprit. Le travail crée des objets par nature matériels et éphémères puisque destinés à être consommés pour entretenir le processus de la vie. L’œuvre crée, non des objets mais des œuvres de l’esprit qui sont de nature à échapper aux dimensions de l’existence humaine. C’est du moins ce que je comprends, car la présentation de l’œuvre est particulièrement hermétique. L’œuvre est présentée seulement en terme négatif, par ce qu’elle exclue. H. Arendt dit : « elle correspond à la non-naturalité de l’existence humaine ». « Elle n’est pas incrustée dans l’espace ». Mais elle dit aussi : « la condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde ». Dans la version française « appartenance-au-monde » est écrit avec des traits d’union à la manière des concepts forgés par Heidegger (ou du moins ce qui se voudrait concept) mais rien ne permet d’en saisir le sens. Le sens même du mot « condition » est problématique. Faut-il lire « condition humaine » comme un équivalent de Dasein ou comprendre qu’il s’agit des conditions (de ce qui permet à une possibilité de s’actualiser) et que le mot « humaine » est un adjectif qui vient limiter ou spécifier la nature de ces « conditions ». Tout cela parait bien alambiqué, s’il s’agit simplement de dire, comme je le soupçonne, que les œuvres sont les produits de l’esprit humain et qu’elles sont donc sujettes aux limites de l’esprit humain (par opposition à un hypothétique esprit divin). Une autre interprétation possible serait de comprendre « appartenance-au-monde » comme un équivalent de « conscience générique de l’homme » : ce par quoi on désigne la conscience que l’homme a de lui-même comme vivant d’une nature particulière.  Cette notion de conscience générique sous l’appellation d’appartenance-au-monde serait  tirée du côté du religieux. Il est vrai que les productions de l’esprit les plus anciennes, les œuvres qui nous sont parvenues sont des mythes des origines ou de la vie dans l’au-delà et qu’elles sont effectivement des manifestations de l’homme comme être mortel mais qui a une histoire, qui peut se projeter au-delà des limites de son monde. En ce sens la conscience générique de l’homme pourrait être vue comme une conscience religieuse, mais que sait-on des œuvres de l’esprit des premiers hommes qui ne nous sont pas parvenues ?

Ce qui est clair, c’est le procédé rhétorique qui fait que le paragraphe définissant le travail se termine par « La condition humaine du travail est la vie elle-même » phrase tout aussi obscure que celle qui lui fait miroir et termine le paragraphe consacré à l’œuvre : « la condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde ». Peut-être tout cela n’a-t-il pas d’autre but que de profiter de l’effet produit par cette répétition et cette déclinaison.

image 2Vient après cela la définition de l’action. Je comprends qu’il s’agit de l’activité humaine qui procède du langage et a pour objet l’organisation des rapports des hommes entre eux.  Là aussi, cela est exprimé de façon très « savante » mais il semble bien qu’il ne s’agisse pas d’autre chose que de la politique pensée comme une abstraction et magnifiée sous l’espèce d’une catégorie anthropologique. Hannah Arendt nous dit qu’une des conditions de la politique est la « pluralité ». En clair, il faut être plusieurs et même nombreux et divers pour que les relations entre les groupes de sexe, d’âge ou de conditions aient besoin d’être ajustés et discutés et rediscutés. H. Arendt assène cette évidence avec beaucoup d’apparat, cela donne «cette pluralité est spécifiquement la condition –non seulement la condition sine qua non, mais encore la conditio per quam – de toute vie politique ». Ce genre de phrase a le don de m’agacer au plus haut point. Elle sent vraiment trop l’esbroufe !

Suit tout cela un développement au sujet de la différence des sexes qui fait appel aux variations que le texte biblique contient (puisqu’il est le collage de différents mythes) mais aussi aux lectures qui en sont faites dans les Évangiles, chez Saint Paul et Saint Augustin. Mais tout cela semble se réduire au final à l’idée que le rapport social de sexe est justement un « rapport social » c’est-à-dire un rapport entre groupes qui se distinguent et s’opposent mais aussi vivent une vie commune et font société. C’est donc, dans le sens où H. Arendt utilise le mot, un rapport politique.

Hannah Arendt n’a pas utilisé cette expression de « rapport social ». Il est clair que l’idée même suffit à mettre à mal sa partition entre travail et action car le travail humain prend la forme d’un rapport social (que Marx a appelé « rapport de production »), en cela il est tout autant politique que l’action. L’objet même de la politique est d’ailleurs pour beaucoup l’aménagement de ce rapport social et non une discussion éthérée entre grands esprits. Il y a, de ce fait, de l’action au sens d’Arendt dans le travail et le travail est une matière de l’action. La belle tripartie se trouve compromise !

A la réflexion aussi, il me semble qu’une des raisons de l’obscurité de ces définitions du travail, l’œuvre et de l’action, est le souci d’éviter l’opposition, sans doute jugée trop naïve et prêtant trop à la critique, entre corps et âme ou esprit et entre nature et culture. Or justement, H. Arendt se voit confrontée à l’idée de « nature humaine ». La suite du texte est une discussion au sujet de cette notion. Mais je traiterai cela dans un prochain article, car il me semble qu’on ne peut aborder cette question sans l’avoir un peu discutée auparavant. Et puis, sait-on jamais, s’il était venu à quelqu’un l’idée saugrenue de lire mes écrits, je ne voudrais pas lui infliger un texte trop long car je sais que, sur écran, on a souvent beaucoup de mal à lire plus que l’équivalent de deux page de format A4.

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La condition de l’homme moderne – prologue

image 1J’ai commencé la lecture, hautement recommandée, de « la condition de l’homme moderne » d’Hannah Arendt et je me suis arrêté à la fin du prologue, quelque peu déconcerté. J’en résume ici le propos.

Le monde moderne commence avec l’explosion de la bombe atomique. Il voit le lancement du premier satellite artificiel. L’humanité réalise un rêve ancestral. Elle sort de la nature pour entrer dans un monde artificiel, celui de la science et du travail. Mais ce monde est problématique :

 Les vérités de la science ne se prêtent pas « à une expression normale dans le langage et la pensée » car leur langage est celui des mathématiques. C’est la premier problème. La science nous permet de construire un monde complétement humain mais nous ne savons pas penser nos « actions ». Comment se comprend cette curieuse affirmation ? Eh bien, en se donnant une haute idée de la pensée comme matière du politique et de la philosophie et en l’opposant à la difficulté du langage mathématique. Ou plutôt même, cela fait référence à l’idée de Heidegger selon laquelle « la science ne pense pas » parce qu’elle use de concepts, alors que selon Heidegger la vraie pensée est la pensée métaphysico-poétique  propre à la philosophie de la Grèce archaïque, qu’il présente comme la pensée « originaire ». Seulement une telle conception de la « pensée » ne satisfait que les laudateurs de Heidegger !

Le second problème est celui-ci : L’automatisation permise par la science moderne autorise à imaginer une société délivrée du travail mais nous vivons dans une société de travailleurs. Dans les temps anciens, le travail était épargné aux élites pour leur permettre de se consacrer aux choses de l’esprit que sont la politique et la philosophie. Dans le monde moderne la masse même peut être libérée du travail mais elle ne saura pas atteindre aux hauteurs de la pensée. Pourquoi cela ? Toujours parce qu’on se donne, à nouveau, une haute idée de la « pensée », tellement haute qu’il est exclu que le commun des mortels en ait sa part.

image 3Voici donc le dilemme de la modernité : elle peut émanciper des contraintes de la nature et du travail et s’ouvrir à la pensée mais dans le même temps elle en est incapable. Elle ne sait pas penser son « action » (régie par la science mathématisée). La perspective est celle d’une « société de travailleurs sans travail » mais privés de la seule activité qui aurait pu leur rester : toujours la « pensée ».

Hannah Arendt se propose d’explorer cette problématique, fondée sur l’opposition de la pensée à la science et au travail, en déployant trois concepts : le travail, l’œuvre et l’action.

Je suis déconcerté par ce qu’il y a de scolaire dans cette façon de faire. On construit une problématique, puis on annonce un plan en trois parties gouvernées par les trois concepts qui vont permettre d’explorer cette problématique. C’est bien mené, bien écrit, mais on ne peut pas le lire sans penser très exactement le contraire.

Oui, les propositions du langage mathématique sont absolument intraduisibles dans le langage courant. Mais sont-elles pour autant incommunicables ? Non, bien-sûr. On peut soutenir que le langage mathématique est celui dans lequel la communication ne peut jamais échouer (pourvu que chacun maitrise ce langage). Il en va tout autrement avec le langage courant. Les plus grands intellectuels lisent Platon depuis 2400 ans et  ne cessent d’en continuer l’interprétation. A l’inverse, le théorème de Thalès est parfaitement intelligible pour un enfant. Sa compréhension ne souffre aucune ambiguïté. Il en va de même avec la science Newtonienne ou toute autre théorie scientifique pourvu qu’on ait le niveau de formation suffisant. La science permet de mener des actions dont la réussite est assurée. Le succès de ce qu’on peut entreprendre sur la base de la pensée philosophique ou des conceptions politiques est beaucoup moins assuré.  Ne faudrait-il donc pas renverser la proposition et dire que les hommes ne se comprennent les uns les autres et ne se comprennent eux-mêmes que dans le langage de la science. Le langage de la politique ou même le langage de la philosophie ne sont-ils pas le plus souvent ceux du malentendu et de la dispute ?

image 2Et que dire de cette idée que nous vivons dans une société de travailleurs ? Curieuse idée pour caractériser un monde où sont apparues des choses complétement inconnues dans les temps anciens : le chômage et les congés. C’est vrai que l’histoire, telle qu’elle est racontée, ignore ceux qui travaillaient, les paysans, les artisans et tous ceux sans lesquels l’oisiveté de quelques-uns n’aurait pas été possible. Il y avait peut-être 2000 hommes libres pour 200000 esclaves dans l’Athènes du temps de Platon. Combien des 2000 peuvent être crédités d’une « pensée » comme l’entend Hannah Arendt ? Il semble qu’on serait généreux en en comptant une dizaine (sachant que beaucoup de sophistes étaient des étrangers).  Ce qui est nouveau dans le monde moderne, ce n’est pas le travail mais sa forme qui est devenue massivement celle du salariat. Ce qui est plus nouveau encore, c’est que les salariés ont les moyens de s’aménager des loisirs, que leur temps de travail est limité et qu’ils peuvent prendre des congés. Les congés payés n’existent en France que depuis 1936 : hier à l’échelle de l’histoire. Ils sont la nouveauté absolue. Quant à l’idée que les salariés ne sauraient rien faire de bien du loisir qui leur est laissé pour la « pensée », il faut en laisser la responsabilité à Hannah Arendt. A ce moment de la lecture, je ne suis pas seulement déconcerté, mais quelque peu agacé par cette prétention à la hauteur intellectuelle de la part de quelqu’un qui expose une idée aussi crétine.

Hannah Arendt maitrisait-elle donc vraiment ce qu’elle appelle la « pensée » ? Pour le savoir, il faut poursuivre la lecture. Pour l’heure l’affaire parait mal engagée, mais qui sait ?

Inside Llewyn Davis

image 1Passons vite sur ce que raconte ce film pour ceux qui ne l’aurait pas vu. L’histoire se situe au début des années soixante à New-York et plus exactement dans un endroit qu’on nous invite à considérer comme « mythique » : the village. Là un jeune barbu tente de vivre de la musique. Sa spécialité c’est le folk et son univers : une boite où on lui permet, comme à d’autres de se produire gratuitement. Il a pour agent un vieux bonhomme qui occupe une arrière-boutique où s’entassent tous les invendus de ses poulains.

Le film vient à peine de commencer, qu’on se demande ce qu’on fait là. Pourquoi va-t-on au cinéma ? Certainement pas pour ressortir cafardeux ou même carrément de méchante humeur comme quand on a vu « Inside Llewyn Davis ». Certaines critiques ajoutent « le looser magnifique » mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de magnifique dans les glandouillages d’un type qui se fait insulter partout où il passe et qui insulte là où on le tolère ! Rien de magnifique, juste du minable et une heure trente de ce régime, c’est un peu pesant.

Je sais bien qu’on peut apprécier un film pour la qualité de sa narration. Seulement le procédé utilisé par les frères Coen est tout de même un peu usé. Deleuze aurait évoqué « une nouvelle forme de réalité, supposée dispersive, elliptique, errante ou ballante, opérant par blocs, avec des liaisons délibérément faibles et des événements flottants ». L’expression la plus juste, s’agissant de Llewyn Davis, est ici « errante ou ballante ». Le film est fait d’une suite de séquences séparées de temps vides. On comprend que ces séquences évoquent les vicissitudes, les aléas, qui font aller notre chanteur de New-York à Chicago puis de Chicago à New-York à la recherche d’un contrat qu’il n’a aucune chance de décrocher. La vraie vie de Llewyn est dans les temps vides, c’est alors qu’il colle le mieux à ce qu’il est : un pauvre diable qui s’imagine qu’avec un peu de voix et en rechantant quelques chansons depuis longtemps passées de mode, dont il ne connait parfois d’ailleurs pas l’auteur, il va pouvoir vivre et faire une carrière ! S’il regardait ceux qui pataugent dans la même mouise que lui, il verrait bien que c’est impossible.

image 2La narration des frères Coen reprend la ficelle du genre : la scène d’ouverture et la scène de clôture reviennent au moment où Llewyn se fait rosser. Le temps se referme ainsi pour mieux souligner le vide de l’errance du héros. Peut-être faut-il voir là un clin d’œil à la « narration temporelle et falsifiante » à la Deleuze : celle où le précédent et le suivant se confondent, où la cause et l’effet s’annulent. Mais c’est peut-être prêter beaucoup à un procédé aujourd’hui assez commun.  Sans doute s’agit-il plutôt et plus simplement d’établir une distance entre les narrateurs et leur personnage, une distance qui se voudrait sans doute ironique. Mais s’il s’agit d’ironie, alors c’est une ironie triste, une ironie chargée d’amertume. Le risque d’une telle distance, c’est qu’elle invite le spectateur à zapper. Il ne le peut pas car il est dans une salle de cinéma et qu’il est impoli de sortir pendant un film en dérangeant tout le monde. Il reste donc et son impatience s’accroit à chaque nouvelle séquence.

image 3Il y a tout de même quelque chose qui a retenu mon attention. Il faut être juste et le dire. C’est le destin du chat que Llewyn a, par mégarde, laissé échapper du domicile de ceux qui lui permettaient de dormir pour quelques nuits sur leur canapé. Le chat parvient finalement à retrouver son foyer et on en est content ! Lui au moins n’est pas un gland. Il a su se donner un but et l’atteindre. Bravo le chat donc !

Une dernière réflexion pour en finir avec cette triste affaire de chanteur en déroute et surtout une demande pressante : quand reverrons-nous des films qui nous stimulent, nous demandent de nous bouger pour faire avancer le monde dans le bon sens ? Il n’y en a qu’un seul actuellement sur les écrans et c’est « les jours heureux ». Si vous voulez aller au cinéma : allez donc voir « les jours heureux » !

Comprendre la mondialisation : 6 (conclusion et perspectives)

image 3La science comme force productive : plutôt que d’appeler de ses vœux le développement d’un « patriotisme constitutionnel » comme le fait l’école de Francfort, il suffit d’identifier un développement de forces productives[1] porteur d’une nouvelle démocratie. Ce qui très facile et se voit aisément : en effet, ce qui caractérise les secteurs économiques en forte croissance, c’est leur fort potentiel en travail qualifié. Le capitalisme moderne et mondialisé exige toujours plus de travailleurs hautement diplômés et compétents, disposant de savoirs très pointus acquis au cours d’une formation universitaire longue. Le techno-centre Renault, qui s’est illustré dans l’actualité récente comme un lieu de souffrance au travail provoquant de nombreux suicides, est une unité où se concentrent des ingénieurs hautement qualifiés et spécialisés. Ces ingénieurs sont eux-mêmes la force productive dont le développement fait craquer les cadres rigides des managements, parce que, par sa compétence, elle remet en question le pouvoir discrétionnaire d’une direction dépassée par son savoir. C’est précisément parce qu’ils sont, par leur compétence, l’essentiel des forces productives que sont mis en œuvre des techniques radicales pour contraindre ces salariés hautement qualifiés à se plier aux exigences de la logique du profit immédiat. Ces ingénieurs sont suivis  dans la mise en œuvre de compétences par la masse des ouvriers de l’industrie dont les tâches exigent toujours plus le développement de la technicité de leurs capacités de travail. Il y a sans doute peu de secteurs de l’économie où le développement des nouvelles technologies ne s’accompagne pas d’une exigence du développement des connaissances et des capacités d’initiative et d’adaptation des travailleurs. On a donc clairement un développement des forces productives intellectuelles porteur d’une exigence de démocratie économique aussi bien que politique.

L’idéologie propriétaire comme moyen d’en capter le produit : Ce n’est pas une nouveauté que de dire que la science tend de plus en plus à devenir une force productive directe que le capitalisme a beaucoup de difficulté à maîtriser du fait que par nature elle a tendance à échapper au principe de la propriété privée. De là vient le développement récent de  « l’idéologie propriétaire » qui s’impose aujourd’hui comme un obstacle majeur à la démocratie économique. Il faut rappeler ici, telle que la présente l’économiste Benjamin Coriat, l’origine et la nature de cette idéologie qui est le cœur même de l’idéologie libérale. Elle est apparue dans les années 1980 quand les Etats-Unis se sont rendu compte que le Japon les devançait dans le domaine des hautes technologies et qu’ils ne pouvaient pas résister à la concurrence des pays émergents dans les industries de base. Leur économie était prise en tenaille, mais leur recherche restait la première du monde. Pour la valoriser, ils ont développé cette « l’idéologie propriétaire ».

 Ils ont « constaté » que les marchés ne savent pas rémunérer la recherche.  Ils ne sont autorégulateurs que lorsque les agents ont un droit exclusif sur leurs produits. Or, lorsque qu’une connaissance est librement partagée, son coût de reproduction (l’enseignement) est moins élevé que son coût de production (la recherche).  Les agents économiques vont donc l’évaluer au coût de reproduction et non au coût de production : le producteur se trouve ainsi lésé et l’innovation est menacée de se tarir puisque son producteur n’a pas intérêt à la mettre sur le marché. Pour corriger cela, il fallait évaluer l’innovation à son coût de production et donc développer un droit exclusif sur les connaissances nouvelles : il fallait breveter les connaissances. Cela a été fait en développant la propriété intellectuelle et en la faisant avaliser par les instances internationales. Ce qui permettait, miraculeusement, aux Etats-Unis de retrouver une compétitivité.

                L’idéologie propriétaire conclut de cela que la propriété exclusive est la garantie du bon fonctionnement des marchés et par extension de l’efficacité économique. Pour être correctement évalué et échangé sur un marché efficace, tout doit donc devenir objet de propriété. Et d’abord l’entreprise : elle doit être considérée comme un nœud de contrats entre propriétaires individuels (et non comme un lieu où les intérêts des « partenaires sociaux » devraient s’équilibrer). Pour que l’entreprise soit efficience, la propriété de chacun des contractants (de chaque actionnaire) doit être pleine et entière. La gestion doit chercher à maximiser la satisfaction des actionnaires (pour que chacun retire le prix entier de son apport). L’entreprise doit donc être gérée dans l’intérêt exclusif des actionnaires. La traduction de cette théorie est le management tourné vers  la « création de valeur pour l’actionnaire ». Selon cette idéologie et a contrario : une collectivité sans propriétaires n’a pas de réalité. C’est ainsi que Margaret Thatcher a pu dire que la société n’existe pas ! Ne pouvait exister, selon elle, que l’individu propriétaire, éventuellement associé à d’autres propriétaires. Selon l’idéologie propriétaire, c’est la propriété qui fait la valeur. La valeur est exclusivement produite par les actionnaires et ils ont donc le droit de l’accaparer toute entière. Tout doit devenir l’objet de propriété, il ne doit pas y avoir de biens publics. Le vivant lui-même peut et doit être breveté. Décoder un gène, c’est en acquérir la propriété (puisqu’on a acquitté le coût de production de sa connaissance).

   image 2             Une idéologie qui fait de l’ingénieur la propriété des actionnaires : Cette idéologie a paru d’abord si absurde, qu’on a négligé de la combattre. Seulement une idéologie n’est pas seulement discours, c’est aussi une force matérielle qui s’inscrit dans le droit et mobilise les institutions. Elle a un effet certain au niveau macro-économique, mais elle se fait aussi sentir à l’intérieur de l’entreprise par le traitement despotique que subissent les ingénieurs et techniciens : ils deviennent eux-mêmes objet de propriété pour l’entreprise. Ils lui abandonnent le produit de leur savoir et doivent signer des clauses de confidentialité et de non-concurrence. Alors qu’ils étaient traditionnellement de libres agents de la direction des entreprises et qu’ils étaient les alliés « naturels » des propriétaires capitalistes, ils sont devenus leurs captifs. Ils subissent une oppression différentes de celle subie par les ouvriers, mais qui est parfois plus pesante encore puisqu’elle veut leur dicter leurs agissements mais aussi maîtriser l’usage qu’ils font de leur savoir et de ses produits. Ce fait rend possible et envisageable un renversement d’alliance puisque les ingénieurs et techniciens ne peuvent se libérer de cette oppression qu’en en libérant aussi les ouvriers. Il est d’une importance capitale car il ouvre la perspective d’une sortie de la mondialisation capitaliste – non comme un retour au cadre étroit des Etats-Nations mais comme passage à une économie fondée sur la coopération et la rationalisation des échanges.

                Perspectives nouvelles : La question de la démocratie économique se trouve dès-lors  posée dans l’entreprise et on comprend pourquoi les organisations syndicales en discutent et organisent des colloques pour en étudier la mise en œuvre. On ne s’étonne pas que le colloque tenu en juin 2009 dans le cadre d’Espaces Marx ait mobilisé des intervenants et des travailleurs venus des entreprises du plateau de Saclay. Un tel colloque ne pouvait manquer de s’opposer à l’idéologie propriétaire et à  l’organisation moderne du travail. Ainsi, la prise de parole d’« un intervenant, expert en économie sociale » est résumée en une critique et une interrogation : il « évoque les effets délétères de la concurrence marchande sur la science. Parler de connaissances compétitives, c’est faire des connaissances un outil au service du marché – ce qui est contraire à la science ». Il demande : «  Comment trouver des lieux et des moments de rassemblement des travailleurs alors que tout est cloisonné ? ». Dans une autre table ronde, une intervenante fait le même constat : « Dans les faits,  [l’économie informationnelle] renforce l’exploitation par l’individualisation, casse les collectifs, individualise l’évaluation de la performance – ce qui accroît la souffrance au travail. L’enrichissement des compétences ne s’accompagne pas de plus de démocratie ». Le lien entre ces constats et le diagnostic d’un autre participant, n’est pas fait clairement. Ce diagnostic, encore superficiel, va dans le sens de notre analyse. Il est le suivant : «La norme de liberté totale de circulation du capital est la base de toutes les règles européennes …  [elle] n’est possible que par la destruction du droit du travail ». La question de la démocratie économique se pose dans l’entreprise ou le groupe mais aussi au niveau des relations internationales et particulièrement dans l’allocation du capital entre les diverses parties du monde mises en concurrence par le capital.

                La démocratie économique : l’objectif parait clair pour tous les participants au colloque : « la démocratie économique, c’est la capacité de faire des contre-propositions sur les finalités de la production, d’interroger et de modifier radicalement les critères de gestion ».  Il s’agit « de renforcer les pouvoirs d’intervention des représentants des salariés de toute la communauté de travail, donneurs d’ordre et entreprises sous-traitantes, de favoriser le droit d’alerte et la construction de propositions alternatives aux choix stratégiques, de consolider l’exercice des libertés syndicales et de la citoyenneté dans l’entreprise ».  Mais le syndicaliste qui propose ce programme ne semble pas mesurer le défi majeur que représente sa conclusion et ce qu’il implique de combat politique aigu. Il  termine ainsi : « Démocratiser l’économie est un combat contre l’arbitraire patronal et actionnarial, et donc, forcément, un combat pour une autre partage des richesses produites ». C’est un sociologue, membre du CNRS, qui évoque la problématique décisive : « Elle consisterait plutôt en une véritable réappropriation citoyenne des moyens de production, bien au-delà de l’intervention des salariés dans les stratégies d’entreprises ou d’une répartition équitable des profits ». S’il peut aller à une conclusion si radicale, c’est qu’il a basé son analyse sur le constat de « l’ampleur des crises écologique, économique et financière que traverse aujourd’hui le capitalisme ».  Effectivement, il semble bien qu’envisager « un nouveau mode de développement respectueux de l’environnement naturel et social », ce n’est pas seulement vouloir modifier le pouvoir dans l’entreprise, ni même le mode de gestion du système, c’est vouloir modifier le mode de production lui-même. C’est remettre en cause la mondialisation capitaliste et proposer une autre économie, une autre société, d’autres rapports internationaux.

                Le problème d’alliance stratégique, d’alliance entre les ingénieurs et techniciens auquel notre analyse a abouti, se retrouve dans l’intervention de ce sociologue ; il dit : « Prenons par exemple le cas des cadres et ingénieurs des grandes entreprises, délégués du capital dont on dit qu’ils sont fragilisés depuis les années 1990. Longtemps perçus comme les piliers des organisations productives, un désengagement de leur part affaiblirait considérablement le capitalisme et ferait des cadres les instigateurs privilégiés de la démocratie économique ».

           image 1    Conclusion optimiste : il est intéressant pour moi de constater qu’on retrouve mes principales thèses dans les actes d’un colloque réunissant des organisations syndicales, des chercheurs et des représentants des collectivités locales. Cela ne prouve évidemment pas leur justesse, mais cela confirme au  moins leur pertinence. Ce qui apparait dispersé dans les interventions du colloque est réuni dans  l’analyse que j’ai développée depuis « comprendre la mondialisation : 1 » en un ensemble qui s’efforce de progresser dans une analyse suivie. Il est normal que les organisations syndicales se soucient d’abord des actions qu’elles peuvent mener concrètement en fonction de la spécificité des entreprises où elles sont implantées. La cohérence d’une analyse d’ensemble ne leur est pas nécessaire dans l’immédiat de leur action. Elle en revanche mon seul souci.

                Nous pouvons néanmoins laisser la conclusion à un participant au colloque qui parait voir plus loin que les autres : « La démocratie est un processus et non une institution, ni un « état » de société. Du point de vue de la dialectique de l’histoire, la lutte pour la démocratie est la lutte des opprimés et des dominés pour imposer leurs propres intérêts et besoins dans un agenda qui serait autrement imposé par les riches et les puissants. La lutte pour le suffrage universel (tous égaux devant les urnes) a été une lutte pour la représentation des classes pauvres et laborieuses dans le but de promouvoir les droits du travail dans la société « bourgeoise ». La limitation du temps de travail, la protection sociale, ont évidemment déterminé le fonctionnement de l’économie d’alors. En ce sens, c’était une lutte pour la démocratie économique.

                Nous devrions donc parler de démocratiser l’économie ou encore d’une économie plus démocratique (plutôt  que de parler de démocratie économique), comme réponse actuelle à nos problèmes actuels. Et aujourd’hui démocratiser l’économie est très lié à la question de la démocratisation de l’Etat». En ce sens la démocratie économique est la réponse à la domination du    «capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés »


[1] Il faut rappeler que les forces productives ne sont pas constituées uniquement des moyens matériels de la production. Elles comprennent les moyens de travail et les hommes qui les utilisent (force de travail) et leurs techniques. Elles sont donc constituées des moyens de travail,  des méthodes de production, du niveau de la science et de la technique.

Comprendre la mondialisation : 5

image 2La question de la démocratie est posée : le capitalisme des monopoles en appelle partout dans le monde à l’intervention publique. Il est en situation, s’il veut être aidé, d’avoir à concéder des droits à ceux qui sont à la fois travailleurs et contribuables et qui, comme électeurs, peuvent amener au pouvoir des représentants qui leurs soient favorables. Alors même que depuis le début du siècle, en France comme partout dans le monde, le capitalisme travaille à détruire l’État social de l’après-guerre, qu’il s’efforce de briser l’efficace protection contre les effets de la crise que procure la solidarité organisée, tout devrait conduire au contraire à les étendre et même à les renforcer. C’est à un capitalisme idéologiquement affaibli qu’est posée la question de la démocratie économique. Le dogme néolibéral de l’État minimal n’est plus tenable quand partout dans le monde on demande l’intervention de la puissance publique et le secours de fonds publics. Il n’est pas possible durablement de demander la socialisation des pertes et de refuser celle des responsabilités. Quand l’État met en gage, comme aux États-Unis, des moyens équivalents à la moitié du PIB, il devrait être en position d’imposer des contreparties. Qu’il puisse ne pas le faire sans soulever de véhémentes protestations donne la mesure de l’anesthésie des opinions publiques et de l’affaiblissement des bases de la démocratie.

Où est le totalitarisme ? Pour parer à cette menace, les prétendues « démocraties occidentales » agitent plus que jamais l’épouvantail du « totalitarisme » et son contre-modèle « les droits de l’homme » : mais qu’est-ce qui est totalitaire aujourd’hui sinon le fonctionnement des grands groupes capitalistes. Dans son ouvrage « Lénine, les paysans, Taylor », le sociologue Robert Linhart montre que l’organisation du travail est aussi et toujours un dispositif de domination. Le capitalisme néolibéral pousse ce dispositif à son extrême limite. Depuis environ 2003, il a renforcé le pouvoir discrétionnaire de l’employeur par l’introduction de méthodes de gestion individualisée des performances. Ces méthodes, couplées à l’enregistrement de l’activité (la traçabilité) et articulées à des menaces de licenciement, ont transformé en profondeur le monde social du travail. Le mesurage comparatif des performances entre les travailleurs n’a pas apporté de la « justice » dans le jugement et le traitement des salariés. Il a au contraire exalté la concurrence entre les individus et généré le chacun pour soi : un isolement individuel et une méfiance généralisée d’autant plus exacerbée qu’on monte dans la hiérarchie. Les fondements de la loyauté, de la confiance, de l’entente, sont sapés. La solitude et la peur sont entrées dans l’entreprise. Comme dans la société totalitaire le contrôle « policier » est partout. Sur le lieu du travail, organisé en « open space », chacun est à chaque instant au vu de tous les autres mais pourtant chacun s’enferme dans sa fonction et n’échange plus que des messages techniques.  Chacun est tenu, souvent quotidiennement, de rendre compte de chacune de ses actions, que l’informatique enregistre par ailleurs à l’insu de ses utilisateurs. Les « reporting » se multiplient et les « procédures » sont de plus en plus contraignantes. La séparation de l’espace public et de l’espace privé est abolie : le travailleur (particulièrement le cadre) doit être joignable à tous moments. Il est sommé de se conformer à la « culture d’entreprise » et de manifester sa soumission à la fois dans ce qu’il fait mais aussi dans sa pensée et même sa manière d’être (sa motivation). Le monde du travail devient ainsi le lieu d’une servitude généralisée caractéristique de la société totalitaire. A tout cela s’ajoute souvent un culte de la personnalité du « dirigeant ». Chaque travailleur est informé de chacun des déplacements de ce dirigeant, sa parole est répétée, ses initiatives sont vantées par le service « communication ». Il est traité à l’égal d’un demi-dieu et reçoit en gratification des sommes démesurées comme s’il était destiné à vivre plusieurs vies.

image 1Tous les ingrédients du totalitarisme sont présents : atomisation sociale, disparition de l’espace privé (société civile), contrainte et peur généralisée, propagande, culte de la personnalité, volonté de tout maîtriser. Le licenciement tient lieu de goulag et le contrôle de gestion de police politique. La propagande est organisée par la « communication interne ». Ce monde est si brutal qu’il conduit parfois à des suicides. Mais sa brutalité et son totalitarisme mêmes ôtent toute crédibilité à sa prétention de refuser toute remise en cause sous le prétexte d’un risque de « glisser dans le totalitarisme ». Ce qui est le plus contraire à la démocratie est ce qui la rend d’autant plus nécessaire et urgente. Il serait permis de rêver que ce soit la base d’un retour à la démocratie.

La solution proposée par l’école de Francfort : cependant, face à un tableau aussi sombre de la situation à la fois au niveau global (macro-économique) et au niveau local (micro-économique), comment s’y prendre pour rétablir un fonctionnement démocratique ? Une des solutions avancées est celle de l’école de Francfort représentée par Habermas et Apel. Cette théorie part du prérequis de toute communication : on ne peut pas parler à autrui sans penser que ce qu’on lui dit est ce qu’il a à entendre, à connaître, donc sans anticiper son accord. Toute communication est, par conséquent, en quelque façon, recherche d’un consensus. Or, on est tenu de parler à autrui car la vie sociale est communicationnelle. La recherche, la consolidation ou le rétablissement du consensus sont dès-lors toujours déjà présents dans la vie sociale. Ce fait anthropologique peut être la base d’un rétablissement de la démocratie puisqu’il nous apprend que la valorisation de la communication est seule à même de rétablir un accord démocratique. Il en est la condition première ou la condition fondamentale.

Ce fait anthropologique est effectivement en même temps auto-fondateur : car si la valorisation de la communication exige la soumission de chacun au consensus de tous qui est l’essence même de la démocratie, cela signifie que la valorisation de la communication exige que les consciences soient déjà soumises aux exigences de la démocratie et que la démocratie est en quelque sorte la condition de sa propre réalisation.

Face à un système qui se revendique de la démocratie et redoute de retomber dans la barbarie du totalitarisme, il s’agit de rétablir cette auto-fondation de la démocratie et donc de rétablir la valeur du consensus comme ce qui doit être recherché dans toute communication. Cela en reconnaissant justement que ce même système organise le repli individualiste et sape toute confiance et toute solidarité et qu’il vide la démocratie de tout contenu.  Pour Habermas, ce retournement d’un processus destructeur en processus salutaire est possible car c’est revenir à une norme antérieure aux normes : à la loi de vérité qui gouverne toute pensée et toute communication. Ce n’est pas changer l’homme mais le ramener à lui-même, à ce qu’il entend être. Pour appuyer cette affirmation Habermas se fonde sur l’anthropologie spéculative d’Arnold Gehlen à laquelle j’ai consacré un article critique le 4 mai 2013.

image 3 Il est possible, selon Habermas et Appel, de rétablir la démocratie communicationnelle en rétablissant un espace public où on écoute autrui pour pouvoir être soi-même écouté et où prévaut, dans ce dialogue rétabli, la loi du « meilleur argument ». Cela peut être compris comme un retour aux Lumières telles que les concevaient Kant : comme la sortie de « état de tutelle » c’est-à-dire la situation de l’homme hors d’état de faire usage par lui-même de sa raison. Et cela retrouve précisément le même problème d’auto-fondation. On ne sort de « l’état de tutelle » qu’en éveillant sa raison. On ne devient raisonnable qu’en faisant usage de la raison. Kant résolvait ce dilemme par l’éducation. Mais historiquement, ce n’est pas l’éducation qui l’a résolu : c’est le développement de la bourgeoisie et son besoin d’émancipation politique. Or, ce qui a été le moteur du développement de la bourgeoisie, ce n’est pas l’éducation : c’est le développement des forces productives. Il y a justement sur ce thème une production pléthorique qui voit dans le développement des technologies de communication modernes le ferment d’un renouvellement de la démocratie. Pourtant à peine proclamée cette « révolution twitter » se révèle être une révolution fondée sur la forme la plus archaïque de l’idéologie : sur le fondamentalisme religieux ! Le malentendu vient ici qu’on a confondu développement des forces productives et développement des formes ou des objets de consommation. Au dix-neuvième siècle, ce n’est pas la consommation en masse de cotonnades bon-marché qui a bouleversé l’ordre social, c’est l’introduction de la grande industrie et le développement du salariat, c’est-à-dire le développement des forces productives et le bouleversement des rapports de production qui l’a accompagné. Ce développement exigeait et  même provoquait la dissolution des communautés traditionnelles et des croyances et conceptions du monde ancestrales. Il rendait impossible le maintien de l’ordre ancien et nécessaire l’apparition d’un monde nouveau. La mondialisation comme domination des monopoles généralisés et financiarisés n’appellent-elles pas le même type de bouleversement ? Tout cela sera développé et prolongé dans un prochain article.

Comprendre la mondialisation : 4

image 1Développement inégal et crise générale : la généralisation de la domination des monopoles ne signifie pas que le capitalisme est unifié. Il connait plus que jamais un développement inégal. Le transfert de valeurs se fait du sud vers le nord : de ce fait la confrontation nord/sud tend à s’exacerber. Le concept récent « d’émergence » tend à occulter cette réalité. Il voudrait faire penser que si le capitalisme est en crise dans les pays du centre, il est plus que jamais dynamique dans certains pays périphériques. Un examen un peu attentif dément cette prétention. Si on examine la situation d’un pays comme la Chine, on voit que le taux de chômage réel y est beaucoup plus important que les 4% qu’indiquent les chiffres officiels. La consommation des ménages, qui atteignait 50% du PIB en 1980, est tombée aujourd’hui à 38%. En 1980 on avait 44% de capacité de production oisive dans l’appareil productif. Aujourd’hui on tourne autour de 50% en moyenne ; pour les biens de consommation on est à 56% de capacités de production oisives ; et pour les industries de bien de production on est à 48%. Le pays est dans une situation de surinvestissement et de surproduction caractéristique d’une crise majeure. Il ne parait guère possible d’y remédier en augmentant le pouvoir d’achat des ménages car les taux de profit sont déjà au plus bas (on a une stagnation de la productivité globale des facteurs). Il semble pourtant, qu’au contraire de ce qui se dit, on va devoir peser sur les salaires pour augmenter la masse des profits et sauver les secteurs en difficulté. Ainsi, selon l’agence de notation Moody’s, 25%  du PIB serait nécessaire aujourd’hui pour recapitaliser le système bancaire. Les réserves de change sont en baisse et le pays ne semble pas en mesure de les mobiliser pour relancer son économie. Il a déjà mis en œuvre un plan de relance de 10% du PIB sans obtenir les résultats escomptés. Il semble donc bien que l’émergence du pays soit compromise et qu’elle ne soit pas un effet du dynamisme du capitalisme ni une preuve de sa capacité à rebondir. Elle serait plutôt une manifestation de son emballement, de son incapacité à se maîtriser et donc de sa crise.

 Suraccumulation du capital : L’accumulation du capital est à l’origine de la financiarisation du système économique. Mais les masses financières accumulées ne trouvent plus à s’investir dans des systèmes productifs. Elles se concentrent  sous la forme de placements financiers. Ces placements contribuent encore plus à soumettre la gestion des plus petites entreprises aux dictats de rentabilité que leur imposent les monopoles[1]. Ce phénomène a un effet cumulatif qui aboutit à ce que le capital fictif domine le capital productif. Le capital accumulé est fictif dans le sens où il représente une masse de créances sur l’économie mondiale complétement irrécouvrable du fait qu’elle est sans mesure avec la réalité des richesses disponibles et qu’elle est en fait la capitalisation d’un revenu dérivé d’une survaleur à venir[2]. Cette masse est gigantesque : en 2006, par exemple, la valeur annuelle des exportations mondiales égalait la valeur de trois jours d’échange d’OTC (de gré à gré – hors bilan)- soit 4200 milliards de dollars (et cela n’a fait que croître depuis-lors). Ces échanges étant réalisés en fait par une poignée d’oligopoles (le G15).

image 2Selon Samir Amin : « la financiarisation a transféré à une trentaine de banques géantes de la triade [USA- Europe- Japon] la responsabilité majeure de la commande de la reproduction de ce système d’exploitation ». Ce qui se cache sous le vocable « les marchés », ce n’est donc pas un mécanisme par lequel des « agents » confronteraient leurs offres et leurs demandes mais des processus par lesquels une trentaine de banques se disputent la rente mondiale en manipulant des richesses fictives. Le capital fictif, qui était autrefois un phénomène occasionnel, est devenu une réalité permanente qui, par son gigantisme, impose ses exigences à l’ensemble du système. On estime les transactions spéculatives à deux cents fois les transactions réelles. Elles sont si nombreuses qu’elles sont de plus en plus gérées par des automates. Elles sont démultipliées par une multitude de mécanismes « d’effets de leviers » toujours plus sophistiqués. Ce phénomène semble s’amplifier à une vitesse vertigineuse.

Accumulation de dettes : Pour trouver toujours de nouvelles sources de revenus, les capitaux accumulés ont besoin que les États accumulent de la dette. Ils poussent toujours plus les sociétés à produire des déficits en leur demandant de réduire la collecte fiscale sous le prétexte de « compétitivité »,  et par conséquent de réduire leurs revenus pour recourir à leurs « services » qui deviennent d’autant plus coûteux que les pays sont endettés. Les États européens se sont ainsi privés de leur capacité de financer eux-mêmes leurs déficits. Ils empruntent sur « les marchés » c’est-à-dire auprès des monopoles les capitaux que ces monopoles reçoivent sans limite des banques centrales. Ce mécanisme ne fait qu’accroître toujours plus la domination des groupes mondiaux. Il se traduit par un déficit démocratique de plus en plus flagrant. La démocratie, qu’elle soit politique ou économique, est mise à mal et ne peut par conséquent en aucun cas être présentée comme un bénéfice de la « mondialisation ». Mais cette mise hors-jeu de la démocratie ne se fait pas ouvertement. La mondialisation se présente même plutôt comme la consécration de la démocratie. En effet, l’extension de la puissance des monopoles se traduit paradoxalement par un double mouvement : il généralise partout les États s’appuyant sur un système électif, mais, dans le même temps il vide le système électif de toute efficience. Ce phénomène nouveau qui domine la vie politique se théorise sous le thème de la « gouvernance ».

image 3Démocratie et gouvernance : l’insistance récente sur ce mot de gouvernance est révélatrice de cette démocratie purement formelle. C’est un de ces mots à la mode qui s’utilise de plus en plus. On nous dira qu’il signifie « bien gouverner » mais on devrait alors s’étonner qu’on y insiste si souvent. Il va de soi qu’il faut «bien gouverner » plutôt que mal gouverner. En fait il s’agit de tout autre chose : ce qu’il faut comprendre c’est que la « gouvernance » est la démocratie fonctionnant à l’envers. La théorie, c’est-à-dire les constructions idéologiques dans le cadre desquelles on fait l’apologie du système représentatif, voudraient qu’en démocratie, les gouvernants soient investis pour mener la politique qu’ils ont soumise au suffrage universel. Ils seraient chargés de la mettre en œuvre. Or, quand on parle de « gouvernance », il s’agit du mécanisme inverse : les élus n’ont pas réellement de programme. Ils appliquent la politique qui leur est dictée par les intérêts qui ont assurés leur élection en finançant leur campagne et en mobilisant pour eux les médias[3]. Ces intérêts sont toujours plus ou moins ouvertement ceux des monopoles et la bonne forme de gestion est calquée sur la gestion des entreprises privées capitalistes. La « gouvernance » est bonne si les pouvoirs établis parviennent à faire accepter cette politique par la population, ce qui est indiqué par les sondages d’opinion. La « gouvernance » est bonne aussi si les gouvernants sont en état de se faire réélire dans les mêmes conditions. Autrement ce qui est mis en cause ce n’est pas leur politique mais leur « gouvernance ». On dira qu’il faut « rétablir la confiance » et qu’il faut désormais « avoir une gouvernance correcte ». Avec la « gouvernance », donc, l’électeur n’est plus le représentant du peuple souverain et il ne détermine pas la politique qui doit être suivie. Il n’intervient que pour approuver ou pour sanctionner après coup la « gouvernance » c’est-à-dire au final la domination des monopoles.

La question du pouvoir : la réalité du pouvoir est, par conséquent, celle d’une ploutocratie. Mais, le niveau de centralisation des pouvoirs est tel que son maintien est de plus en plus incertain. Autrefois, la classe dominante était constituée de familles bourgeoises stables qui se perpétuaient de génération en génération dans la même activité et disposaient ainsi d’une certaine légitimité. Elles paraissaient et étaient souvent effectivement liées aux intérêts de la nation. La stabilité de ces familles assurait leur rayonnement sur la société tout entière. Elles paraissaient mériter leurs privilèges et leur richesse. Les firmes actuelles ont perdu cette forme de légitimité. Elles sont contrôlées par des actionnaires qui ne se comptent plus que par dizaines de milliers et non par millions et dont une bonne proportion est constituée de nouveaux venus. De ces derniers, seuls sont généralement connus ceux qui doivent leur ascension aux nouvelles technologies. La grande masse est sans visage. Les spécialistes mêmes ne semblent pas en mesure de les identifier[4].

En résumé : une ploutocratie -pouvoir sans visage -, la violence politique, la domination généralisée des monopoles – de trente banques-, une crise économique généralisée et qui semble devoir d’aggraver : voilà donc la réalité de la mondialisation. Elle n’est a priori ni favorable à une démocratie politique, ni le terrain propice à une démocratie économique. Pourtant des colloques se tiennent pour étudier « comment développer des stratégies pour étendre la démocratie à l’économie, à l’entreprise, face aux actionnaires et aux marchés financiers »[5].  C’est que les choses ne sont pas si simples : il y a la nature du système (qui est contraire à la démocratie) mais il y a aussi ses aléas qui le mettent en situation d’avoir à solliciter des aides. Le capitalisme est fragilisé par sa crise. Nous verrons dans un prochain article par quoi cela se traduit et quelles perspectives cela ouvre.


[1] Ce qu’en France un économiste comme David Thesmar présente benoîtement de cette façon : « Dans le « private equity », l’innovation consiste à s’engager à ne détenir les entreprises que pour une durée limitée, à rendre rapidement l’argent des investisseurs et de donner de fortes incitations au management pour engager les restructurations nécessaires ».

[2] Voir Marx : section 5 du livre III du Capital ; puis, pour la période récente, la titrisation et les produits dérivés (qui sont des « puissances » du capital fictif).

[3] Lesquels sont contrôlés dans leur quasi-totalité par le groupes monopolistiques ; ainsi en  France, la plus grande partie des médias est  détenue par cinq empires financiers : Bouygues, Dassault, Lagardère, Bertelsmann (groupe RTL, M6), Vivendi-Universal (canal+, SFR).

[4] Selon le magazine «Alternatives économiques » : « 37% du stock d’investissements à l’étranger des firmes françaises et européennes se trouvent dans les paradis fiscaux. Et 47% du stock des investissements étrangers en France sont détenus par des investisseurs situés dans des paradis fiscaux, les Pays-Bas représentant un tiers du total, suivis par le Royaume-Uni, le Luxembourg et la Suisse. L’Union européenne est son propre paradis fiscal». On sait par ailleurs que 60% du trafic commercial mondial se fait pas des « ports francs »

[5] Séminaire Espaces Marx tenu le 22 juin 2009

Comprendre la mondialisation : 3

image 3Mondialisation d’un mode de vie « libertaire » : l’idéologie libérale ne craint nullement les discours critiques à la façon de Stiglitz ou Rawls. Elle les revendique au contraire et les fait siens pour les retourner contre ses adversaires. Mais surtout l’idéologie libérale ne débat pas avec ceux qui s’opposent à elle. Elle noie toute pensée sous le déferlement des images. Il faut, pour prendre conscience de cela, se tourner vers le passé, vers l’époque de la « réclame ». On voit alors a contrario que nous sommes, chaque jour de notre vie, à chaque instant, submergés par l’industrie de la publicité, c’est-à-dire sous un flot de sollicitations qui nous enferment dans un monde d’objets de consommation toujours à renouveler et qui esthétisent le parasitisme social[1]. Ce phénomène a un effet destructeur sur l’image même que se fait de lui-même le sujet moderne. Il accompagne idéologiquement le libéralisme dans le sens où il invite à libérer les passions et les pulsions (alors que, dans la conception classique, il faut pratiquer le contrôle et la maitrise des passions)[2]. L’idéologie du « genre » est une des formes les plus actives et les plus sournoises des nouvelles sollicitations. Sous le prétexte de lutte contre les discriminations et les préjugés, elle promeut une égalité de façade qui cache la destruction des bases les plus anciennes des sociétés : la famille et la filiation. Elle fait la promotion d’une société faite de monades indépendantes dont la seule identité serait l’appartenance à des communautés floues fondées sur le choix d’un mode de vie et plus spécifiquement même d’une sexualité.

 Avec la publicité et la proposition de modes de vie « alternatifs », il s’agit aussi bien-sûr très prosaïquement pour les groupes industriels de passer outre à une surproduction chronique. De cette façon se fait aussi et constamment la promotion d’une espèce de social-démocratie libertaire et d’un mode de vie superficiel qui se généralise, se mondialise effectivement, en détruisant les modes de vie et de sociabilité traditionnels. Ce phénomène fait sa propre apologie et essaie de se faire passer pour être le fait même de la  » mondialisation ».

image 1Guerre idéologique : Quand le discours « libertaire » ne suffit pas, l’idéologie libérale disqualifie ses adversaires en usant et abusant du thème du « totalitarisme ». Elle désigne ainsi toutes les pensées qu’elle présente comme violant les principes des Droits de l’Homme, c’est-à-dire toutes les pensées susceptibles, selon elle, de motiver la mise en place d’un contrôle policier généralisé du fait qu’elles embrasseraient la totalité de la vie. Ces pensées, dont la plus dangereuse serait le marxisme, légitimeraient directement ou potentiellement un système caractérisé par son monolithisme, par la toute-puissance d’un Etat-Parti, par le contrôle absolu sur une société atomisée et tétanisée par la terreur, société dont l’exemple le plus achevé serait donné par l’Union Soviétique et maintenant par la Corée du Nord. Selon le radicalisme de ses tenants, le libéralisme antitotalitaire peut aller jusqu’à mettre en cause la rationalité des Lumières (avec en France A. Glucksmann se réclamant d’Adorno et Horkheimer) ; il s’appuie aussi sur la tradition du libéralisme politique français qui va de Tocqueville à Raymond Aron. Ce dernier courant est représenté par François Furet, Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon. Il a une version postmoderniste, représentée par Jean Baudrillard, Jean-François Lyotard, qui trouve son inspiration dans le pragmatisme et plus généralement dans les philosophies anglo-saxonnes.

Une nouvelle forme de disqualification des critiques est apparue ces dernières années avec le thème du « populisme ». Sous cette appellation injurieuse sont attaquées pêle-mêle et assimilées l’une à l’autre les critiques progressistes et leur récupération par l’extrême droite, sans qu’à aucun moment le sens du mot de populisme soit explicité. Cette accusation de « populisme » se décline en « souverainisme » et en « complotisme ». Il s’agit dans le premier cas de faire obstacle à l’idée de souveraineté populaire comme base de la démocratie et dans le second d’interdire des interrogations souvent légitimes et d’autant plus légitimes qu’apparait l’ampleur des moyens d’espionnage et de manipulation déployés par les Etats.

Ainsi, l’idéologie libérale est multiforme, mouvante et agressive. Elle adapte son discours de telle façon que la critique s’épuiserait à vouloir la discuter mais cela révèle aussi sa faiblesse.

Faiblesse de l’idéologie néo-libérale : Ce qui permet la souplesse de l’idéologie néolibérale est aussi ce qui fait sa faiblesse : elle se dispense de prendre en compte la réalité de la puissance des monopoles et peut ainsi se prononcer sur une démocratisation des sociétés sans en analyser les bases et la possibilité. Elle peut ainsi préconiser une démocratie économique ou même croire que le « marché » en est la réalisation immédiate, sans avoir à faire l’histoire de la prise de contrôle des sociétés par les monopoles généralisés et de ses conséquences.

La réalité de la puissance des monopoles : l’idéologie néolibérale ignore la première caractéristique du mode de production actuel que souligne Samir Amin : la généralisation des monopoles.  Avant de proposer l’alternative d’une démocratie économique, il faut pourtant bien prendre la mesure de ce qu’a produit et continue de produire la deuxième mondialisation : on constate que les monopoles généralisés dominent l’économie mondiale. Selon Samir Amin : « le capitalisme contemporain est un capitalisme de monopoles généralisés. […] les monopoles constituent désormais non plus des îles (fussent-elles importantes) dans un océan de firmes qui ne le sont pas  (et qui de ce fait sont encore relativement autonomes) mais [c’est] un système intégré […] : de ce fait, ces monopoles contrôlent désormais étroitement l’ensemble de tous les systèmes productifs ». Cela signifie que les petites et moyennes entreprises des pays du centre (USA, Europe, Japon), comme les entreprises des pays périphériques, ne sont plus que formellement ou juridiquement indépendantes. Elles sont mises en concurrence et contraintes d’innover pour se développer ou se maintenir, mais elles le font désormais au bénéfice des oligopoles qui s’accaparent les surplus qu’elles génèrent. Elles sont constamment amenées à augmenter leur productivité, mais la concurrence à laquelle elles sont soumises les oblige à céder leur production, à des prix toujours plus serrés, aux groupes dont elles deviennent les sous-traitants ou aux monopoles commerciaux dont elles dépendent. Elles sont ainsi spoliées des survaleurs qu’elles créent.

image 2Un système d’exploitation généralisé : C’est mis en place de cette façon un système généralisé de ponction d’une rente prélevée sur les valeurs produites partout dans le monde. Les entreprises de la périphérie se trouvent sous la coupe des monopoles internationaux des pays du centre, les petites et moyennes entreprises des pays du centre doivent s’adapter à cette concurrence ou disparaitre. Une situation de dumping généralisé augmente partout la productivité au profit des grandes entreprises et des banques monopolistiques. Les économistes théorisent cela sous le thème de la « compétitivité ». Les pays du centre sont ceux de la triade États-Unis, Europe (occidentale et centrale), Japon. Ils dominent la totalité de la production de valeur dans le monde. Leurs monopoles contrôlent les systèmes productifs du capitalisme mondial qui fonctionne à leur profit. L’essentiel du commerce mondial se fait à l’intérieur de ces monopoles et leur système de filiales et sous-traitants, c’est un commerce captif. Les opérateurs sur « les marchés » ne sont rien d’autre que ces monopoles. Ce phénomène accroit toujours plus la concentration du capital, mais aussi celle des revenus et des fortunes. Il soumet la gestion des firmes les plus petites aux exigences de celles qui dominent. La confrontation entre tous les agents économiques est une guerre économique, selon ceux-là mêmes qui s’en font les avocats. Elle n’est en rien une concurrence « libre et non faussée » et elle est encore moins « démocratique ». C’est une concurrence bien réelle mais qui s’exerce entre un nombre de plus en plus restreint d’oligopoles.

Le déséquilibre toujours plus accentué dans la répartition des richesses se traduit par une accumulation toujours plus grande du capital. Une fraction croissante de la richesse mondiale se trouve aux mains d’un tout petit nombre et, ne trouvant pas à s’investir productivement, se voue à des spéculations toujours plus effrénées qui brassent des valeurs fictives. On oppose souvent à cela le rôle accru des caisses de retraites et autres fonds de pension qui dissémineraient au contraire la propriété. Mais outre que ces fonds sont gérés selon la même logique que les fonds privés, ils échappent à leurs détenteurs et jouent plutôt le rôle de forces d’appoints pour les groupes financiers. Ils sont une force d’appoint du capital et lient le sort des salariés à celui des spéculateurs et des banques monopolistiques.

Voilà donc la réalité de la mondialisation ! Quel est son avenir ? c’est ce que je vais développer dans un prochain article.


[1] Ce phénomène n’est pas étranger au paradoxal succès d’une philosophie comme le Nietzschéisme qui prône la violence, l’esclavage, l’inégalité, l’anti-humanisme,  l’anti-démocratisme et l’antiféminisme, et qui est ouvertement raciste et irrationaliste. (Voir à ce sujet : Domenico Losurdo « Nietzsche philosophe réactionnaire », Aymeric Monville « Misère du Nietzschéisme de gauche » ou Wolfgang Harich « Nietzsche et ses frères »)

Voir aussi le « retour à Sade » dénoncé par Dany-Robert Dufour : « le divin marché »

[2] Phénomène qu’accompagne les philosophies post-modernes des années soixante (Deleuze – Foucault)