Qu’est-ce que l’art ?

Sur cette question je reconnais que ma culture est très lacunaire. Je voudrais néanmoins proposer une réponse à partir de quelques réflexions que je me suis fait récemment.

Si on me demandait ce qu’est l’art :

Je dirais que l’art est une des formes de rapport de l’homme au monde (quelques autres étant la religion, la science, la philosophie, correspondant respectivement aux questionnements « pourquoi ? » « comment ? » « qu’est-ce que ?). Comme tous ces domaines l’art est un domaine aux contours flous.

Avec l’art l’homme a un rapport esthétique au monde qui passe par des objets qu’il crée. Il  ressent et dit le monde, il dialogue avec lui. Il l’aime ou le redoute, l’embellit, y ajoute de l’harmonie, de l’utopie,  etc.  A travers l’art l’homme s’assujettit le monde (son époque, sa vie et sa mort, sa personne, sa relation à l’autre, sa sexualité). Mais l’homme est lui-même façonné par son monde. Il est un produit de son époque, de sa société, de sa classe. De sorte qu’à travers l’art la société, l’époque et l’homme qui leur correspond se disent eux-mêmes. Il y a ainsi une correspondance réciproque et productive entre une époque et son art (1).

L’art n’en est pas moins un fait anthropologique premier.  Demandez à un enfant de dessiner un bonhomme. Avec les plus belles couleurs qu’il trouvera,  il dira tout ce qu’il perçoit, qu’il imagine, qu’il sait du bonhomme. Il aura à cœur par exemple de dessiner les cinq doigts de chaque main, les boutons du vêtement, les yeux et les cheveux etc. Il vous montre ainsi ce qu’est l’art et combien l’art est constitutif de l’être humain. A travers ces petits travaux le psychologue saura diagnostiquer le rapport de l’enfant aux autres (aux adultes), ce qui l’attire, ce qu’il craint, comment il se voit dans son rapport à autrui (2).

L’homme du néolithique qui peignait sur les murs des grottes ne faisait pas autrement que l’enfant. Il dit son monde, ses craintes et ses espoirs (de chasse fructueuse, de danger surmonté) mais aussi sa fascination face à la fécondité, la puissance et à l’indépendance des animaux.  C’est son rapport esthétique au monde qui fait de ses œuvres des œuvres d’art. Cela reste vrai même si l’idée d’art lui était étrangère et s’il poursuivait un tout autre but. Les œuvres humaines sont généralement hybrides : à la fois artistiques et religieuses ou bien utiles, divertissantes ou de pompe et d’apparat et artistement ouvragées etc.(3) La production d’œuvres exclusivement artistiques est une idée récente.

Maintenant voyez l’urinoir de Duchamp. Il ne l’a pas créé. Ce qu’il exhibe ce n’est pas sa création,   mais son moi. Il se veut tout puissant car comme se transformait en or tout ce que touchait le roi Midas, tout ce qu’il touche devient œuvre d’art (un urinoir, un porte-bouteille, une roue de vélo etc.). Il est l’individu moderne égocentrique, cynique, opportuniste et faux (vide).   Il  a tout de même raison dans ce qu’il fait puisque le monde l’applaudit et se retrouve en lui. Il révèle une époque et une société à elle-même ou plutôt même la devance et l’annonce. Mais il a pourtant tort finalement car en faisant cela il entreprend la destruction de l’art, ce qu’il appelle art, au-delà du symptôme, n’est plus de l’art mais exhibition, parade et esbroufe. Ce n’est en rien la manifestation d’un rapport esthétique au monde. C’est un attentat intellectualisé à l’art.

L’urinoir de Duchamp n’est pas une œuvre d’art, cela reste juste un urinoir (4). Ceci indépendamment du fait qu’il soit beau ou laid. La question de la beauté, de la qualité de l’œuvre vient après coup. La beauté n’appartient pas exclusivement aux œuvres d’art. Les choses de la nature sont souvent très belles, plus belles que la plus réussie des œuvres d’art. Elles ne sont  pourtant pas des œuvres d’art. La question de la beauté n’est posée pour les œuvres d’art que parce qu’elles sont des choses créées et  qu’elles se présentent comme œuvres d’art, parce qu’elles prétendent être appréciées comme œuvres d’art, comme manifestations d’un rapport esthétique au monde. La question de la beauté est une question après coup, celle de l’évaluation de l’œuvre.

Ce n’est que lorsqu’un objet est reconnu comme œuvre d’art que se pose la question de son évaluation esthétique et de là celle des critères d’évaluation – celui de la subjectivité et de l’objectivité, de son style, de sa cohérence, de sa nouveauté, de son originalité et en final de la compétence des évaluateurs.   

Imaginons maintenant la photo d’une chose remarquable. Une  fleur extraordinaire par exemple photographiée à des fins de documentation botanique. Pour celui qui l’a faite cette photo n’est pas une œuvre d’art car quand il l’a faite il avait un rapport utilitaire ou scientifique à cet objet. Supposons maintenant que charmé par l’étrangeté et la beauté du cliché, il en fasse un second tirage. Il l’encadre, l’expose pour le contempler à loisir et prolonger ainsi son plaisir et sa méditation. Il a à ce moment un rapport esthétique à ce tableau, celui-ci devient alors pour lui une œuvre d’art. Encore une fois, c’est le rapport esthétique au monde par le médium de l’objet créé qui fait de celui-ci une œuvre d’art.

J’ai conscience que cette réponse exclut du domaine de l’art beaucoup de choses qui sont considérées institutionnellement comme en faisant partie, même si elles font l’objet de vives controverses. Mais est-ce vraiment un problème ? Si toute œuvre d’art a un sens, tout ce qui a un sens n’est pas œuvre d’art :  que sont  un objet ou une conduite (une « performance », une « attitude », une « posture », une « démarche » ) qui sont le support d’un discours idéologique (quand bien même il porterait sur l’art) qui déclarent vouloir inviter à la réflexion ou promouvoir la convivialité, ou qui n’ont d’autre objectif que la provocation, la transgression ou la dénonciation ?   Si toute œuvre d’art a ou voudrait avoir une qualité esthétique, tout ce qui est esthétique n’est pas de l’art : qu’est-ce qu’un beau geste en sport, une parade élégante, une feinte subtile etc . ?  Et bien, tout simplement rien d’autre que ce qu’ils sont ! Qu’est-ce-ce qu’un objet qui est la manifestation d’une activité ludique, sinon ce que je viens tout juste d’en dire ? (5)  L’enfant qui dessine peut aussi avoir une activité ludique (c’est  même souvent le cas). Alors il ne cherche pas à faire beau, ni à dire ce qu’il ressent, il s’amuse. Son dessin n’est alors pas une œuvre d’art.

On peut très bien admettre que figurent dans les expositions d’art ou les musées des objets qui ne sont pas à proprement parler des œuvres d’art dès lors qu’elles interrogent l’art, qu’elles sont au sujet de l’art. Cela parait beaucoup plus discutable  si ce n’est pas le cas. Les questions au sujet certaines productions de l’art contemporain sont donc légitimes. Elles ne doivent cependant pas conduire à censurer et à imposer un art officiel. Le monde de la culture doit rester libre même quand il divague (pourvu qu’il ne soit pas trop inféodé à l’argent). Ce n’est d’ailleurs pas seulement dans les  départements d’art contemporain qu’on voit des choses dont la réalité artistique est discutable. Elle n’est même souvent pas affirmée. Une momie, un objet utilitaire très ancien, un débris de vase, une arme rouillée etc. ne sont pas des objets d’art. Ils ont toute leur place dans les musées (qui ne sont que rarement exclusivement des musées d’art).  Le problème de l’art contemporain est plutôt qu’il multiplie les sujets de litige, que sa prolixité n’a d’égale que son caractère problématique.

PS : On pourrait me reprocher d’avoir une conception dogmatique de l’art et dire que j’impose une définition au lieu de partir de ce qui se fait. A cela j’objecterais que le choix de considérer comme art tout ce qui est présenté comme tel par « le monde de l’art » c’est-à-dire par des autorités constituées (directeurs de collection, galeristes, critiques ou amateurs fortunés) n’est pas seulement tout autant dogmatique : il est conformiste et dispense de toute réflexion (et non d’imagination car il est bien difficile de justifier certaines manifestations données pour artistiques !). Ce choix conduit à des paradoxes comme de soutenir que l’art est indéfinissable, ou que sa définition n’est jamais achevée parce qu’il est en perpétuel renouvellement, que potentiellement tout est art etc. C’est-à-dire au relativisme échevelé de l’idéologie dominante. Relativisme dont on trouve la critique dans le livre « du narcissisme de l’art contemporain » d’Alain Troyas et Valérie Arrault :

« Selon le libéralisme libertaire, il est désormais impensable de porter un jugement rationnel sur un objet candidat au statut artistique. Il n’y a plus d’autres critères que l’autosatisfaction de  l’art. Conformément à ce nouveau principe, l’art dit contemporain peut s’approprier n’importe quelle banalité et lui attribuer une valeur d’échange extraordinaire pourvu que sa subjectivité la légitime. C’est par ce dispositif qu’il pense retrouver l’harmonie fusionnelle « de l’art et de la vie ». Or, il ne fait qu’effacer les limites entre les choses du monde et lui, au point qu’on ne peut que rarement l’en distinguer, si ce n’est par la signalétique textuelle qui le désigne comme œuvre, s’abandonnant ainsi à l’arbitraire du jugement le plus subjectif qui soit« 

 

1- Yves Michaud écrit dans « la crise de l’art contemporain » page 198, en interprétant Gérard Genette « L’œuvre d’art » : « La relation esthétique consiste en une réponse affective à un objet attentionnel considéré sous un aspect et elle est éminemment subjective, même si l’on constate des convergences d’appréciation« . De cela je retiendrais le mot « affectif » mais il me semble que son caractère subjectif n’est qu’apparent. Il est en fait surtout politique dans le sens où il est marqué par une époque, une société, une classe et de l’idéologie (cf. Bourdieu « la distinction« . Voir à ce sujet mon article « la fausse tolérance« 

2 – Car toute œuvre d’art porte à la fois le sens que son créateur a voulu lui donner et ce qu’il dévoile de lui-même, de son rapport au monde et à autrui; elle est en même temps discours et symptôme. Une œuvre que son auteur voudrait vide de sens, qui serait pur formalisme, resterait par cela même un symptôme (révélant à la fois une personnalité et une époque). Les œuvres modernes ou contemporaines ont souvent pour ambition de renouveler l’esthétique. La multiplicité des courants, des écoles et des sectes artistiques révèlent une société et un monde travaillés par de fortes tensions (internes et internationales), une société et un monde en crise (dont la crise devient du même coup une crise de l’art – lire à ce sujet : art contemporain et impérialisme ).

PS : Sur le sens non assumé de l’art contemporain lire : du narcissisme de l’art contemporain Alain Troyas Valérie Arrault, et art morbide ? morbid art de Alain (georges) Leduc

3- un exemple de domaine hybride : la littérature  (qui est artistique dans son rapport esthétique au langage). Ce n’est pas une bonne question de demander si tel ou tel objet est ou non une œuvre d’art. La question devrait plutôt être : « quelle part d’art y-a-t-il dans cet objet ? ». Dans un objet produit industriellement cette part sera d’autant dissoute.

4 – Il peut m’être opposé ici ce qu’Yves Michaud (la crise de l’art contemporain – page 20) opposait à certains critiques de l’art contemporain. Je le cite   : « les difficultés conceptuelles soulevées par la notion de readymade qui constitue, pourrait-on dire, la transsubtantiation du XX siècle« . Ces esprits, « certes non médiocres, mais pas forcément équipés des outils pour le faire » auraient été incapables de se mesurer à cette difficulté philosophique majeure. Alors que dire d’un quidam encore moins capable comme moi !

Seulement pour que cette critique soit valable il faut admettre que cette « transsubtantiation » a eu lieu, que par sa magie l’urinoir est devenu une œuvre d’art. Effectivement, si cela est admis, le concept d’œuvre d’art devient bien difficile à cerner et il est difficile de savoir ce qu’il en reste ! Mais ce n’est alors pas seulement le concept d’œuvre d’art qui présente des difficultés, celui de transsubtantiation en pose d’au moins aussi redoutables. Il attend toujours ses philosophes !

5 – Citation de Alain (georges) Leduc : « ‘La fonction première de l’art est le divertissement’ affirmait péremptoirement George Maciunas (1932/1978) fondateur en 1961 de Fluxus à New York. Or la finalité de l’art, n’en déplaise à l’apparent consensus qui s’est fait, n’est pas de divertir, mais de ‘résister contre le cours du monde’ (Adorno)« .

Je dirais, quant à moi, que l’art peut bien divertir ou résister, mais il dit d’abord le monde et surtout le rapport au monde de l’artiste et à travers lui d’une société (ou d’une classe).

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Jeff Koons : artiste et philosophe

image 1Je vous fais ici bénéficier des idées philosophiques du plus grand artiste vivant (Jeff Koons) telles que j’ai pu m’en imprégner en regardant la chaîne culturelle ARTE – écoutez, buvez-les et allez en paix :

Jeff Koons nous dit que son art est « sexy et que c’est ce qui fait sa force ». (Il omet de préciser la nature de cette force mais qu’importe une force est toujours positive puisqu’elle est le contraire d’une faiblesse). Alors donc pas de problème pour lui. S’il y a problème ce ne peut être que de votre fait, « ce qui pose problème c’est la résistance qu’on oppose à ses œuvres » (autrement dit : si vous n’aimez pas cela c’est votre affaire, c’est que vous avez un problème, vous êtes un refoulé : allez donc voir ailleurs et laissez le faire ses affaires comme il l’entend).

Il a fait de sa sexualité une œuvre d’art. Si cela vous scandalise c’est que vous n’êtes pas à la hauteur : «en s’affranchissant de la honte et de la peur on peut accéder à un plus haut niveau de spiritualité ». L’invocation de la « spiritualité » est ici symptomatique. Elle révèle un transgresseur qui la joue petits bras et s’abrite derrière de hautes visées. Tout cela est bien inutile aujourd’hui à Paris. Nous avons l’exposition sur Sade qui déjà répétait à la fin de 18ème siècle les atteintes aux bonnes mœurs avec l’application d’un ouvrier à la chaîne. Nous avons eu la grotesque affaire du plug anal déguisé en sapin, avec tout son cortège d’art pipi-caca (1). Cela n’intéresse plus grand monde dans un pays abreuvé de pornographie. Ce qui distingue Koons ici, c’est son insistance à s’excuser. Par l’exhibition, il s’agit tient-il à dire, de faire passer une idée fondamentale : «L’idée de fond était l’acceptation de soi ».

Cette acceptation de soi est un peu la négation des autres mais Jeff Koons ne semble pas le voir. Dans son atelier/entreprise il emploie des travailleurs salariés qu’il traite comme des instruments. Ils sont ses outils et il l’avoue sans la moindre gêne. Le produit de leur travail ne leur appartient pas plus que n’appartient à l’ouvrier ce que son usine produit. Ils exécutent des tâches parcellaires dont le moindre détail leur est commandé par leur artiste de patron. Toute ressemblance avec l’organisation capitaliste du travail serait-elle fortuite ? Comme serait fortuite la ressemblance de la désinvolture avec laquelle Koons s’empare des œuvres du passé pour les mettre à son service avec le pillage colonial. S’enrichir au dépend d’autrui ne pose pas de problème quand seul compte l’égo : «On peut créer des liens avec Manet, avec Vélasquez et par là même changer notre être». C’est vrai, on s’enrichit au contact des œuvres du passé, mais diront les mauvaises langues la petite nuance est que Koons s’enrichit capitalistement plus que culturellement.

Mais venons-en au cœur de cette philosophie et écoutons le maître : « Voilà le message philosophique que je souhaite faire passer : … tout va bien dans ce monde, tout est là et tout va bien ».

On peut dire du monde ce qu’il dit de ses œuvres : « C’est parfait, tout est parfait ».

Renonçons à tout conditionnement, ne nous laissons pas définir, vive la subjectivité inconditionnée ! car : « Il n’y a pas de règles. Tout ce qui nous arrive dans la vie, nous l’abordons chacun à notre façon ». Chômeurs, précaires, exploités de tous les pays, prenez donc la vie du bon côté.

Mais ne croyez pas que monsieur Koons n’a pas de culture, bien au contraire : Mickey, Donald, Popeye, la panthère rose, voilà sa culture. Voilà ce qui l’a formé. D’ailleurs « c’est notre histoire culturelle à tous ». Nous devons l’accepter et même nous y complaire car « Quand les gens ne sont pas connectés à leur passé, ils n’ont pas d’histoire sur laquelle se construire». Là je dis : c’est pas faux !

Vous êtes scandalisés par cette suffisance toute américaine et bien on vous dit : merde !

Cela est dit par un client, milliardaire grec (pas du tout gêné d’étaler sa fortune acquise aux dépens d’un peuple ruiné). Ecoutons-le : « si les gens trouvent cela provocateur alors tant pis… Derrière cette œuvre il y a tout un processus et beaucoup d’argent… Koons a compris qu’être commercial, c’est être populaire ».

Écoutons aussi l’opulent marchand d’art qui valorise les œuvres de l’artiste : «Les gens qui ne font pas partie du monde de l’art, qui ne sont pas impliqués dans le marché de l’art, trouvent peut-être cela (ces prix exorbitants) bizarre ou extravagant mais après tout qu’importe : leur opinion ne m’intéresse pas vraiment au fond ».

Et le mot de la fin : «C’est comme cela que la société fonctionne »

*

1 – Ce qui m’a choqué dans cette affaire de plug anal ce n’est pas la transgression (plus minable que choquante) ni la violence qui y a répondu. Non, c’est l’empressement servile de nos édiles et princes des médias (qui avaient jugé utile l’édification de ce machin) à assurer  « l’art » bafoué de leur soutien. La violence de la situation des sans abris semble moins les émouvoir. On a même vu, dans ce monde parfait, un vieux curé de 90 ans être condamné pour avoir hébergé des sans-papiers sans que cela les trouble le moins du monde.

Nous sommes dans le monde du « Tout est permis ». Les artistes lui donnent un vernis culturel, les intellectuels en font une idée nouvelle, les publicitaires l’exploitent de façon éhontée.

On va peut-être me dire que je suis un pauvre refoulé, qu’il ne faut pas être «coincé » comme ça. Qu’importe ! Oui, je l’avoue j’en ai marre parfois de toutes ces invites à la débauche dont la ficelle est tellement grosse qu’on se sent offensé non pas par ce qui est dit ou présenté mais par le fait qu’on puisse nous croire assez niais pour mordre à l’hameçon. Face à tout cela je ne peux que répéter ce que j’avais écrit il y a longtemps déjà à propos d’une publicité qui fleurissait sur nos murs. Je me permets de me citer

image 1« Vous avez peut-être vu comme moi ces affiches dans le métro qui proclament « tout est permis ». Il s’agit de vendre des maillots de bain très bon marché et de jolies petites robes qui sont présentées par des filles mignonnes et toutes simples. Je me suis demandé, en voyant cela, qui pouvait bien avoir eu l’idée accoler une proclamation amorale et l’image d’une jeune femme saine et gaie. S’agit-il d’aider à négliger le fait que des prix si bas ne sont possibles qu’avec des salaires de misère ? Ce serait très maladroit.

S’agit-il de faire moderne, dans le style « femme actuelle » ? Cela pourrait-il aller jusqu’à vouloir flatter celles qui ne voudraient surtout pas qu’on pense qu’elles sont rigides ou vieux-jeu et qui se donnent des airs d’affranchies. Ce serait vraiment excessif car on peut bien être moderne et tolérant sans être amoral. Reste l’hypothèse, que je retiens finalement, que cela ne fait que refléter l’idéologie des faiseurs de publicité. On aurait affaire à un Nietzschéisme de beaux parleurs.

image 3Nietzsche se réclamait de Voltaire et des Lumières. Mais Voltaire attaquait le christianisme en tant qu’il était le soutien de la féodalité alors que Nietzsche l’attaque parce, qu’à ses yeux, il est, par sa morale, le précurseur du socialisme et l’expression du « ressentiment des esclaves ». Les « secondes Lumières » qu’il voudrait incarner sont l’expression d’une élite décadente et réactionnaire. Elles doivent « montrer la voie aux natures dominantes », auxquelles « tout est permis ». Ce Nietzschéisme est la version libertarienne du « jouissons sans entrave » des anarchistes soixante-huitards, l’expression d’un égoïsme et d’un cynisme fascisants : une idéologie qui sied très bien aux faiseurs de mode».

Le printemps de la Renaissance

image 3L’exposition du musée du Louvre  essaie de saisir à sa source, à son tout début,  ce grand mouvement d’essor artistique et de civilisation qu’a été la Renaissance : à Florence dans la première moitié du XVème siècle. Nous sommes avant la chute de Constantinople (1453) et avant la prise de Grenade, c’est-à-dire avant cette reconfiguration des zones d’influence des grandes religions et des cultures. Nous sommes aussi avant l’invention de l’imprimerie. Les modes de pensées changent mais avec une extrême lenteur. D’abord  du XIIIème au  XIVème siècle, chez les artistes, les sculpteurs en particulier, de façon confuse puisqu’ils innovent en tournant leurs regards loin dans le passé, vers l’antiquité grecque et romaine et en se détournant des productions récentes qui ont marqué la floraison du gothique. Ce mouvement de retour à un passé mythifié et de détournement de l’art récent se retrouve dans sa forme dans la période moderne quand les artistes se sont tournés vers les arts primitifs, les masques océaniens ou africains en particulier, pour s’opposer à l’art académique et fonder ce qui est devenu l’art moderne.

Ce premier ébranlement dans les références artistiques est rappelé dans la première salle de l’exposition. Autour du « cratère des talents », une œuvre romaine très connue et appréciée des artistes florentins, se trouvent réunies des œuvres florentines encore d’expression gothique mais dont les thèmes reprennent les figures sculptées sur le cratère.image 2

Si le mouvement amorcé du XIIIème au XIVème siècle s’épanouit vivement à Florence dans les premières décennies du XVème siècle, c’est sans doute parce que Florence est une république depuis trois siècles. La ville est gouvernée par un Conseil où siègent les membres des familles praticiennes. Elle connait un fort développement économique et voit l’apparition des premières compagnies de change.  Au début du XVème siècle, Florence est peut-être la cité la plus peuplée d’Europe. Elle est tournée vers le monde et veut s’embellir pour marquer son prestige. Ce mouvement est illustré par l’exposition de deux bas-reliefs du Sacrifice d’Isaac exécutés pour le concours lancé par la ville. Si leur composition s’inspire de la sculpture antique, les figures restent de style gothique.

L’ambition de la cité est illustré par un second symbole : la coupole de la cathédrale, qui permet de constater que l’essor artistique s’accompagne de celui des techniques de l’ingénieur. La maquette originale, parfaitement conservée, est en bois. Elle illustre la révolution architecturale et technique qui a permis la disparition des contreforts des monuments gothiques et l’édification d’un dôme de 45 mètres de diamètre et de 53 mètres de haut, le plus grand du monde, dont la forme s’inspire du Panthéon antique construit à Rome en 27 avant JC. Cette coupole est constituée d’anneaux de pierres de taille décroissante qui absorbent la poussée exercée sur les murs. Une coque interne le deux mètres d’épaisseur stabilise toute la structure. A chaque étape de l’exécution du projet, le comportement de l’édifice a été observé et corrigé au niveau suivant. La pensée mise en œuvre par l’architecte mêle une réflexion théorique sur la poussée et la contrepoussée à un empirisme qui s’appuie sur la précision des mesures. On assiste aux premiers moments d’élaboration d’une science de l’architecture.

La salle suivante permet de constater l’évolution du langage plastique : statues de saints et de prophètes aux vêtements au drapé romain et à la physionomie toujours plus expressive mais considérée par la critique comme encore gothique. Chaque saint, chaque prophète se reconnait à ses attributs finement sculptés. L’individu commence seulement à poindre et à s’extraire de sa gangue mythique. Ainsi, le saint Matthieu et le saint Louis de Toulouse se font face et l’hymne à la jeunesse perce dernière l’hymne à la foi.

Le passage à un âge nouveau est attesté par la présence d’un nouveau thème : les angelots ou « Spiritelli ». Ils témoignent d’une vision du supranaturel ou du divin qui se libère des craintes et des tourments de l’âme de l’homme du moyen-âge. La grâce de l’enfance apparait mais il faudra encore quelques décennies avant qu’elle soit délivrée du poids du péché originel. La religion est encore tournée vers le morbide comme en témoigne les nombreux coffres à reliques finement ouvragés.

image 1Peu à peu le culte de la vierge à l’enfant efface celui des reliques. La salle suivante est consacrée aux peintures sculptées sur ce thème. La féminité de la vierge apparait toujours plus éclatante et l’enfant Jésus est toujours plus charmant et joueur. L’intimité du sentiment est évoquée pour la première fois. C’est la vision que l’homme a de lui-même qui se modifie. Nous sommes, rappelons-le, dans la cité de Pétrarque et de Dante.

La pensée évolue aussi dans sa capacité à saisir l’espace. La peinture imite d’abord le volume de la sculpture. On voit le premier tableau qui met en œuvre la perspective mathématique. Les spécialistes trouveront sans doute cela absurde mais il m’a fait penser à Chirico. On voit ainsi que la perspective calculée pour les monuments est doublée d’une série de nuages dans le ciel au volume décroissant. Cet artifice donne un air moderne au tableau. Pour saisir l’évolution de la perspective, il faut voir les œuvres. On ne peut d’ailleurs que conseiller d’aller voir cette exposition mais surtout en faisant bien attention au fait que ce n’est pas une collection d’œuvres qui est montrée mais l’évolution des conceptions artistiques et des modes de pensées telles que l’art les met en œuvre.