La fausse tolérance

image 1Dans un article déjà ancien, j’ai écrit de la liberté qu’elle était « Pour l’individu humain, …. ce pouvoir et cette maîtrise exercée sur le cours de son destin dans le cadre de ce que lui permettent les relations sociales ». C’est très bien dit et je m’en félicite ! Mais cela ne va pas encore au fond des choses. J’ai ajouté que cette liberté doit se faire sociopolitique et se traduire en droits politiques et civiques. Il ne suffit pas que les moyens de s’éduquer soient là, ni même que soit affirmé un droit à l’éducation. Il faut encore que ce droit fondamental soit mis en œuvre par le droit positif. Avoir des droits est un élément essentiel de la liberté.

Mais encore faut-il en faire usage et les accorder effectivement à tous de telle façon qu’ils en fassent effectivement usage : Or, un autre degré de la liberté est souvent inaperçu. C’est celui qu’ouvre ou le plus souvent que ferme l’idéologie, celui qu’on atteint quand on surmonte les pièges tendus par les idéologies diffusées par les pouvoirs (autrefois par les religions) : celui où l’on exerce ses droits et travaille à son émancipation. C’est le plus difficile, car un ennemi insidieux est là qui se dresse contre le droit, qui incite à y renoncer : c’est une force séductrice qui détourne ses victimes de l’exercice de leurs prérogatives, qui les pousse à adopter les comportements qu’on leur donne en exemple et les idées qu’on leur distille. Où est cet ennemi ? Mais! Il est là devant vous vêtu de tolérance, d’humanisme et bons sentiments. C’est une idéologie qui s’avance masquée : la fausse tolérance.

Des millions de gens ont vu le film « intouchables ». Ils ont ri car ils ont bon cœur : quoi de plus émouvant que cette amitié qui lie deux exclus ? Ils ont ri alors qu’ils auraient dû hurler. Ils se sont laissé prendre au piège de la fausse tolérance, et tout y passe :

La première cible de la moquerie est celui qui travaille pour gagner sa vie. Celui qui a appris un métier et l’exerce avec compétence et dévouement mais aussi en faisant valoir ses droits. Sous la satire, c’est l’insulte qui pointe : les auxiliaires de vie professionnels sont des besogneux, méprisables et stupides. Y a-t-il dans le film un seul travailleur qui soit présenté comme un personnage positif ? Y a-t-il un seul travailleur qui ait des droits et les exerce ? Non, le jardinier et la cuisinière du riche paraplégique sont des nigauds. Ils sont disponibles jour et nuit ; s’ils se permettent une sortie un dimanche, ce n’est pas parce que c’est leur jour de congé mais parce que le jeune » black », héros du film et modèle proposé, a fait ce qu’il fallait pour les déniaiser un peu.

La seconde cible, c’est l’éducation. A quoi bon apprendre un métier, la débrouille suffit. A quoi bon se cultiver : la culture de la rue vaut bien celle des salons… Notre sympathique jeune black est un danseur hors pair (forcément). Sa musique est bien meilleure que celle des rabats joie qui vont se montrer à l’opéra ou qui, en parfaits faux-culs, écoutent sagement un orchestre de chambre, assis sur leur petite chaise. Un air de zouk vaut toute la musique de chambre (dont le film nous fait un inventaire aussi rapide que caricatural : les quatre saisons, les valses de Vienne etc.)… La peinture moderne n’est que supercherie. Il n’y a rien à y comprendre et à y connaître : en trois coups de pinceaux, le jeune black produit une œuvre qui se vend sans difficulté. L’art, ça se vend ou ça n’existe pas.

A quoi bon la culture donc. D’ailleurs, en matière de psychologie, la méthode » banlieue » est la meilleure. La fille du riche paraplégique est malheureuse et pense au suicide : une bonne claque et ça repart. Les psy et autres docteurs peuvent fermer leur cabinet. Je sais bien que j’exagère quand je parle de claque : il ne s’agit que d’une brusquerie. Une vraie claque aurait cassé l’ambiance. Le scénariste est bien trop habile pour faire une pareille erreur, il reste dans le symbolique et la juste mesure. Son héros ne se montre violent que là où le blâme ne risque pas de l’atteindre. Ainsi dans les relations avec les voisins indélicats. Là, les relations sociales n’exigent aucun savoir-faire, ni courtoisie ni connaissance du droit : un gêneur se gare mal et dérange : le « black » vous règle ça à sa manière en un rien de temps, sans hypocrisies et sans discussions inutiles. Pas la peine non plus de s’encombrer de compassion et de solidarité : le jeune black traite son patron sans ménagement. Il rit de toutes ses dents comme le bonhomme Banania devant ce corps de pantin à qui il faut mettre des bas de contention. Le patron apprécie ces rapports francs et sans tralala.

Le parapente est un sport de riche. Le jeune black ne veut pas le pratiquer. Il n’a peur de rien sauf de se risquer dans les airs. Il n’a pas passé le permis de conduire et conduit mieux que tout le monde. Il fait du 180 en plein Paris : être un chauffard, c’est cool et c’est un sport à risque à la portée de tous. La question du cannabis aussi est évoquée. Les deux « exclus » fument quelques joints. On sait qu’il est de bon ton d’être très libéral en cette matière dans les milieux « jeunes et branchés ». L’ivrognerie est vulgaire, c’est un vice populaire tandis que le joint vous met du côté des artistes et des minorités.

La morale est claire : soyez contents d’être à votre place. Soyez contents de ce que vous êtes. Complaisez-vous dans votre médiocrité : nous sommes tolérants et nous l’appellerons votre culture. Nous gardons notre musique, nos arts, nos manières. Gardez les vôtres. N’essayez pas de vous élever, de vous cultiver. Pour mieux vous maintenir dans votre condition, nous étalons notre tolérance.

image 2Plus tolérant que les auteurs de ce film, tu meurs. En matière de sexe, ils sont tolérants, forcément. La gouvernante est gouine. Le film nous le fait savoir car il est important qu’on sache qu’il n’a pas de problème avec « ça ». (Il faudrait faire le décompte du nombre de films où un personnage homosexuel est là seulement pour faire passer ce message). Les homosexuels sont une « minorité » et on soutient toutes les minorités qu’elles soient GTBL ou autre. Peu importe la somme de misère psychologique que cela recouvre parfois. La « visibilité » est censée y remédier (n’y croit que celui qui veut y croire). Et puis, si on y réfléchit, une gouvernante homosexuelle est parfaire : c’est pour cela qu’elle est une bonne gouvernante : qui voudrait d’une gouvernante mariée et mère de famille ? Le jeune black est un queutard obsédé par les femmes blanches, forcément. Il ne parvient pas à ses fins (il y a une limite qu’il ne faudrait pas franchir)… Le luxe, une immense et veille fortune font d’un paraplégique un homme séduisant : qui pourrait bien avoir un problème avec ça ? L’argent est bien là où il est. Il n’y a rien à discuter là-dedans. D’ailleurs ce qui lie le riche paraplégique à sa jeune et belle conquête, c’est leur amour commun pour la poésie. Le reste n’est que mauvaises pensées.

On pourrait, en effet, m’objecter que toutes ces critiques viennent d’un esprit mesquin qui ne voit que le mal. L’histoire, reprise du réel, est celle d’une rencontre aussi brutale qu’improbable entre deux condamnés a priori à s’emmurer dans leurs ghettos sociaux respectifs d’une part et la victimisation d’autre part. Un coup de foudre transforme leurs impasses réciproques en dignité. Deux braves franchissent le gué en osant l’amitié. Ils créent un cadre nouveau. Il faut être un médiocre pour cracher là-dessus. Mais je ne crache pas là-dessus. Qui ne voit que cette « rencontre » risque de nous faire oublier les nécessaires solidarités qui doivent unir non des personnes mais doivent traverser le corps social. La prise en charge des exclus ne doit pas être affaire de bons sentiments mais de solidarité organisée, de prise en charge sociale. La vraie dignité n’est pas dans la charité, fut-elle réciproque, mais dans la solidarité qui, elle, est toujours réciproque.

On peut m’objecter aussi qu’il est faux de dire que le film ne présente aucune image positive de travailleur. On voit bien que la mère du jeune Driss trime pour gagner sa vie et n’est nullement caricaturée. Elle élève dignement cinq enfants. Seulement, elle représente ici, encore une fois, les « minorités ». Le rejet des travailleurs, et plus particulièrement de la classe ouvrière jugée réactionnaire et bornée se corrige par une mise en valeur de la personne de l’immigré et surtout du « sans papiers ». C’est tout le ressort des propositions du cercle de réflexion social-démocrate Terra Nova dans un rapport resté célèbre.

Le film « intouchable » est un hymne à la tolérance; mais quelle tolérance ? Sa tolérance, on l’a compris, nous dit : chacun dans son monde, laissez-nous notre luxe, notre culture, notre fortune, complaisez-vous dans la culture de la rue. Elle est faite pour vous. Elle est le rempart qui nous préserve. Ne demandez pas plus. Vous êtes libres mais : votre liberté, renoncez y volontairement.

image 3Un autre film illustre bien cette fausse tolérance dans les rapports sociaux. Je pense au film britannique du réalisateur Mike Leigh « another year ». C’est une comédie dramatique, amère, démoralisante, aux personnages peu sympathiques : un couple heureux autour duquel gravitent des « amis » esseulés et égoïstes en mal d’affection et de reconnaissance.

Cependant, son bonheur, ce couple âgé, le doit d’abord à sa position sociale ; Tom et Gerry semblent n’en avoir absolument pas conscience. Ils appartiennent à cette couche sociale salariée intégrée à la bourgeoisie. Elle est psychologue, il est géologue. Ils ont de bons revenus et vivent dans une banlieue cossue près de Londres. Dans l’Angleterre libérale, fortement inégalitaire, les jardins ouvriers sont devenus le luxe et le supplément d’âme des mieux lotis, de ceux qui sont à la fois à l’aise financièrement et éduqués. Tom et Gerry ont donc un petit jardin qu’ils entretiennent paisiblement. Ils ne voient pas qu’ils sont des privilégiés. Leur bonheur, pensent-ils, ils le doivent à leur sagesse. Cette sagesse n’est qu’un égoïsme aveugle.

Une collègue de Gerry, secrétaire dans le centre médical où elle travaille, se veut son amie. Cette pauvre Mary accumule les déboires sentimentaux et noie son désespoir dans l’alcool. Elle est mal logée, mal informée ; elle imagine que l’achat d’une petite voiture rouge va changer sa vie. Kent, un vieil ami de Tom, craint plus encore la solitude de la retraite que l’humiliation au travail. Il noie ses frustrations dans l’alcool.

Tous les éclopés qui cherchent un peu de réconfort chez Tom et Gerry se réfugient dans l’alcool. Le couple ouvre pour eux de bonnes bouteilles avec une libéralité condescendante et les écoute sans véritablement les aider. Il est tolérant, admirablement tolérant !

Je ne vais pas tout raconter. Il faut laisser le spectateur découvrir le film et se forger sa propre compréhension. Mais tout cela est clair pour qui sait voir. On y apprend que ce qu’on devrait savoir déjà : dans un monde où l’égoïsme aveugle domine, les difficultés personnelles ne sont comprises que comme des troubles psychologiques et ne trouvent pas d’issue. On est d’autant plus tolérant avec elles, qu’on ne veut pas voir les problèmes sociaux. Un esprit large cache un esprit étroit : large quand il renvoie chacun à ses difficultés avec sa bénédiction, mais fermé à l’idée qu’il faudrait changer la société pour changer la vie des plus démunis, (car cela risquerait de réduire ses privilèges).

Publicités

Cinquante nuances de Grey

image 1Faisons d’abord un petit détour par l’économie : selon certaines estimations, l’industrie pornographique représenterait aujourd’hui dans le monde un chiffre d’affaires supérieur à 100 milliards de dollars, comparable à celui de l’industrie de l’armement. C’est une industrie en croissance exponentielle grâce au développement d’internet. On peut lire qu’elle ne représentait en 2006 que 57 milliards de dollars (dont 20% était généré aux USA). Elle aurait quasiment doublé en moins d’une dizaine d’années. Chaque seconde, il serait dépensé 3075 dollars en produits ou services pornographiques. A cela s’ajoute tous les produits d’appel gratuits dont l’objet est de provoquer l’addiction, de préférence dès le plus jeune âge.

Cette industrie exploite une main-d’œuvre essentiellement féminine. Il est inutile que je précise la forme et les modalités de cette exploitation. L’identification des bénéficiaires est plus difficile. Je présume (mais sans la moindre preuve) que la parité est y inversée : les bénéficiaires seraient plutôt de sexe masculin. Pour être plus informé il faudrait se rendre au salon professionnel qui se tient tous les ans au parc des expositions de Villepinte. Je reconnais que je ne l’ai pas fait ; cela pourra m’être reproché.

Cette industrie se nourrit du conformisme pseudo-libertaire ambiant. Elle le cultive en diffusant très largement des produits « softs » ou en envahissant la publicité qui lui permet de viser des publics de plus en plus jeunes. Elle est mise en valeur aussi par quelques « artistes contemporains » dont elle fait le renom et dont elle se sert pour s’immiscer dans les têtes les plus réfractaires. Les parisiens ici penseront tout de suite à l’inénarrable Mac Carthy ou à ce hâbleur de Jeff Koons. Il y en a une quantité d’autres que les connaisseurs pourront citer. Nous avons eu aussi, il faut le rappeler, une exposition Sade (lequel est un classique, depuis sa résurrection voilà plus de cent ans).

Seulement, l’industrie pornographique rencontre le même problème que l’industrie du tabac il y a de cela un siècle : sa clientèle est essentiellement masculine. Il y aurait tout de même 28% de femmes qui seraient des consommatrices régulières de produits pornographiques. Mais un bon industriel voit d’abord la « marge de progression ». Comment gagner cette clientèle ?

Le coup de génie de l’industrie du tabac est dans toutes les mémoires. Et il intéresse à double titre l’industrie pornographique car elle y a été mêlée alors même qu’elle était encore en nourrice. Cela a consisté à organiser une parade dans les rues de New-York le 31 mars 1929. Le public vit ainsi une cohorte de jeunes mannequins allumant des  » torches of freedom  » c’est-à-dire fumant de longues cigarettes avec les attitudes clairement fellatoires. La cigarette est devenue ainsi pour les femmes l’emblème de leur libération. Le cinéma n’a eu qu’à prendre le relais et les ventes de tabac ont explosé et ont contribué à vaincre la crise.

C’est ici que j’en viens au film « cinquante nuances de Grey ». Je l’avoue tout de suite : je n’ai pas vu ce film. Si je me permets néanmoins d’en faire la critique, c’est que dans ma grande naïveté quand j’ai vu l’affiche, j’ai pensé à quelque film ambitieux où l’image aurait joué sur toutes les variations du gris tandis que le scénario aurait brodé sur une histoire où la balance des sentiments aurait été travaillée avec subtilité et beaucoup de délicatesse.

Eh bien, il ne s’agit de rien de tout cela. L’article de Télérama le dit dès son chapeau : c’est un film « adapté du fameux roman sodo-maso de E.L. James » (un inconnu pour moi) mais il est « loin d’être aussi provocateur qu’on l’aurait espéré ». Renseignement pris : le roman a fait fureur auprès du public féminin. Car (enfin !!) c’est un roman pornographique adapté à ce public (c’est ce que suggère l’idée qu’il n’est pas aussi provocateur, non qu’on l’aurait espéré, mais que le sont les films visant un public masculin). L’industrie se devait de le porter au cinéma car s’il existe une littérature pornographique, c’est surtout l’image qui est le véhicule de cette industrie et sa source de profit. Le public visé est celui des femmes sous la forme dans le film d’une jeune étudiante nommée Anastasia. Elle est initiée au plaisir sado masochiste, fonds de commerce de l’industrie, avec force « jouets » qui sont eux-aussi des produits dont elle fait commerce.

La jeune Anastasia est invitée à « lâcher prise » (L’affiche d’ailleurs reprend ce slogan). Avec elle, c’est toutes les femmes qui y sont invitées car ce lâcher prise devrait pour l’industrie être aussi celui de l’ouverture des portes monnaies féminins. L’invitation est pressante et appuyée. Cela ne fait que commencer.

Je crains que dans peu de temps une femme qui n’aurait pas « lâché prise » en s’adonnant à quelque plaisir sado maso sera vue comme une qui se permettrait aujourd’hui de ne pas « être Charlie »

.image 2.

IDA

image 1Ce film « IDA », que j’ai vu hier, me permettra d’illustrer un peu quelques aspects de « la question de la religion » dont j’ai parlé dans mon dernier article.

Commençons par un rapide rappel : Ida est une jeune novice dans un couvent catholique quelque part au fin fond de la Pologne au début des années soixante. Elle doit prononcer ses vœux mais la mère supérieure lui demande de voir d’abord la seule survivante connue de sa famille, une tante dont elle ne sait rien. Ida apprend ainsi qu’elle a été recueillie, qu’elle est d’origine juive et que sa famille toute entière a disparu (à l’exception de cette tante). Nous pouvons découvrir par ses yeux l’état d’une Pologne fraichement socialiste : un socialisme importé par l’armée rouge comme la république le fut par les armées napoléoniennes. Cette Pologne est le pays d’une impossible épuration. La tante d’Ida a été procureur dans les années cinquante. Elle dit en « avoir envoyé plus d’un à la potence ». Un rapide flash-back suggère une affaire de platebande saccagée. Cette ridicule caricature affaiblit le film. On imagine «Wanda la rouge », comme est surnommée cette tante, fulminant après « ces vipères lubriques qui souillent de leur bave les fleurs les plus parfumées de notre jardin socialiste ! ».  Comme si il n’y avait pas assez à faire avec les génocidaires, les anciens gardiens de camp de concentration, les saboteurs et autres traitres dont pullulaient un pays viscéralement antisémite et qui avait connu des décennies de dictature fasciste ! Ici, je suis obligé de le dire, le film falsifie grossièrement l’histoire.

En à peine quelques jours, Ida est mise face à cette sombre réalité. Elle voit de ses yeux celui qui a massacré sa famille pour lui voler une misérable masure. Elle constate l’impuissance de sa tante, à présent déchue de ses pouvoirs et qui sombre dans l’alcoolisme. Cette tante avait un petit garçon qu’elle avait confié à sa sœur avant de rejoindre le maquis. Tout ce qu’elle retrouve en ces quelques jours d’enquête c’est son crâne que l’assassin déterre en échange de son impunité. Toutes deux vont ensevelir ce pauvre reste dans ce que la tante appelle le « caveau familial » mais qui n’est qu’un misérable carré dans un cimetière juif à l’abandon et qui aura bientôt totalement disparu.

image 2Ida rentre au couvent mais elle est tourmentée. Elle a aperçu une autre vie : un jeune saxophoniste, des gens qui s’amusent et qui dansent. Le beau saxophoniste lui a dit « tu n’as pas conscience de l’effet que du fais ». C’est vrai, Ida le sent bien, mais cela l’inquiète plus que de la flatter. Elle retarde encore ses vœux. Elle ne se sent pas prête. Elle ne sait plus si elle doit tenter de vivre ou s’ensevelir à jamais dans la quiétude de son couvent.

Mais voilà que « Wanda la rouge » s’est suicidée. Elle ne supportait plus son impuissance et sa vie qui allait à vau-l’eau. Ida doit repartir, quitter à nouveau son couvent. Elle tente de vivre, retrouve son beau saxophoniste, se donne à lui. Doit-elle le suivre, l’écouter ? Il lui dit « tu verras la mer », mais elle demande « et après », « nous nous marierons» elle demande encore : « et après », « nous aurons des enfants » mais, à nouveau, elle demande « et après ». Il n’a pas de réponse à une telle question. Il appartient à peine à cette société. Il le dit : il est à demi gitan. Quelle promesse aurait-il pu faire ?

Il aurait dû dire : tu auras à élever et à éduquer tes enfants, à mener une âpre lutte pour leur assurer un avenir plus juste et plus radieux. Mais il n’a rien à dire de tout cela : comment aurait-il pu fléchir cette attente que la religion a implantée dans le cœur juvénile d’Ida ? L’attente d’une  « vie éternelle » ! Ida retourne, cette fois sans regret, vers son couvent et sa promesse « de vie éternelle ». Elle va prononcer ses vœux.

image 3C’est ici, que je peux revenir à ce qu’est la religion. C’est la haine religieuse, attisée par les intérêts les plus vils, qui a été le ciment et le moteur des régimes fascistes de la Pologne d’avant-guerre. C’est pour leur religion que les parents d’Ida ont été tués. La religion est l’auxiliaire des pouvoirs les plus réactionnaires et les plus meurtriers. Elle divise les hommes. Mais c’est aussi un prêtre qui a recueilli Ida et l’a confiée au couvent le plus proche. C’est un prêtre qui la reçoit et l’héberge dans ce village hostile où ses parents ont péris. La religion est aussi le support et le véhicule d’une morale et d’une humanisation des rapports sociaux. Enfin, c’est la religion que choisit Ida comme un baume et un havre dans un monde violent. C’est aussi la religion qui répond à ses interrogations les plus profondes et les plus existentielles mais c’est aussi elle qui les a implantées dans son cœur. La religion se propose comme remède pour le mal qu’elle répand.

Le film montre ainsi les divers aspects du phénomène religieux. Ce qu’on peut lui reprocher c’est d’avoir caricaturé Wanda la rouge et de ne pas avoir donné suffisamment à voir ses propres raisons et ses propres espoirs. C’est le suicide de Wanda qui ramène Ida au couvent. Les Wanda, les vraies, ne doivent pas se suicider mais affronter l’âpreté d’un combat qui ne peut être que sans fin. Dans cette période que nous vivons, de basses eaux du mouvement social et progressiste, c’est le seul  message qui vaut : le combat continue !

The lunchbox

image 2Un film intelligent, ça peut exister ! Le film « The lunchbox » en est la preuve. Pourquoi est-ce que je dis qu’il est intelligent alors que j’aurais pu dire « sensible » ou « romantique » ou « doux amer » ? C’est ce que je vais tenter d’expliquer (en supposant que le lecteur a vu le film ou en connait le synopsis).

On sait que la cuisine asiatique marie savamment le fade et l’épicé, le doux et l’amer, le tendre et le croquant. C’est ce que fait ce film à sa manière. C’est une comédie : la comédie du malentendu mais aussi celle de l’entente et de la rencontre. C’est la comédie de la rencontre d’une jeune épouse, belle et prévenante, mais délaissée par un mari trop occupé, et d’un vieil homme, veuf, bougon et solitaire.  Rencontre qui ne se fait jamais, que l’homme a la délicatesse d’éluder mais qui est d’autant plus intime qu’elle n’est qu’épistolaire. Ce qui ne peut se dire que les yeux dans les yeux n’est pas écrit et ce qui s’écrit est ce que chacun n’aurait pas osé dire.

C’est une rencontre des âmes mais qui se fait par le corps. Non pas le corps désirable mais celui qui goûte et donne à goûter. La jeune épouse cuisine de bons plats dans lesquels elle fait passer toute sa tendresse ; celui qui les reçoit n’est pas celui à qui ils sont destinés. Et pourtant c’est lui qui les accueille et les savoure comme ils méritent de l’être. Le mari, qui partage la table de son épouse pour le repas du soir, les consomme sans rien goûter de leur parfum et sans que l’amour qui s’y exprime ne lui parvienne.

La jeune épouse reste au foyer mais c’est elle qui est ouverte aux autres. Elle ne cesse d’appeler sa voisine (Auntie) ; elles échangent conseils, soutien, recettes et ingrédients. Mais « auntie » reste invisible, on entend sa voix, les paniers tirés par une ficelle montent et descendent. Le vieil homme affronte chaque jour la cohue de la ville, il travaille tout le jour au milieu d’autres comptables. Mais il ne voit ni n’échange avec personne. Ce n’est que dégrossi par les bons plats qu’il peut entendre et communiquer avec son jeune collègue. Cette rencontre cette fois encore est opérée par le partage des plats préparés avec amour pour un autre qu’eux. C’est celle qui n’est pas là qui les réunit.  

image 1La ville de Bombay est toute entière lancée vers l’avenir. C’est une ville en effervescence, à l’économie émergente, une ville fiévreuse et dure. Le mari indifférent est pris tout entier dans ce mouvement. Son souci est de trouver sa place dans une course à l’argent. Il trouve à peine le temps d’assister à la crémation du père de son épouse dont le décès le laisse insensible.  L’épouse, le vieil homme, la voisine auntie, ont tous déjà perdu cette course, ils n’y sont même jamais entrés. C’est eux pourtant qui vivent la vraie vie, c’est eux qui font face à la maladie, à la souffrance et la mort. La vraie vie, celle qui reste encore sensible, ils la retrouvent dans les séries télé d’autrefois, dans les chansons sentimentales qui les accompagnaient, dans ce qui pourrait paraitre le plus superficiel, le plus futile et dépassé. Ce sont donc les préoccupations les plus actuelles qui sont les plus vides, et celles qui pourraient sembler les insignifiantes qui sont les plus riches.

image 3L’intelligence du film est dans tous ces mariages réussis mais aussi dans le rythme maîtrisé du scénario. Il prouve qu’on peut maintenir un suspense sans multiplier les scènes chocs, les personnages hors du commun. La mort et la souffrance sont là, très présents, mais à peine montrés (tout juste un drap blanc que l’on replie sur un corps). L’intelligence est évidente dans la construction des personnages, dans leur épaisseur existentielle. Nous sommes dans la comédie, le divertissement, et pourtant les personnages sont ceux de l’étude sociale. Ils ont un passé, une profondeur sociologique et de caractère, une richesse dans les relations qui les ont fondés, une diversité qui appartiennent plus aux grandes fresques historiques et sociales qu’à la comédie légère. Le film a enfin l’intelligence de ne rien conclure, de ne rien imposer. Il laisse l’avenir de ses personnages ouvert comme il laisse le soin au spectateur de juger des oppressions sociales qui pèsent sur eux.

Le loup de Wall-Street

image 1J’ai vu le film hier et une nouvelle fois je me suis demandé pourquoi j’allais encore au cinéma. Ce n’est pas que le film soit mauvais mais j’en ai plus qu’assez de ces spectacles du dessous de la ceinture, du narcissisme du sujet moderne et de l’étalage complaisant des tares de l’époque.

La trame du film se voudrait l’histoire véridique d’un certain Jordan Belfort, un de ces escrocs qui ont fait fortune au moment où les bulles diverses maintenaient le système financier en alerte.  Mais on voit tout de suite  qu’il s’agit plutôt de l’histoire de ses fantasmes que de la vérité sur ses activités. Ses mémoires sont l’œuvre d’un triste sire qui s’imagine qu’il suffit de mélanger sexe et fric pour se faire encore de l’argent. Je crains hélas qu’il n’ait pas tout à fait tort puisqu’elles ont fait l’objet d’un film avant même d’être éditées et cela par un cinéaste de renom (Martin Scorsese) dont les fantasmes doivent sans doute être de la même eau.

Donc, le personnage principal (je ne peux pas dire le héros) est un jeune con de trader qui n’imagine pas d’autre but à sa vie que d’amasser de l’argent. Il fait ses classes dans un cabinet qui fait faillite au moment de la crise. Il a appris qu’un bon tradeur n’a aucun scrupule, qu’il vole sans vergogne et que pour être plus performant il se doit de se droguer et de s’adonner au sexe. Il s’agit d’abord du sexe du pauvre aussi jouissif qu’un verre d’eau tiède puisque la règle est de se masturber au moins deux fois par jour ! Mais Jordan est doué, il ne reste pas au chômage, il rebondit et se fait un nom dans le milieu des rapaces de seconde zone. Commence une ascension faite d’arnaques et de partouzes de plus en plus débridées.

J’avoue que j’ai décroché rapidement et que j’ai commencé à évaluer le dérangement que je causerais si je devais sortir de la salle. Faute de mieux je suis resté pour voir les faces blafardes des spectateurs qui contemplaient avachis dans leur fauteuil cette suite ininterrompue de baise sans joie, d’alcool, de prises de cocaïne, le tout agrémenté de dialogues qu’on peut résumer à la répétition du mot « fuck » sous toutes ses déclinaisons. Le fantasme suprême de l’auteur semble être de « niquer » (c’est le seul mot qui convienne) sur un lit couvert de liasses de billets, ceci dans un état second et sans autre perspective que de recommencer dès que la coke aura fait son effet de stimulation !

image 3La deuxième partie du film est plus supportable. Jordan Belfort commence sa chute et on l’attend avec impatience. Il s’assure tout de même le meilleur rôle au cours d’une scène où, suivant les conseils de son avocat il s’apprête à abandonner ses activités, mais y renonce après avoir rappelé à une collaboratrice qu’il l’a sortie du trottoir pour en faire une tradeuse avide et sans pitié. Il le fait avec panache en clamant un « j’ai cru en toi » !

Car il ne faut pas s’y tromper : ce film véhicule une idéologie. Celle dont un Tapie ou un Ségala sont les représentants en France. Celle qui mesure la valeur d’un individu à sa capacité à aller chercher le fric « avec les dents » ; celle qui méprise ceux qui travaillent et vivent honnêtement. Il va même plus loin puisqu’il présente la drogue comme un stimulant efficace et pourrait laisser croire aux naïfs que la cocaïne pourrait les rendre plus performants, qu’elle est l’ingrédient indispensable de la réussite. Pour cela seul, il devrait d’ailleurs être interdit car il est au moins aussi grave d’inviter à se droguer que de porter atteinte à la dignité d’autrui en faisant des plaisanteries de très mauvais goût !

Le contenu idéologique du film ne s’arrête pas là. Il se présente, ou on voudrait le présenter, comme une critique de la finance libéralisée et même du « système ». Seulement, si c’était cela la finance il suffirait d’une opération de police bien menée pour la mettre hors d’état de nuire et pour que tout rentre dans l’ordre.

La finance de Jordan Belfort se réduit aux gesticulations d’une bande de requins dans une sorte de centre d’appel. On est loin des salles de marchés et surtout des fonds d’investissement. Les victimes de cette finance sont eux-mêmes des rapaces de la finance. Tout le monde devrait savoir que le système financier est tout autre chose. Il est le symptôme d’une incapacité des capitaux à s’investir productivement tant ils sont concentrés et accaparés par une minorité qui prive le grand nombre des fruits de son travail. Elle est l’affaire de banques et de grandes fortunes qui multiplient les capitaux fictifs car il leur faut, par les mécanismes d’effets de levier, manipuler 1000 pour valoriser 100. Cette finance-là n’a pas dit son dernier mot : elle est parvenue depuis la crise de 2008 à doubler la masse monétaire et à refiler toutes ses dettes aux États. Rien à voir avoir les combines et les débauches d’un Jordan ! Il ne s’agit plus d’escroquerie mais de la ruine d’économies et de peuples entiers.

image 2Pour résumer, je dirais qu’il ne me parait pas utile d’encourager l’industrie du cinéma dans cette voie en allant voir ce film. Il serait bon de lui faire savoir que nous en avons assez de ses spectacles, que nous voudrions voir des œuvres qui stimulent l’imagination, la créativité et qui aident à vivre : des œuvres tournées vers l’avenir et une renaissance de la civilisation.

Les garçons et Guillaume, à table !

image 3J’ai vu le film cet après-midi. Ce que j’avais pu en percevoir par la bande annonce et ce que je pouvais en connaitre après la lecture de quelques critiques ne m’engageait guère à m’y intéresser. Qu’attendre d’un spectacle sur un thème dans l’air du temps ?  — La répétition des clichés bien-pensants qu’on nous sert partout, —  un numéro de donneur de leçon comme il s’en manifeste tant actuellement ? Ne sommes-nous pas dans un pays dont le gouvernement par une circulaire du 31 octobre 2012 a enjoint aux administrations de promouvoir les idées nouvelles d’identité de genre et d’orientation sexuelle ? Toute occasion est bonne : pour faire la publicité du Thalys, il a ainsi paru utile de présenter le lien entre Paris et Düsseldorf sous la forme d’un couple homosexuel. Il n’est pas une agence de publicité qui ne se sente obligée d’apporter sa pierre à ce martelage. Alors un film de plus pour quoi faire ?

image 1Et bien ce qui m’a plu dans ce film, c’est qu’il a eu l’habileté de prendre tout cela à contrepied. Guillaume a tout de l’homosexuel efféminé, et il semble d’abord qu’on est invité à trouver cela charmant, touchant, sympathique. On s’en réjouirait presque puisqu’il est dit que nous sommes entre gens de bonne compagnie, entre gens bien-pensants et que nous trouvons tous cela très bien. Nous n’avons que mépris pour des spectacles vulgaires comme « la cage aux folles », d’ailleurs nous ne l’avons pas vu (ou nous ne nous en souvenons plus) !Nous passons ainsi toute la première partie du film qui est une comédie gentille où sont vilipendés tour à tour la mère possessive, les machos de collège, les sportifs aux gros biscoteaux, les psys un peu fêlés, l’épreuve de la sélection pour le service militaire etc. Tout cela donne lieu à des séquences parfois hilarantes, d’autres fois émouvantes, certaines d’un humour caustique, toutes parfaitement réussies. Guillaume rencontre aussi des camarades bienveillants, il est accepté avec sa « différence » comme on dit aujourd’hui. On se réjouit donc tout en craignant un peu de vite s’ennuyer si cela doit durer encore longtemps. La relation de Guillaume avec sa mère est particulièrement bien réussie, peut-être parce qu’elle est ce qui est le plus autobiographique dans l’œuvre du vrai Guillaume.

Mais Guillaume vit dans le milieu de la grande bourgeoisie parisienne. Ce n’est que tardivement qu’il est confronté à la réalité de l’homosexualité. Et la bien-pensance en prend un sacré coup. Car oui les homosexuels sont comme tout le monde mais non pas comme le veut la vision de boy-scouts qu’on a pris l’habitude de nous servir ces temps-ci. Ceux que Guillaume rencontre sont du type de ceux que j’ai pu observer quand je travaillais sur les aéroports (milieu où ils sont nombreux) : des gens au comportement compulsif ou même prédateur. Pas du tout des sentimentaux qui rêveraient de fonder une famille « normale ». Dans le cinéma actuel, c’est presque un renversement ! Qu’on se rassure : on est encore loin d’un film comme « la chasse » que je me souviens d’avoir vu dans les années 80 et dont on ressortait secoué. Non tout se passe bien finalement et Guillaume sort intact de ses mésaventures.

image 2Le renversement  final est ce qu’il y a de plus réjouissant. Le spectateur attendait avec bienveillance de manifester sa largeur de pensée en donnant sa bénédiction aux débuts de la vie sentimentale de Guillaume aux bras d’un amant digne de lui. Mais voilà que tout est à nouveau renversé : c’est le regard d’autrui qui fait l’homosexuel. Ce regard est d’abord ici celui de la famille, de la mère, du père et des frères mais c’est aussi celui du spectateur. On nous rappelle, et c’est bien utile ces temps-ci car c’est presque oublié, que l’homosexualité n’est pas un état mais un comportement. Ce qui signifie qu’il résulte parfois d’un choix, parfois d’une éducation, le plus souvent des accidents de la vie et de quelques rencontres. Voilà donc que Guillaume fait son « coming out » comme on dit aujourd’hui. Il fait son coming out hétérosexuel ! Guillaume se marie avec une femme charmante qu’il a rencontré et qu’il a séduite.

Inside Llewyn Davis

image 1Passons vite sur ce que raconte ce film pour ceux qui ne l’aurait pas vu. L’histoire se situe au début des années soixante à New-York et plus exactement dans un endroit qu’on nous invite à considérer comme « mythique » : the village. Là un jeune barbu tente de vivre de la musique. Sa spécialité c’est le folk et son univers : une boite où on lui permet, comme à d’autres de se produire gratuitement. Il a pour agent un vieux bonhomme qui occupe une arrière-boutique où s’entassent tous les invendus de ses poulains.

Le film vient à peine de commencer, qu’on se demande ce qu’on fait là. Pourquoi va-t-on au cinéma ? Certainement pas pour ressortir cafardeux ou même carrément de méchante humeur comme quand on a vu « Inside Llewyn Davis ». Certaines critiques ajoutent « le looser magnifique » mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de magnifique dans les glandouillages d’un type qui se fait insulter partout où il passe et qui insulte là où on le tolère ! Rien de magnifique, juste du minable et une heure trente de ce régime, c’est un peu pesant.

Je sais bien qu’on peut apprécier un film pour la qualité de sa narration. Seulement le procédé utilisé par les frères Coen est tout de même un peu usé. Deleuze aurait évoqué « une nouvelle forme de réalité, supposée dispersive, elliptique, errante ou ballante, opérant par blocs, avec des liaisons délibérément faibles et des événements flottants ». L’expression la plus juste, s’agissant de Llewyn Davis, est ici « errante ou ballante ». Le film est fait d’une suite de séquences séparées de temps vides. On comprend que ces séquences évoquent les vicissitudes, les aléas, qui font aller notre chanteur de New-York à Chicago puis de Chicago à New-York à la recherche d’un contrat qu’il n’a aucune chance de décrocher. La vraie vie de Llewyn est dans les temps vides, c’est alors qu’il colle le mieux à ce qu’il est : un pauvre diable qui s’imagine qu’avec un peu de voix et en rechantant quelques chansons depuis longtemps passées de mode, dont il ne connait parfois d’ailleurs pas l’auteur, il va pouvoir vivre et faire une carrière ! S’il regardait ceux qui pataugent dans la même mouise que lui, il verrait bien que c’est impossible.

image 2La narration des frères Coen reprend la ficelle du genre : la scène d’ouverture et la scène de clôture reviennent au moment où Llewyn se fait rosser. Le temps se referme ainsi pour mieux souligner le vide de l’errance du héros. Peut-être faut-il voir là un clin d’œil à la « narration temporelle et falsifiante » à la Deleuze : celle où le précédent et le suivant se confondent, où la cause et l’effet s’annulent. Mais c’est peut-être prêter beaucoup à un procédé aujourd’hui assez commun.  Sans doute s’agit-il plutôt et plus simplement d’établir une distance entre les narrateurs et leur personnage, une distance qui se voudrait sans doute ironique. Mais s’il s’agit d’ironie, alors c’est une ironie triste, une ironie chargée d’amertume. Le risque d’une telle distance, c’est qu’elle invite le spectateur à zapper. Il ne le peut pas car il est dans une salle de cinéma et qu’il est impoli de sortir pendant un film en dérangeant tout le monde. Il reste donc et son impatience s’accroit à chaque nouvelle séquence.

image 3Il y a tout de même quelque chose qui a retenu mon attention. Il faut être juste et le dire. C’est le destin du chat que Llewyn a, par mégarde, laissé échapper du domicile de ceux qui lui permettaient de dormir pour quelques nuits sur leur canapé. Le chat parvient finalement à retrouver son foyer et on en est content ! Lui au moins n’est pas un gland. Il a su se donner un but et l’atteindre. Bravo le chat donc !

Une dernière réflexion pour en finir avec cette triste affaire de chanteur en déroute et surtout une demande pressante : quand reverrons-nous des films qui nous stimulent, nous demandent de nous bouger pour faire avancer le monde dans le bon sens ? Il n’y en a qu’un seul actuellement sur les écrans et c’est « les jours heureux ». Si vous voulez aller au cinéma : allez donc voir « les jours heureux » !