Le principe – Jérôme Ferrari

image 1Voilà un roman au sujet des plus improbable : la physique quantique et plus précisément le principe d’incertitude formulé par le physicien allemand Heisenberg. Je me garderais bien de tenter d’expliquer en quoi consiste ce principe. Il suffit de savoir qu’il repose sur une conception philosophique positiviste qui ne considère comme existantes que des grandeurs observables. Il s’oppose à la conception matérialiste du suédois Schrödinger dont la théorie conserve le réalisme des « ondes particules » et surtout au ferme matérialisme d’Einstein. L’horizon de la controverse entre ces savants est la formulation d’une théorie unifiée de la matière (l’unification de la gravitation et de l’électromagnétisme). Cette « grande unification » reste à faire. Elle exige une description de la matière qui rende compte de la relation onde/particule à laquelle la science n’est pas encore parvenue.

Beaucoup d’idéologie brouille la compréhension à laquelle les non-spécialistes (c’est-à-dire quasiment tout un chacun) peuvent parvenir. La représentation de l’atome de Démocrite, qui nous est si familière, est devenue insoutenable. La connaissance de la matière devient de plus en plus médiate et s’exprime à travers des formalismes abstraits. D’où ce grand cri, formulé dès le début du 20ème siècle, et dont l’écho n’a cessé de s’amplifier : « la matière disparait, il ne reste que des équations ». Le positivisme savant tel que celui de Heisenberg ouvre ainsi la voie au spiritualisme. Et derrière le spiritualisme pointe le fidéisme et son usage politique. On sait que Lénine avait dès 1908 perçu ce glissement et l’avait combattu en publiant son ouvrage « matérialisme et empiriocriticisme ».

Le roman de Jérôme Ferrari n’aborde aucune de ces questions. C’est normal puisque c’est un roman. Il tranche tout de suite dans le sens du fidéisme. Il évoque la rencontre entre le très jeune Heisenberg et un mathématicien nommé Lindermann pour lequel tout ce qui n’était pas pures mathématiques n’avait aucun intérêt et ne méritait que mépris. Et, depuis la position transcendante du narrateur, il lui dit : « au fond, vous-même n’avez jamais cru en la matière ». Ce qui après un passage par la conception platonicienne du monde à partir de formes primordiales (le Timée), il tranche : « ce qui compose la substance du monde n’est pas matériel » … pour aboutir plus loin à « parce que les choses n’ont pas de fond » (répété deux fois).

image 2Il est vrai que cette philosophie (ou plutôt cette idéologie), qui affirme que « peu importe que tout soit mensonger », forme une excellente trame pour un roman. Le grand souci de Jérôme Ferrari était surtout de ne pas faire une biographie (tout en respectant la réalité des faits avérés). Il s’agissait de se donner un monde où, sinon les faits, du moins leur sens est indécidable, où ils sont toujours, sous quelque angle, mensongers. Les faits ne sont d’ailleurs que des événements et même selon certaines formulations d’Heisenberg des « potentialités ». C’est la conception de Wittgenstein pour qui « le monde est la totalité des événements, non des choses ». Ces événements le narrateur les perçoit depuis sa position non pas subjective mais relative. Il les interroge. Il s’adresse à Heisenberg depuis un autre temps, une autre vie, un autre monde, non dans leur suite mais comme des bouffées d’images qui lui arrivent. Il s’agit d’autant de « situations » ou de scènes entrevues comme à travers un brouillard, saisies par les traces laissées dans les écrits d’Heisenberg ou dans les témoignages des acteurs, tout comme l’événement quantique se manifeste dans le brouillard de la chambre de Wilson sous la forme d’une trace qu’il faut tenter d’interpréter mais qui ne forme que faussement une unique trace (c’est une suite de quantas d’action).

Il faut quand même faire ici une remarque : ce roman est d’autant moins une biographie qu’il gomme ou qu’il omet toute une partie de l’activité Heisenberg – son activisme philosophique. Comme savant, dans son activité pratique, Heisenberg ne peut pas nier que le monde s’impose à lui. Son spiritualisme est ambigu. Il prend la forme d’un énergétisme. Il considère que l’univers est composé exclusivement d’énergie. Contre Einstein, il utilise l’équivalence masse énergie pour réduire la matière à l’énergie : « Étant donné que la masse et l’énergie sont, selon la théorie de la relativité, substantiellement les mêmes concepts, nous pouvons dire que les particules élémentaires sont constituées par de l’énergie. Cela peut être interprété comme définissant l’énergie en qualité de substance primordiale du monde ». D’où il tire la conclusion très osée que notre époque « est tombée d’accord définitivement avec Platon ». C’est l’oubli de tout cet aspect de l’activité intellectuelle d’Heisenberg qui permet à Jérôme Ferrari de déclarer indécidable la compromission d’Heisenberg avec le nazisme. Un Heisenberg à la pointe du combat philosophique contre le matérialisme n’aurait pas pu se concilier avec la naïveté et l’idéalisme moral qui l’aurait amené, contre toutes les mises en garde, à rester en Allemagne et à s’y occuper à la mise au point d’un « réacteur nucléaire ». L’indécidable du sens de ce refus de partir était nécessaire à un roman illustrant le principe d’incertitude. Seulement il est obtenu au prix d’une décision prise mais non dite : celle de gommer le polémiste pour faire d’Heisenberg un jeune homme plein de fougue mais bien naïf.

Tout cela peut être déroutant pour un esprit non préparé, pour celui qui ne saurait pas que Heisenberg n’était pas seulement un grand physicien mais, à sa manière, un philosophe ou un idéologue en guerre contre le matérialisme. Il se voulait « loin du simple point de vue matérialiste qui a prédominé dans les sciences de la nature, pendant le XIXème siècle ». Il considérait ce matérialisme comme « métaphysique » c’est-à-dire qu’il lui retournait le compliment et le pourfendait ainsi : « le réalisme métaphysique va encore plus loin que le réalisme dogmatique, en disant que les choses existent réellement ». Un monde qui serait la création de notre esprit, ou (pour le scientifique) de nos instruments, est tout à fait le monde du romancier. Dans ce monde il peut s’adresser à Heisenberg, le voir et le faire voir par-delà le temps et l’espace puisque temps et espaces ne sont que l’illusion forgée par l’esprit.

L’observation des traces laissées dans la chambre de Wilson, leur furtive discontinuité, conduit Heisenberg à rejeter l’idée même de causalité (mais avec beaucoup d’obscurité). Le philosophe Wittgenstein lui emboite le pas sans hésiter et affirme tout de go que c’est une « superstition » que d’accepter l’existence de relations causales. La causalité n’est pas « une loi mais la forme d’une loi ». De la non-prédictibilité (ou plutôt de la prédictibilité seulement statistique ou probabiliste) il saute sans hésiter à la contingence. Du fait qu’on ne peut pas mesurer simultanément deux grandeurs qui ne commutent pas entre elles, il passe à l’idée qui a été exprimée ainsi « la particule dans son mouvement n’est pas soumise à la causalité » puis au rejet de l’idée même de causalité. C’est du pain béni, encore une fois, pour le romancier qui peut s’abstenir de tout jugement, qui se refuse à inférer d’une suite d’actes une intention, un sens. Mais le fidéisme n’est pas loin. Il est même en exergue en première page du roman sous la forme d’un fragment d’Héraclite : « Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit rien, ne cache rien – mais il fait signe ». C’est sous une forme littéraire le retour de l’au-delà que Wittgenstein ne s’embarrassait pas à nommer mais qu’il indiquait ainsi : « la raison du monde se trouve en dehors du monde ».

image 3Le reste n’est que littérature mais bonne littérature. Toute la force du roman de Jérôme Ferrari est dans sa construction faite pour montrer toute la profondeur philosophique du principe d’incertitude. Il reprend « position » et « vitesse » comme pour cerner son objet sans l’éclaircir. Il s’agit d’en faire un objet indécidable qui passe du jeune homme à l’homme prématurément vieilli sans que le passage puisse être saisi, sans que l’un efface l’autre. Son objet (Heisenberg) passe sans transition de celui qui ne se soucie que de la beauté des paysages de la mer du nord à celui qui ruse avec ceux qui voudraient le confondre. Cela permet de jouer avec l’attrait des situations ambigües, avec tout ce monde qui s’agite en marge, fait d’espions et de mouchards qui gravitent autour d’Heisenberg soit pour le confondre soit pour tenter de le tirer vers un camp ou l’autre. Est évoquée aussi la « rose blanche » à quoi semble se réduire la résistance allemande sans que le lien avec Heisenberg puisse être fait (il n’existait pas !).  L’objet se referme sur son incertitude.

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Un histrion postmoderne : David Bowie

image 1Les chanteurs se sont longtemps présentés comme des gens du peuple. Ils en disaient les joies, les peines et les souffrances. Habillés comme eux, avec leur accent, ils chantaient les amours difficiles, les espérances souvent vaines. Quelques-uns, peu nombreux, jouaient les princes mais le plus souvent exotiques (de Rio, de Mexico, d’Amérique), d’autres jouaient les mauvais garçons, les gangsters comme Sinatra. Certains comme Maurice Chevalier savaient mélanger tous les registres.

Avec les années 60, cela a changé. L’influence américaine s’était imposée comme dans tous les arts dans le sillage du plan Marshall avec ses rythmes binaires fortement marqués.  L’âge a effacé la position de classe. Le chanteur a revendiqué sa jeunesse. Il était « l’idole des jeunes », il avait un surnom d’enfant comme cloclo. Sa chevelure, son déhanché, sa voix trop claire, presque frêle disait son jeune âge. Il s’est mis à chanter les amours débutantes, les rencontres et surprises-parties de la nouvelle génération. Néanmoins, ce chanteur restait malgré lui un homme ou une femme du peuple. Il faisait son service militaire comme Elvis ou comme Johny. Mais, en France, il était d’un peuple soumis (ou qu’on voulait soumettre) : il copiait servilement les airs venus d’outre atlantique. Quelques fois même, il se risquait à l’anglais. L’originalité restait limitée.

Seulement la jeunesse ne dure pas. Il a fallu en rajouter. D’abord les chanteuses ont été de plus en jeunes : des adolescentes et des demoiselles des années 60 comme Sheila, France Gall ou Françoise Hardy, on est passé plus tard aux très jeunes, de plus en jeunes, comme Vanessa Paradis, Elsa ou Melody. Elles chantaient « ce garçon pour lequel mon cœur frissonne » et autres bluettes charmantes. Les plus âgées ont survécu grâce à la surenchère : plus sexy, de plus en plus provocantes, de plus en plus déshabillées ; jusqu’à ce que Madonna lance sa petite culotte dans le public. De la culotte elle est passée au sein, sans parvenir à freiner la descente. En matière de jeunesse aussi la limite a été rapidement atteinte, on en est arrivé au bébé mais il n’y avait plus rien au-delà !

Très tôt, comme dans les autres arts, pour exister il a fallu transgresser. Il ne s’agissait plus ni de classe, ni d’âge, mais d’individualité singulière. La transgression a d’abord été très sage. Les Beatles avaient les cheveux longs ! Quelle affaire ! Ils avaient une conscience sociale (bien inoffensive naturellement). Ils sont même allés à Moscou ! Là aussi quelle affaire ! Mais en esthétique ils reprenaient les courants en vogue : psychédélique, influence indoue, mouvement Hippie. Rapidement d’autres sont allés plus loin : des rythmes plus heurtés, des vociférations plus abruptes. On laissait voir sa violence, ses perversions, ses délires. Ceux-là allaient en Jamaïque. Certains, comme Jimmy Hendrix, faisaient la promotion de la drogue plus qu’ils luttaient contre la guerre du Vietnam. Mais ils se sont rapidement heurtés à la dure réalité. Du festival de Woodstock on est vite passé à celui d’Altamont. La transgression s’est muée en gesticulation : Jimmy Hendrix, encore lui, mordait sa guitare, la faisait couiner, la fracassait ou y mettait le feu. Mais l’effet s’est vite épuisé (1).

image 2La rupture s’est amorcée dans le courant des années 70. David Bowie en est l’emblème. Il ne s’agissait plus d’être mais de s’inventer et se réinventer sans cesse. Pas de message, du fantasme. L’innovation ne projette pas un avenir, elle en finit avec tout futur. Elle est décadente. Elle avorte. Le chanteur annonce sa fin (sa dernière tournée) dès son commencement. Son futur est apocalyptique. Il est Halloween Jack, il s’autodétruit. Il est paranoïaque, mégalomane, mystique. Il sombre dans le glauque pour renaître. Il n’est plus tout à fait un homme, c’est un extraterrestre. Il est d’ailleurs ou plutôt de nulle part. Son monde a sombré. Son élégance glacée dit son vide intérieur. Il se désincarne. Il n’a plus de conscience, il est plus fou encore que nazi. Puis, il cherche une impossible rédemption, un refuge, mais aucun temple ne peut l’accueillir. Son délire se fait abscons mais au fond il se plie aux lois du commerce, au nouvel esprit du capitalisme. L’innovation devient la recherche du produit qui se vend. L’artiste subit les aléas du marché, la concurrence effrénée, la surenchère, l’obsolescence programmée. Son costume laisse de plus en plus voir le bourgeois, l’homme d’affaires. Il exploite son mythe. Il se lance dans la finance : il se titrise même. Dans le même temps, il fait son retour à la religion. Il est austère et pratique la charité. A sa manière c’est un born-again. Il colle aux canons du néo conservatisme. C’est peut-être ce qui vaut à David Bowie une exposition mondiale. Du néo conservatisme, il adopte la nouvelle frontière : l’abolition de la différence des sexes. La « libération » par l’homosexualité. Le voilà donc bisexuel. Son public a du mal à suivre, alors il se rétracte et ne sait plus qui il est. Il n’avait pas compris que la promotion de l’homosexualité est, pour le néo conservatisme, un produit d’exportation, ce n’est pas fait pour le marché intérieur. De toute façon, il est complètement distancé quand se présente sur le marché un homme/femme à barbe, bêlant ou bêlante comme on voudra !

Cet éclairage était nécessaire pour bien comprendre l’exposition qu’on peut voir à Paris dans un lieu nouveau : la philharmonie. Elle s’ouvre avec un extrait de la République de Platon (mais oui !) : je le cite de mémoire « qui porte atteinte aux formes de la musique porte atteinte aux lois de la Cité ». N’y voyez pas une fantaisie. Cela est certainement très réfléchi et donne la clé de l’exposition – mais peut-être à l’inverse de ce que voulaient les organisateurs. La lecture première (celle voulue sans doute) dit que David Bowie a bouleversé les canons de la musique populaire et, faisant cela, il aurait contribué au bouleversement social. Mais ce que Platon ne pouvait pas anticiper et que n’avaient pas imaginé les organisateurs, c’est qu’il faut sans doute inverser les choses. Il allait de soi pour Platon que la société voulait préserver ses structures, assurer sa cohésion, fusionner et accorder ses citoyens. Notre société au contraire veut briser ses structures pour faire de chacun une monade autonome, jetée dans la gueule du grand automate qu’est le marché. Alors l’atteinte aux formes de la musique n’est plus qu’un moyen. On subvertit les normes esthétiques pour mieux saper les normes sociales.

Tout de suite cela peut se vérifier. L’exposition est une invitation à la conception postmoderne de la liberté : une liberté d’indifférence, qui n’est pas une liberté de choisir (choisir le mieux pour soi ou les siens) mais une liberté de ne pas choisir. (Le non-dit de ce message c’est que le marché choisira pour vous !) C’est une autre version du « lâcher prise » préconisé par l’autre produit culturel à la mode : le film et le livre cinquante nuances de Grey (voir mon article du 11/02). Cette liberté offerte se résume dans le message prêté à David Bowie : « soyez libre d’être différent, d’être qui vous voulez ». Vous pouvez être glam, rock, funck, soul, disco ou electro. L’offre est riche ; vous pouvez prendre dans le rayon du bas comme dans celui du haut. Il y en a pour tout le monde. Mais cela exige la dissolution des identités. C’est la seconde facette du postmodernisme : en finir avec l’attachement aux liens sur laquelle une personnalité se construit : la classe, la communauté, le sexe. David Bowie s’est inventé en oubliant le contexte historique et social de l’Angleterre d’après-guerre qui l’a vu naitre. Il est anglais mais va emprunter son nom à un « héros » de la conquête de l’ouest : James Bowie. Il s’agit d’un aventurier passé de la traite négrière au génocide et qui a goûté aussi de la piraterie. Lui-même devait son nom à son talent pour manier le couteau, le Bowie Knife. Bref : tout un programme !

David Bowie se contente, quant à lui, de passer d’une identité à l’autre et d’une mode à l’autre, avec l’ambition d’être toujours un peu en avance. Il choisit aussi son genre ; ou plutôt, et mieux encore, il se refuse à choisir son genre. On retrouve ici « l’identité de genre » que certains voudraient qu’on puisse endosser à son gré. L’exposition fait de lui un « transgenre » – qu’on sait être le héros post moderne par excellence. Cela est particulièrement bien illustré par une vidéo. On y voit David Bowie qui chante. Puis voilà que s’avance une femme, vêtue assez bourgeoisement (tailleur, chemisier et riche collier), d’un geste large elle retire sa perruque. Du revers de la main, elle essuie son rouge à lèvre qui s’étale sur sa joue : c’est Bowie qui apparait : elle n’était qu’un de ses avatars. Mais il n’est lui-même qu’un fantôme blanc, un visage vide et souillé. Il chante, puis c’est une deuxième femme qui s’avance et la scène recommence. Puis c’est une troisième. Ainsi se déconstruit sans cesse un personnage toujours vide. La déconstruction de l’identité se répète sans rien dire, sans rien signifier que le vide du geste et l’absence de tout sens.

David Bowie est un homme « aux mille visages ». Il est d’abord, et tour à tour, Major Tom, Ziggy Stardust, Aladdin Sane ou Halloween Jack. Tout ce qu’on voudra mais pas un enfant de la classe populaire du sud de Londres. Deleuze nous aurait dit que c’est un nomade des villes. C’est son itinéraire, ou plutôt son errance, que l’exposition retrace. Le mot revient sans cesse et il est typique des normes postmodernes : nous sommes invités à voir en Bowie « un artiste hors-normes ». Être hors normes c’est, par excellence, l’excellence postmoderne !

Aussi, comme l’aurait préconisé Deleuze, l’exposition évite la chronologie. Sa narration est « temporelle et falsifiante » c’est-à-dire qu’elle mêle les époques, les lieux, et procède plutôt par thématiques. Ce que la sortie de l’exposition résume en présentant une galerie de portraits de l’artiste, pris à différentes époques : les multiples facettes sous lesquelles se cache une forme vide (non pas une personne mais personne !).

image 3L’exposition présente son héros en caméléon emprunteur. On apprend qu’il pratiquait la méthode du Cut-up : une version simplifiée du cadavre exquis qui consiste en collages hétéroclites. En gros, on prend, on découpe, on colle et puis on voit ce que cela donne. La particularité, c’est que cela devient chez Bowie un style de vie et que cela s’accompagne de l’illusion d’être unique. Il s’agit de mener sa vie avec des vies empruntées. Cela suppose un corps androgyne qui change selon comme on l’habille. C’est aussi la préfiguration de ce que réalisent de nos jours les jeux vidéo qui permettent d’emprunter des « avatars » et de visiter des « mondes » autant qu’on voudra pourvu qu’on accepte de ne pas être soi-même (dans le monde virtuel vous pourrez tout trouver sauf vous-mêmes). Évidemment, on peut présenter la chose de façon savante. Cela l’habille mieux. Ainsi, j’ai pu lire : « Intellectuellement ambitieux et vivace, il a multiplié les relations intertextuelles, les références – souvent façon « name dropping » – les représentations réflexives et méta-musicales au sein de ses chansons et disques ». Un petit tour sur Wikipedia suffit pour dégonfler la baudruche. On y lit que le name dropping (littéralement « lâcher de noms ») est une figure de style qui consiste à citer des noms connus, notamment de personnes, d’institutions ou de marques commerciales pour tenter d’impressionner ses interlocuteurs. En gros donc, c’est un procédé de bonimenteur, un truc pour mieux vendre. Cela est illustré dans l’exposition par un curieux « tableau des éléments » qui reprend la classification périodique des éléments de Mendeleiev en associant au symbole de chaque élément une source d’inspiration de Bowie ayant les mêmes initiales !

L’exposition invite le visiteur au fétichisme mais c’est le travers commun à genre d’hommage. Elle présente toutes sortes d’objets : manuscrits raturés, dessins, photos, pochettes de disque, vidéos, costumes etc. Chacun selon son goût ou son humeur peut s’attarder devant ce qui a le plus retenu son attention ; chacun procède ainsi à son propre cut-up et se construit un personnage qui sera pour lui David Bowie. De la même façon qu’en secouant un kaléidoscope on peut faire apparaitre un arrangement nouveau, on peut passer d’une salle à l’autre pour constituer un David Bowie à sa façon. C’est un peu aussi le principe d’organisation des supermarchés.

Bien-sûr, là aussi on peut présenter ce personnage en supermarché de façon très savante. C’est ainsi que j’ai lu : « David Robert Jones, un personnage contradictoire. Timide et extraverti. Commun et lointain. Jouant les stars et intimant chacun à entrer dans la danse. Creusant en lui pour révéler ce qui le transcende. Cherchant l’autre, le divin en son humble humanité. Travaillant avec méthode et laissant le hasard présider à l’élaboration de certaines de ses compositions. Trouvant sa touche très personnelle dans le refus – apparent – de la figure répétitive. Critiquant ce qui le fascine ». Je cite cela car j’admire sincèrement cette capacité à transformer l’éclectisme et la contradiction en richesse !

Voilà donc une exposition qu’il faut visiter. Si vous avez l’œil ouvert, elle vous en dira beaucoup sur notre époque, bien plus qu’elle ne le croit ou l’aurait voulu !

1 – Le chanteur populaire ou le chanteur incarnant la jeunesse n’ont, évidemment, pas totalement disparu. Il reste bien-sûr des chanteurs populaires mais qui ne sont pas mis en valeur comme par le passé. Surtout, un renversement s’est produit. Le chanteur populaire n’est plus le chantre de sa classe. Le rap présente la classe travailleuse (ou plutôt de plus souvent chômeuse et oisive) en classe dangereuse. Le chanteur participe à la stigmatisation de ceux qu’il prétend représenter. A l’entendre son monde est celui de la violence, des prisons, de la délinquance et des trafics. Il vomit la société comme le faisait avant lui la musique Punk.

Une forme nouvelle de musique jeune est représentée par le mouvement Hip Hop. Cette culture réduit la musique et la danse à une suite de gesticulations vide de sens. C’est ce qui lui permet de s’adapter partout dans le monde. Elle oppose dans des « battle » des danseurs qui s’imitent l’un l’autre et multiplient les prouesses techniques sans jamais rien exprimer ni vouloir exprimer quoi que ce soit sinon se mettre en valeur pour leur souplesse et leur endurance.

Les gros sabots de la propagande de guerre

image 1Voici un exemple presque soft de ce dont on nous abreuve ces derniers temps. L’affaire Nemtsov vu par les informations matinales de France Culture le 9/03/2015

Journal de 6h30 : L’enquête avance en Russie à propos de l’opposant Boris Nemtsov, tué devant le Kremlin il y a une semaine. Les autorités ont annoncé ce week-end l’arrestation de cinq suspects dont un russe d’origine Tchétchène. Ce dernier aurait reconnu son implication mais les défenseurs de la démocratie restent sceptiques et demandent à Moscou d’avantage de transparence. Nous avons interrogé Alexis Prokofiev le président de l’ONG « Russie liberté » : « il faut que les preuves de la culpabilité de ces personnes qu’on a arrêtées soient présentées au grand public. Aujourd’hui c’est ça la question qui se pose : est -ce que les enquêteurs, est-ce que la police russe a arrêté des suspects un peu par hasard ou est-ce que c’est véritablement des personnes dont on peut prouver la culpabilité ? Mais au-delà de ça, il y a la question des commanditaires. Qui sont les personnes qui ont ordonné le meurtre de Boris Nemtsov ? C’est ça aujourd’hui la question clé, c’est ça que nous attendrons des enquêteurs, c’est ce qu’attendent des enquêteurs les proches de Boris Nemtsov . Aujourd’hui Naiachine un opposant russe et un fin proche de Boris Nemtsov a demandé aux enquêteurs de continuer à rechercher les commanditaires. Il faut malheureusement rappeler qu’il y a eu l’assassinat d’Anna Politkovskaïa il y a presque dix ans ; c’était à peu près le même scénario c’est-à-dire qu’il y a eu des personnes qui ont été arrêtées et qui ont été condamnées pour ce meurtre mais les commanditaires n’ont jamais été retrouvés, n’ont jamais été jugés. C’est la même chose même chose malheureusement pour Nathalie Estemirova. c’est la même chose pour beaucoup d’autres assassinats politiques en Russie – donc nous ce que nous demandons : nous demandons à ce que les commanditaires soient trouvés et jugés selon la loi. »

Voilà : toute l’apparence d’une parfaite neutralité. On ne dit rien qui puisse être contesté. Non, on laisse dire le président d’une obscure ONG qui le lundi matin (ou même le dimanche dans la journée) voudrait que l’enquête qui a donné lieu à une arrestation le jour même soit bouclée ! Le fait qu’elle ne le soit pas lui permet d’instiller le doute.

Journal de 8 h : « A l’étranger toujours : la Russie a trouvé ses coupables. Cinq suspects ont été arrêtés ce Week-end dans l’enquête sur le meurtre de l’opposant Boris Nemtsov il y a une semaine devant le Kremlin. Parmi eux un Tchétchène. Il aurait reconnu avoir participé à l’assassinat mais les opposants au président Poutine dénoncent une nouvelle manipulation. Récit à Moscou de Caroline Gaujard-Larson : «Cinq hommes, cinq Tchétchènes, les meilleurs ennemis de Poutine, les Tchétchènes sont décidément bien souvent impliqués dans les meurtres d’opposants russes. La liste serait longue mais le seul exemple de la journaliste Anna Politkovskaïa, critique acharnée du Kremlin suffit pour comprendre : assassinée en 2006 ses bourreaux sont Tchétchènes a fini par trancher la justice russe : des bourreaux bien commodes qui ne sont évidemment pas les commanditaires au final jamais vraiment inquiétés. En réaction à la mort de Politkovskaïa Vladimir Poutine déjà expliquait pour sa défense que le crime était plus préjudiciable à Moscou que ses activités de journaliste. C’est aujourd’hui le même argument qui est repris à l’envie par les partisans russes dans l’affaire Boris Nemtsov et les mêmes coupables qui sont désignés : les Tchétchènes – de potentiels exécuteurs d’un ordre qui vient de plus haut sans compter que pour le russe moyen et fidèle téléspectateur des chaînes gouvernementales le Tchétchène est souvent un terroriste en puissance. Bref tout se tient ! »

image 2Voilà : à 6h30 on instillait le doute en laissant un « président d’ONG » distiller son venin. On ne faisait que rappeler que la victime a été « tué[e] devant le Kremlin ». A huit heures, le doute n’est plus permis. D’ailleurs ce n’est plus un Tchétchène parmi cinq autres suspects qui a été arrêté, c’est « cinq hommes, cinq Tchétchènes, les meilleurs ennemis de Poutine ». Autrement dit s’il n’avait pas les Tchétchènes il aurait dû les inventer. Rien ne dit d’ailleurs que le « Russe d’origine Tchétchène » de 6h30 ait été islamiste ou même musulman et non pas au contraire un partisan du pouvoir pro-russe ou même un simple délinquant. Mais ce genre de détail n’a pas d’importance : il faut le présenter comme un bouc émissaire facile – pour finir par le bien senti « bref tout se tient ». Pour arriver là on est passé par la présentation de Poutine en position de défense « Poutine expliquait déjà pour sa défense… ». Or, ce sont les coupables ou les accusés qui se défendent. Le meurtre de la journaliste ne s’est pas passé « devant le Kremlin » mais elle était une « critique acharnée du Kremlin ». On finit par laisser penser que le téléspectateur moyen russe est manipulé et ce au moment où on manipule l’auditeur français avec toute la lourdeur et le cynisme de la propagande de guerre.

Yvon Quiniou m’a déçu

image 1Je n’ai lu jusqu’à présent que les vingt-cinq premières pages du livre d’Yvon Quiniou « critique de la religion ». J’avoue que je suis assez déçu et quelque peu surpris face à un écrit dont j’avais lu qu’il faisait une critique très solide et radicale de la religion. Ce que j’ai lu jusqu’à présent me parait plutôt embarrassé et assez faible.

Yvon Quiniou déclare entreprendre une critique de la religion et non de la foi. Il la distingue donc d’abord de celle-ci (de la croyance religieuse) qu’il présente comme une forme de conduite de la pensée qui se traduit par l’adoption, non rationnellement fondée, de thèses métaphysiques sur « l’origine du monde, homme inclus, sa finalité et son sens ». La religion s’appuie sur une foi mais consiste, quant à elle, en « un ensemble de pratiques – le culte, les rites – et, la plupart du temps, une communauté régie par une Église, la communauté de ceux qui partagent la même foi et pratiquent le même culte ». La religion, limitée en fait aux religions monothéistes, est ainsi présentée, de façon purement descriptive, comme une institution sociale sans que la fonction de cette institution soit clairement spécifiée. Cela laisse l’objet de la critique dans le vague car la fonction de la religion a varié et varie selon les époques et les sociétés et a toujours été complexe (si ce n’est contradictoire). Elle a été en occident chrétien un mode d’organisation des sociétés qui a d’abord conforté puis a pris le relais de l’empire romain en déclin pour épanouir dans le cadre du féodalisme. Ce mode d’organisation a eu beaucoup de mal à accepter et continue à avoir parfois beaucoup de mal à accepter la généralisation des formes laïques d’organisation sociale. L’Islam a été, dès son apparition, un facteur d’unification de sociétés dispersées et un outil de constitution, de consolidation, d’expansion et d’unification d’un empire. Il se mue de plus en plus, (ponctuellement avec une extrême crispation), en un facteur de repli identitaire et de résistance à l’occidentalisation. Le judaïsme a été longtemps une religion prosélyte mais a connu très tôt un repli identitaire d’abord dans le cadre des sociétés chrétiennes et musulmanes puis comme support d’une entreprise colonialiste.

Le flou dans l’objet même visé par l’attaque affaiblit considérablement la critique annoncée par ce titre de chapitre : « un bilan terriblement négatif ». Cette critique porte curieusement non pas sur la fonction sociale de la religion mais sur la croyance qui la supporte, qui avait pourtant d’abord été écartée. Elle se résume à « dogmatisme, fanatisme, délire, superstition, enfermement dans la lettre d’un texte supposé révélé, croyance par conséquent en une révélation irrationnelle, surestimation de l’importance de la religion dans l’existence humaine ». La critique se tourne contre les doctrines sans que soit pris en compte le fait que ces doctrines sont produites par des autorités religieuses, que leur élaboration s’étalent sur des siècles, avec des moments de syncrétisme, d’autres de rejet, des moments où les autorités temporelles interviennent, d’autres où c’est le peuple qui vient bouleverser les équilibres souvent dans une irruption révolutionnaire. L’objet même du fanatisme est variable et devrait s’interpréter différemment selon les périodes et les couches sociales qui y prennent part.

Il est assez curieux ici qu’il ne soit pas envisagé que ce soit l’importance effective de la religion pour la cohésion sociale (en particulier dans le monde très divers de l’empire romain étendu à toutes les rives de la méditerranée) qui soit le facteur, la cause, de la tendance ponctuellement très violente au dogmatisme. On trouve la même tendance dans l’Islam dans le cadre de la lutte acharnée pour maintenir l’unité du Coran contre toute variante ou toute interprétation divergente et autour de la légitimité du pouvoir lié à « la succession du prophète ». On constate que la consolidation des sociétés et en particulier la constitution des entités qui ont abouti aux états modernes (royaumes de France et d’Angleterre, espace germanique etc.) a donné lieu à la fragmentation très conflictuelle de l’espace chrétien centré sur Rome. De même les conflits entre les religions auraient pu aussi être lus comme leur instrumentation dans le cadre des luttes d’influences entre les sociétés pour le contrôle des routes commerciales, des ressources et plus près de nous pour les débouchés. Clairement, l’éludation de la fonction sociale des religions, renverse l’ordre des choses et tend à réduire la critique à ce qu’on appelle aujourd’hui le sociétal c’est-à-dire essentiellement à ce qui relève des comportements et de l’idéologie. C’est logiquement que la critique aboutit à affirmer que les religions « divisent les hommes qu’elles prétendent unir et ce, sur la seule base d’un critère de croyance dont la vérité n’est en rien assurée ».

Monsieur Quiniou est présenté généralement, et se présente, comme marxiste, comme un chantre du matérialisme. On s’étonne ! Le voilà qui enfourche d’emblée le cheval de bataille de l’idéalisme : ce sont les idées (ici les croyances) qui sont le facteur causal des conflictualités sociales et des formes répressives d’organisation sociale. Cette dernière critique aboutit à la sentence : « la religion a été une extraordinaire puissance anti-science ». Les exemples invoqués (Galilée, Giordano Bruno, le darwinisme) visent particulièrement la religion catholique. Pourtant c’est bien dans l’occident chrétien (et en particulier catholique) que la science s’est développée – en partie en rupture avec les pratiques alchimistes. Il manque ici quelques explications.

Yvon Quiniou ne les donne pas et ne semble pas voir ce qui fait problème. Il introduit une seconde distinction, dont j’avoue qu’elle m’étonne un peu : il distingue morale et éthique. Le critère de distinction est la légitimité de l’opposition des valeurs positives et négatives. La morale « repose sur la distinction, parfaitement fondée, du bien et du mal » ce qui fonde son universalité. L’éthique fait une distinction entre bon et mauvais propre à un groupe ou même à un individu. Cette distinction ne serait donc pas « parfaitement fondée » et ne pourrait par conséquent pas prétendre à l’universalité. Une éthique ne vaudrait que pour autant qu’elle ne porte pas atteinte à la morale. Cela suppose une supériorité de la morale sur l’éthique et une légitimité de l’autorité morale à limiter les innovations éthiques.

Le problème ici est de savoir qui sera juge de la légitimité de la distinction morale « parfaitement fondée » entre bien et mal et delà qui sera légitime pour régler les mœurs en disant ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Qui dira ce qui appartient à la morale et ce qui relève de l’éthique ? Le reproche qui est fait à la religion est de prétendre définir des normes qu’elles « s’autoriseraient alors à vouloir imposer à l’humanité entière ». En somme, il est reproché à chaque religion de vouloir faire de son éthique une morale universelle et de se présenter comme l’instance habilitée à dire le bien et le mal « parfaitement fondé ».

image 2Deux exemples sont donnés, qui n’en font en réalité qu’un seul : le mariage et la sexualité. La religion catholique prohibe le divorce et la liberté sexuelle. C’est un fait. Mais il y a tout de même un problème : quand le code civil napoléonien en France a interdit le divorce et a prévu des sanctions contre l’adultère (essentiellement pour les femmes), n’est-ce que des considérations religieuses qui se sont imposées ? Dans toutes les sociétés où le mariage s’accompagne de la transmission de biens ou de titres, est-ce cela ou son renforcement par les prescriptions religieuses qui sont la source des prohibitions ? Là encore revient la question du rôle de la religion dans l’organisation sociale (ici en l’occurrence dans la stabilisation du rapport social de sexe) et en particulier dans la justification idéologique de normes qui trouvent leurs sources ailleurs.

Yvon Quiniou se voit contraint de démontrer que la distinction morale entre bien et mal est rationnellement fondée tandis que la distinction éthique entre mauvais et bien (et en particulier l’éthique religieuse) ne l’est pas. Cela suppose qu’il y ait une morale vraie c’est-à-dire rationnellement fondée. Tout ne serait pas éthique et par conséquent relatif bien que « dans l’absolu, toute éthique est arbitraire et ne peut recevoir de justification rationnelle décisive ».

La première solution donnée à ce problème est clairement sophistique puisqu’elle consiste à invoquer la supériorité indéniable du plaisir sur la douleur et de la joie sur la tristesse (sont évoqués ici Épicure et Spinoza). Seulement ni le plaisir ni la douleur, ni la joie ni la tristesse ne sont à proprement parler des valeurs morales. Il y a des plaisirs moraux et des plaisirs immoraux (c’est-à-dire ici conformes ou non aux mœurs telles qu’elles se pratiquent ou se revendiquent).

Une deuxième sortie de l’impasse est proposée qui relève implicitement de l’éthique de la discussion propre à Habermas : on ne peut militer pour l’imposition d’une éthique, pour l’ériger en modèle (en faire une morale) « qu’à condition de respecter la dimension de liberté, de discussion publique et démocratique ». Tout cela est assez flou et pose bien plus de problèmes que cela ne peut en résoudre. C’est donc sagement laissé en suspens.

Vient la solution définitive au problème : « une valeur essentielle, la vie elle-même ». Seule une éthique favorisant l’épanouissement de la vie peut légitimement prétendre à se dire morale. Ce n’est qu’à partir d’une telle éthique qu’on peut légitimement juger des éthiques et des morales (et les condamner puisqu’on s’appuie sur la valeur essentielle qu’elles ne respectent pas).

Ici, c’est Nietzsche qui est invoqué. Cela pose un sérieux problème car qu’est-ce que la vie selon Nietzsche ? Effectivement, pour Nietzsche l’homme se donne des valeurs. Il est un animal évaluateur. Ses valeurs lui viennent de la vie (de « complexes pulsionnels »), du biologique ou de l’historique. Elles sont entièrement relatives à la vie qu’elles servent et qui les secrète ; mais la vie, selon Nietzsche est agressivité, volonté de dominer, de discriminer. Il affirme (dans par-delà le bien et le mal) que « vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter».

Nietzsche critique la religion au nom de la vie tout comme veut le faire Yvon Quiniou. Il la définit comme une puissance anti-vie, ce que reprend Yvon Quiniou textuellement. Seulement ce que propose Nietzsche sur cette base, c’est une morale de classe (ou même de caste) hostile à la démocratie et aux droits de l’homme (voir mon article du 12 juin 2013 : Nietzsche et les droits de l’homme). La vie comme « valeur essentielle » apparait donc pour le moins problématique. Elle est chez Nietzsche réactionnaire, violente et misogyne.

Le respect de la vie est aussi fortement revendiqué par les religions chrétiennes qui s’appuient sur lui pour s’opposer au recours à l’avortement ou à toute forme d’eugénisme. Tout chrétien soutiendra que la vie est une valeur chrétienne.

La conception chrétienne de la vie n’est évidemment pas la même que celle que revendique Yvon Quiniou. La sienne est clairement hédoniste. Elle se refuse à réprimer la vie sexuelle. Il est reproché ici à la religion sa tendance à « refouler la vie sexuelle, avec toute sa luxuriance, et même à refuser le plaisir spécifique qu’elle apporte aux êtres humains, cette espèce de félicité unique (et sans Dieu !) dont rien ne justifie qu’on y voit une forme de vice qu’il faudrait fuir ».

Mais l’hédonisme ne suffit pas à régler les mœurs. Y. Quiniou ne le dit pas mais semble l’admettre implicitement. Il introduit un dernier critère ou une dernière conception de la vie. Il s’agit, au nom de la morale (parfaitement fondée), de dénoncer « l’instrumentalisation de l’homme, le refus de l’égalité et de la liberté politiques des hommes, l’acceptation des tyrannies, l’emprise des religions sur les consciences et les institutions du pouvoir, l’inégalité de l’homme et de la femme, etc. ». Nous voici revenus au rôle social de la religion.

Mais pourquoi invoquer un fétiche comme « la vie » pour appuyer cette dénonciation ? La chose devrait paraitre simple à un marxiste et à un matérialiste. Les hommes vivent dans des sociétés structurées par des rapports sociaux où s’opposent des dominants et des dominés. Ces rapports sont des rapports de classe, de sexe, de génération, de race et aussi de religion. Les dominants s’efforcent de pérenniser leur domination en la scellant dans des institutions régies, selon les sociétés et leur développement historique, soit par la religion soit par le droit. Ils l’appuient sur une production idéologique (dont religion et droit sont des parties) et sur des normes religieuses et morales, souvent confirmées par des rites. C’est tout naturellement que ces institutions fondées sur des normes sont contestées par l’invocation de normes affirmées et proclamées supérieures (et qui le sont puisqu’elles représentent les aspirations de la partie dominée qui constitue toujours le plus grand nombre). L’éthique du privilège est contestée par la morale de l’égalité. Cette morale lui est supérieure, non pas parce qu’elle serait conforme à « la vie », mais parce qu’elle vaut pour tous les hommes, qu’elle vise à unir les hommes en mettant fin à leur division entre dominants et dominés. Elle ne conteste pas « la vie » des dominants mais seulement la domination. En ce sens l’égalité est une valeur objective et fondée. Elle est plus complète et plus vraie que celle qui reste une valeur sans référence aux tensions sociales et aux dominations (voir à ce sujet mon article du 31 janvier 2014  » les ABCD de l’égalité« ). L’égalité comme fin des dominations ne peut pas ne pas apparaitre comme revendication dans une société divisée, quels que puissent être les aléas de l’histoire qui en retardent ou en modulent la formulation. Elle vise par nature à l’universalité.

image 3De même dans une société de classe comme la société capitaliste, les capitalistes s’efforcent de réduire les travailleurs à leur force de travail qu’ils sont contraints de vendre. Les travailleurs résistent à cette exploitation et à cette aliénation en invoquant leur droit au temps libre, à la culture, aux loisirs et au plein épanouissement de leur personne. Le fondement dans les tensions inhérentes aux rapports sociaux de classe de cette liberté effective revendiquée est plus vrai et plus réel que celui qui s’appuie uniquement sur une volonté hédoniste (dont Michel Clouscard a dénoncé les illusions). Sur cette base, avec ces fondements, les valeurs proclamées, les droits fondamentaux affirmés apparaissent comme des valeurs objectivement fondées sur les besoins même de l’humanité dans son mouvement d’émancipation. Ces valeurs sont universelles parce que le genre humain est unique.

J’en suis, comme je l’ai dit, à la page 25 du livre. Peut-être que la suite va amender ce qui pèche dans l’introduction. Je l’espèce. Il reste qu’un travail ainsi engagé est comme une partie d’échecs mal commencée : son succès est compromis.

PS : si on veut attaquer la religion sur le plan des croyances, ne faudrait-il pas s’attaquer à la croyance au diable plutôt qu’à la croyance en dieu (cf : » God is gay« )

Alcoolisme et répétition (3)

image 1L’idée de répétition apparaît chez Freud dans « la dynamique du transfert », liée à celle de remémorisation. Ce que Freud résume ainsi : « Les motions inconscientes ne veulent pas être remémorées comme la cure le souhaite, mais aspirent à se reproduire, conformément à l’atemporalité et à la capacité hallucinatoire de l’inconscient ». La théorie psychanalytique veut que ce qui se répète (ou plutôt aspire à se reproduire) soit nécessairement lié à l’enfance et plus spécifiquement à un échec, une non satisfaction, des aspirations toujours agissantes parce ancrées dans ce qu’il y a de plus près du biologique : les pulsions sexuelles infantiles. C’est ce à quoi l’enfant a dû renoncer et qu’une partie de l’appareil psychique ne veut pas ou ne peut pas laisser accéder à la conscience, ce qu’il refoule. Mais le refoulement lui-même est occulté par le phénomène plus général de l’amnésie d’enfance. Les faits de la petite enfance sont oubliés ou plutôt ils sont couverts par quelques souvenirs-couverture dont la véracité n’est pas assurée. Ces souvenirs, que l’entourage comme le sujet lui-même ont contribué à retravailler, font écran à des faits, des situations toujours agissants mais moins dicibles. Ils sont des obstacles à la remémoration souvent d’autant plus puissants que ce qui s’agite n’est jamais parvenu à la conscience, n’a jamais trouvé sa place dans l’économie psychique et n’a donc pas pu être oublié.

La répétition apparaît ainsi comme le resurgissement de ce qui était enfoui. Mais il n’y a pas de relation directe entre ce qui resurgit et l’expérience nouvelle qui permet à la pulsion inassouvie de s’exprimer à nouveau. La répétition n’est pas un revécu mais une expérience nouvelle à travers laquelle d’anciennes aspirations trouvent à se revivre mais sans se dire et sans accès à la mémoire. Elle n’est pas la redécouverte d’une expérience ancienne bien qu’elle en soit la réactivation. Ce qui revient remonte à un temps de l’enfance où cela ne pouvait qu’être vécu sans compréhension. Celui qui répète une conduite ancienne ne le sait donc pas. Il répète sans savoir qu’il répète. Freud dit que le retour de l’ancien est un « après coup » c’est-à-dire une réanimation rétroactive d’une expérience enfouie et qui le reste. L’idée d’après coup signale aussi que la temporalité de la vie psychique profonde n’est pas celle de la vie conscience. L’expérience ancienne n’est pas retrouvée dans un passé ancien et vécu comme tel. Elle reste toujours aussi vive et présente aussi longtemps qu’elle n’a pas quitté les couches profondes de la psyché. Selon Freud, l’inconscient ne connaît pas le temps. Tout y est donc également présent et actuel, aussi tendu vers la satisfaction tout en étant de plus en plus éloigné du vécu conscient. La vie psychique consciente doit ainsi sans cesse composer avec des désirs archaïques et inassimilables mais toujours actifs aussi longtemps qu’ils ne sont pas parvenus à trouver une issue acceptable. Elle est par conséquent faite nécessairement de beaucoup de répétions.

Seulement, les exemples proposés par Freud dans « Remémoration, répétition et perlaboration » ruinent la complexité et la richesse de la théorie. Freud nous dit à propos d’un de ses patients : « L’analysé ne raconte pas qu’il se souvient d’avoir été frondeur et incrédule envers l’autorité de ses parents, mais il se comporte de cette même façon envers le médecin ». Le lecteur ne peut que s’étonner d’un tel appareillage théorique pour rendre compte d’un fait aussi banal que celui-ci : voilà quelqu’un dont le caractère n’a pas changé et qui donc ne trouve rien de remarquable dans son comportement aussi bien actuel qu’ancien. Ce comportement a toujours été le sien, il est l’expression de sa personnalité. Il n’y trouve rien qui justifie d’en fixer le souvenir ou qui soit digne d’être raconté. Il ne se souvient pas des petits faits de son enfance mais cela ne le distingue en rien de toute autre personne. Le deuxième exemple que propose Freud est tout aussi problématique : « Il ne se remémore pas le fait d’être resté arrêté, désemparé et en désaide, dans recherche sexuelle infantile, mais il apporte tout un tas de rêves et d’idées incidentes confus, se lamente de ne réussir en rien et soutient que c’est son destin de ne jamais mener une entreprise à son terme ». Le patient est donc en situation d’échec. Mais comment peut-on être assuré qu’il y a une relation entre ses échecs d’adulte et un hypothétique échec d’une hypothétique curiosité sexuelle infantile. Ici, la répétition est postulée plus qu’elle n’est illustrée et les échecs présents du patient lui sont entièrement imputés sans autre forme de procès. Ces exemples surprenants par leur décalage avec ce que semblait annoncer l’exposé théorique, ont cependant à nos yeux, l’intérêt de confirmer qu’un comportement banal en lui-même peut constituer la répétition d’un autre comportement plus ancien. Cela permet de maintenir l’idée que la conduite alcoolique pourrait être une répétition en ce sens, quoique sous une forme plus complexe.

Freud croit pourtant pouvoir déduire des exemples qu’il donne que l’analysé « commence la cure par une telle répétition ». La répétition est alors un phénomène provoqué ou amplifié par la situation de cure analytique. Les comportements du patient au début de sa cure seraient autant d’indices sur les faits occultés de sa petite enfance. Ils seraient autant de pistes à explorer pour deviner ce qui devrait être ramené à la conscience. La répétition dans la cure est ici plutôt une hypothèse de travail qu’une théorie vérifiée et complément établie. Freud remarque pourtant que le patient qui commence sa cure « ne sait quoi dire ». Mais cela n’infirme pas son hypothèse puisqu’il qu’il interprète ce mutisme immédiat ainsi : « Naturellement, cela n’est rien d’autre que la répétition d’une attitude homosexuelle ». Il voit dans le mutisme du patient, non pas une objection à son hypothèse que la cure commence par la répétition de comportements anciens mais au contraire une confirmation. Seulement, même le lecteur le plus complaisant ne peut qu’être sidéré par une telle interprétation. Quelle peut bien être cette attitude homosexuelle qui se répète ? Quel rapport peut-il y avoir entre l’homosexualité et le mutisme ? En quoi consiste « l’attitude homosexuelle » d’un tout petit enfant ? (aucun des stades de l’évolution sexuelle infantile ne se caractérise par des tendances homosexuelles). Le texte ne justifie en rien ce surprenant diagnostic mais Freud n’en déduit pas moins à l’existence d’un « rapport de cette contrainte de répétition au transfert et à la résistance ».

image 2Même si le texte ne la justifie pas, cette dernière remarque n’en est pas moins fondamentale. Elle donne la clé de tout ce qui se joue entre l’analyse et son patient dans la cure psychanalytique. Le transfert est, en effet, selon la définition de J. Laplanche et J.B. Pontalis : « le processus par lequel les désirs s’actualisent sur certains objets dans le cadre d’un certain type de relation établis avec eux et éminemment dans le cadre de la relation analytique. Il s’agit d’une répétition de prototypes infantiles vécue avec un sentiment d’actualité marqué ». Ainsi défini, le transfert tout entier est une répétition dans la situation analytique et vers la personne de l’analyste des désirs, des demandes, et des comportements qui sont la source des troubles. Ce que Freud résume ainsi : « Le transfert n’est lui-même qu’un fragment de répétition et [ …] la répétition est le transfert du passé oublié ». On peut en conclure que « le transfert est classiquement reconnu comme le terrain où se joue la problématique de la cure psychanalytique ». Cela fait de la répétition du même comportement dans la relation à autrui un trait fondamental de la personnalité et l’expression de ce qui la constitue.

Or, nous avons vu que le comportement alcoolique consiste d’abord en la répétition d’un comportement, aux règles implicites, adressé à l’entourage et à un cercle de relations sélectionné pour sa capacité à entrer dans le jeu que l’alcoolique lui propose. L’alcoolique redoute les situations d’intimité tout en les désirant. Il trouve un substitut à ces situations dans les relations qui se vivent autour de l’alcool où il s’efforce d’assouvir son besoin d’intimité par sa consommation excessive d’alcool et les épanchements qu’elle permet. L’alcoolique est donc celui qui voue sa vie à la répétition, comme l’analysé, il « s’abandonne à la contrainte de répétition, qui remplace maintenant l’impulsion de remémoration ». Cette dernière remarque donne d’ailleurs un sens à l’idée que l’alcoolique boit pour oublier. Elle incite à voir dans la répétition de la conduite alcoolique une forme particulière mais pourtant complète de la répétition telle que l’a théorisée Freud.

Pour sortir du cercle des répétitions, l’alcoolique devrait à la fois vaincre son addiction, rompre avec la forme de ses relations sociales et avec leurs protagonistes pour finalement retrouver le fragment de vie refoulé qu’il répète sans en avoir conscience et avec lequel il doit se réconcilier. Seulement la théorie exposée par Freud voudrait que la répétition soit suscitée par la relation analytique alors que chez l’alcoolique elle précède la cure. La répétition fait la trame de vie de l’alcoolique et se trouve figée dans sa forme. Elle devrait entraver le transfert plutôt que le constituer. L’alcoolique devrait, par conséquent, être un patient rebelle à la relation transférentielle.

Ces conjectures valent-elles encore si on considère, comme cela semble être souvent le cas, que le malade alcoolique réagit à une situation traumatisante, qui lui rend dorénavant douloureuse ou impossible toute situation d’intimité : comme une rupture, une séparation d’avec son milieu ou la perte de sa situation sociale. Dans ce cas, ce qui provoque la conduite alcoolique ne trouve pas son origine dans la petite enfance mais dans un fait connu, tout à fait présent à la conscience et dont l’alcoolique ne se rappelle que trop bien. La répétition alcoolique ne correspondrait alors pas à celle théorisée par Freud en 1914. Ne correspondrait-elle pas plutôt à celle intégrée à la théorie psychanalytique en 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir » ?

En 1920, en effet, Freud est amené à intégrer à sa théorie les observations relatives aux « névroses de guerre ». Il remarque que les rêves traumatiques des victimes de guerre ne correspondent pas ce qu’ils avaient analysés dans « l’interprétation des rêves ». Ils ne protègent pas le sommeil et n’accomplissent aucun désir mais ramènent sans travestissement le rêveur à une situation de danger qu’il a vécue dans la réalité. Ils ne sont pas gouvernés par le « principe de plaisir ». Comme dans les situations de traumatisme provoquées par un accident, ces rêves font revivre à celui dont la vie a été mise en danger, les circonstances qui les ont provoqués et l’effroi qu’il avait alors ressenti. Ils répètent ou font écho à un choc émotionnel.

image 3Pour en comprendre l’économie, Freud a le génie de les rapprocher d’un jeu commun à tous les enfants qui consiste à faire disparaître un objet pour jouir du plaisir de le faire revenir. Il y voit la figuration de l’épreuve que sont pour lui les départs de sa mère, (figuration ludique et finalement plaisante puisque l’enfant se donne le moyen de faire revenir son jouet). Mais figuration initiatrice aussi car ce que l’enfant s’exerce à vivre dans son jeu est aussi ce que ne manqueront pas de lui faire vivre sous de multiples formes ses attachements divers (car toute vie connaît des déceptions et des déboires). L’enfant répète ainsi une situation traumatique pour la déjouer. Il s’apprend à vivre.

Or, ce que l’enfant semble faire d’instinct, c’est aussi ce que fait le patient dans la cure analytique quand il rejoue dans le transfert, sans en avoir aucune conscience, les épreuves génératrices de sa névrose. Il les rejoue en investissement l’analyste du rôle de celui ou de celle qui les a provoquées. Il l’entraine dans le jeu dont il demande à être libéré. Freud peut donc s’autoriser à postuler que l’analysé cède à la force du même instinct qui animait le jeu de l’enfant. Il postule une tendance originelle chez tout être humain à rejouer les expériences premières qui les ont marqués, dont ils n’ont pas le souvenir et qu’ils ne peuvent pas dire. Il substantialise cette tendance sous le nom de « compulsion de répétition » et la définit ainsi : « La compulsion de répétition ramène ainsi des expériences du passé qui ne comportent aucune possibilité de plaisir et qui même en leur temps n’ont pas pu apporter de satisfaction, pas même aux motions pulsionnelles ultérieurement refoulées. »

Cette compulsion ainsi mise au jour se distingue des pulsions qui sont l’expression de l’appétit de vie de l’être humain, en ce qu’elle le pousse de façon incoercible et inconsciente à revivre les situations pénibles, à rétablir un état antérieur, fusse-t-il pénible. On ne peut pas la considérer comme un mécanisme de résistance à la remémorisation car elle ne s’oppose pas à un désir cherchant à s’assouvir. Elle installe le psychisme dans la réanimation d’une souffrance qu’elle ne contribue pas à apaiser. Elle est la manifestation d’un mode de fonctionnement de l’appareil psychique qui échappe au principe de plaisir, qui se situe donc dans un « au-delà du principe de plaisir ». Freud considère que cette compulsion a un caractère destructeur ou plutôt même qu’elle est l’expression d’une tendance primordiale à la destruction, la même qui s’exprimerait dans le masochisme et serait une composante de la constitution sexuelle de l’être humain. Ce que Freud substantialise cette fois sous le nom de « pulsion de mort ».

Ces deux concepts « compulsion de répétition » et « pulsion de mort » permettent à la psychanalyse de rendre compte des états régressifs. Ils lui ouvrent la voie de la compréhension des psychoses. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que précisément la conduite alcoolique est clairement la répétition d’un comportement d’auto avilissement. L’alcoolique se détruit et ne cesse de renouveler l’expérience d’une perte de contrôle de soi destructrice. Il faudrait alors considérer qu’il ne cherche pas à vivre, même sur un mode dégradé, une situation d’intimité. Cette situation serait pour lui une souffrance qu’il renouvelle chaque fois qu’il perd le contrôle de soi sous l’effet de l’alcool. L’alcoolique ne chercherait pas à retrouver un plaisir à jamais perdu ou vainement désiré, il rejouerait le malheur de ne pas savoir vivre un plaisir de ce type sous une forme pure. Il serait donc comme le masochiste quelqu’un qui cherche une satisfaction qu’il n’atteint que par la souffrance.

*

image 4Nous ne trancherons pas ici cette question. Nous ne savons, après tout, s’il est absolument sûr que le problème de l’alcoolique trouve réellement son origine dans sa difficulté à vivre les situations d’intimité. Ce n’est qu’une thèse séduisante défendue par l’analyse transactionnelle, qui a le mérite de s’accorder avec ce qu’on peut observer autour de soi. Nos villes ont toutes des lieux publics voués à la consommation d’alcool et l’on voit bien que c’est là où les boissons servies sont le plus souvent alcoolisées que se réunit une clientèle presque exclusivement masculine et solitaire. Les casernes et les autres lieux du même genre où sont rassemblés de jeunes hommes retirés de leur univers familier sont toujours également des lieux où les boissons alcoolisées sont consommées souvent avec excès. Le service militaire était autrefois le moment de la vie où s’installaient les addictions. Enfin, l’alcool est fréquemment utilisé pour assurer la cohésion d’un groupe. Il est donc bien en relation avec l’absence d’intimité ou avec le besoin de recréer une atmosphère qui voudrait s’en rapprocher. L’abus d’alcool est souvent aussi la conséquence des ruptures et des accidents de la vie qui affectent l’harmonie des relations familières. Il est utilisé pour calmer les frustrations et les souffrances qu’on ne peut pas partager.

Cependant, si l’analyse transactionnelle permet de caractériser la source probable des tendances à l’alcoolisme, elle ne permet pas de comprendre ce qui dans les profondeurs de la psyché fait qu’un individu se révélera plus vulnérable qu’un autre. Les concepts de répétition et de compulsion de répétition ouvrent des pistes qui restent assez incertaines. Il faut sans doute considérer que la genèse de l’alcoolisme ne correspond pas à celle des névroses ; ce que semble confirmer le fait que son évolution n’est pas celle des névroses. Les recherches les plus récentes tendent à la situer du côté de l’idée de « clivage du moi » avancée par Freud en 1927 dans le cadre d’une réflexion sur les psychoses et le fétichisme. Le problème de l’alcoolique ne viendrait pas alors de son rapport à l’intimité mais à la réalité.

Ouvrages consultés :
Obstination de l’inconscient: « remémoration, répétition et perlaboration » Sigmund Freud, 1914 Editeur : Paris : In Press, 2004
Au-delà du principe du plaisir : Sigmund Freud ; traduit de l’allemand par Janine Altounian, André Bourguignon, Pierre Cotet, Alain Rauzy ; préface de Jean Laplanche Editeur : Paris : Presses universitaires de France, DL 2010 (61-Lonrai : Impr. Normandie Roto impression)

Des jeux et des hommes: psychologie des relations humaines / Eric Berne,.. ; traduit de l’américain par Léo Dilé Editeur : Paris : Stock, 1984, cop. 1967

De l’interprétation : Paul Ricœur ; Editions du Seuil 1965

Consulté mais non utilisé :
Pour une psychanalyse de l’alcoolisme : A. de Mijolla, S.A. Shentoub Edition : Nouv. éd. Editeur : Paris : Payot : Rivages, 2004
Explication : cet ouvrage s’appuie sur l’audition de malades alcooliques internés (le plus souvent sous contrainte) faites dans des conditions qui ne leur permettaient pas de se faire entendre : assis sur une chaise au face au psychanalyste qu’ils n’avaient jamais rencontré auparavant, au centre d’une petite pièce enfumée où s’entassait une trentaine de témoins, la plupart inconnus du malade. Toute personne de bonne foi reconnaitra que, dans de telles conditions, il est naturel que les sujets ne fassent qu’exprimer une protestation contre la violence qui leur est ainsi faite. Ils le font avec leurs moyens (souvent très limités) et en devant ménager l’autorité qui s’impose à eux. Ils réagissent comme tout un chacun sommé de présenter à une autorité : ils se limitent à réciter leur CV aussi objectivement qu’ils le peuvent.
Les interprétations de leurs propos par le psychanalyste sont manifestement abusives, accusatrices et parfois extravagantes.image 6