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Comment on tue l’artisanat

images1Nous devions changer notre porte de garage. Elle fermait mal et difficilement. Je cherche donc dans l’annuaire un artisan de la ville qui ferait cela. Le premier et d’ailleurs le seul qui se présente est tout près : ETS PERIER et FILS. Il travaille avec les plus grandes marques de serrurerie (Fisher et Anker).

J’appelle, il me dit qu’il envoie son technicien pour prendre les mesures. Nous fixons un rendez-vous. Je suis un peu étonné par la difficulté du technicien pour trouver l’adresse. Il connait mal la ville. Mais je ne cherche pas plus à comprendre. Il finit par trouver, prend les mesures et me fait un devis : cher, très cher même. Mais, bon, la qualité ça se paie ! Je verse des arrhes.

La porte doit être posée d’ici la fin du mois (de décembre) au plus tard la première semaine de janvier. Les fêtes passent, puis la première semaine de janvier. Je rappelle, c’est la même personne qui répond. Ils n’auraient pas mon adresse ! Je redonne cette adresse. Mais finalement, il semblerait qu’il y ait eu un problème lors de la fabrication de la porte. Elle n’est pas prête. Elle le sera pour la semaine suivante.

Tout cela parait confus ! Je commence à m’intéresser aux ETS PERIER et FILS. Je vois que leur adresse correspond à un bureau d’achat et de vente de métaux précieux ! Une  officine d’usurier, si ce n’est un organisme de blanchiment de capitaux ou de recel ? Le siège social est à Deuil la Barre. Je regarde sur google street : rien qui ressemble à un siège social. Tous les autres établissements sont également fictifs. Ils correspondent à des hôtels, des cinémas, des cafés etc. Ils ont tous le même numéro de téléphone. C’est celui qui est supposé être à Deuil la Barre. Mais l’annuaire pour ce même site donne un numéro surtaxé qui serait celui d’une conciergerie d’entreprise. En l’occurrence, dans le cas d’espèce, c’est celui d’un routeur qui renvoie les appels sur le numéro indiqué ailleurs dont je ne sais pas en final où il aboutit. Je commence donc à avoir de gros doutes. Les arrhes ont été encaissées. Je ne sais pas à qui j’ai affaire.

Mes recherches me font découvrir que le nom ETS PERIER et FILS est une dénomination commerciale. La société s’appelle en fait ATOUT DEPANNAGES. Elle s’occupe de  » travaux de menuiserie métallique et serrurerie ». C’est une société par actions simplifiée au capital de 200 euros. Son dirigeant a quatre sociétés toutes montées de la même façon : conciergerie d’entreprise, adresses fictives, capital inexistant. Lui-même n’a pas d’adresse. Son nom laisse supposer qu’il peut être aussi bien israélien que français, peut-être les deux.

Une semaine s’est encore écoulée. Je rappelle mon interlocuteur. Il dit s’appeler monsieur Philippe. Il refuse de donner son nom de famille. Je lui demande de me passer le dirigeant. Il refuse d’abord, j’insiste, je me fâche. Il finit par me donner un numéro de portable. J’appelle et c’est lui qui répond. Il se paie clairement ma tête. Je le menace de porter plainte. Il finit par me dire qu’il y a eu un problème, l’explication est confuse mais il en ressort qu’il faut reprendre les mesures. Il me renvoie son technicien : M. Hamed.

Ce nommé Hamed arrive enfin. Il me raconte que tout vient du fait qu’il a eu un accident de travail. Il est tombé d’une échelle et c’est un miracle qu’il soit encore en vie. Il a eu un mois d’arrêt maladie. Je ne crois rien de tout cela et je le laisse reprendre les mesures. Je remarque que son véhicule, une camionnette hors d’âge, ne porte aucune enseigne, aucun signe distinctif.

Il se passe encore une semaine : toujours rien ! M. Philippe me dit que c’est normal, la porte est en fabrication. Je lui dis que je vais porter plainte contre lui et son patron pour abus de confiance. Je vais voir à l’adresse du bureau d’achat et vente de métaux précieux. Il est fermé. A la brasserie à côté, on me dit qu’il est fermé depuis un mois et demi pour travaux. Il y avait là des boîtes aux lettres. Il n’en reste qu’une à l’extérieur qui correspond à une société de restauration rapide.

Je me rends à la police pour signaler l’affaire. Ils me disent qu’il faut porter plainte car cela a tout l’air d’une escroquerie. Nous commençons à rédiger la plainte jusqu’à ce qu’ils se ravisent et me disent que cela relève plutôt du civil. Il faut s’adresser au tribunal d’instance. C’est bien ce que je pensais, c’est pourquoi je parlais de signalement et non de plainte.

Je rappelle monsieur Philippe pour lui dire que je me suis rendu au commissariat, que j’ai fait un dépôt de plainte et qu’il a intérêt à réagir rapidement s’il ne veut pas d’ennuis. Dans le même temps, je me dis qu’il serait étrange qu’une société créée en 2013 qui a une vingtaine d’adresses sur la région parisienne et autant sur 52 sièges en province puisse être montée pour escroquer les gens du montant des arrhes sur des affaires de portes et de serrures. On ne peut tout de même pas escroquer tout le monde, sur toute la France, sur plusieurs années. C’est trop.

Je harcèle monsieur Philippe. Il me dit que la fabrication de la porte est faite. Il reste à la transporter. Il refuse de me dire d’où elle vient. C’est « dans le sud » mais il ne sait pas où. Il ne s’occupe pas de cette partie-là de l’affaire. Je ne sais vraiment pas quoi penser de ce micmac ! Il m’assure, me jure, met sa tête à couper : la porte sera posée le jeudi suivant, soit le jeudi de cette semaine.

Le jeudi je l’appelle. Il me dit qu’il envoie une équipe pour démonter l’ancienne porte. La nouvelle  sera livrée aussitôt. Je lui dis qu’il est hors de question de démonter quoi que ce soit tant que je n’aurais pas vu cette porte. Je  veux me garder la possibilité de la refuser quitte à avoir des difficultés à me faire rembourser les arrhes.

images2L’équipe de démontage arrive. C’est M. Hamed. Il me dit qu’il est d’accord avec moi. L’usine s’est déjà trompée une fois dans les cottes, il veut vérifier avant de faire quoi que ce soit. La porte arrive. Elle est aux bonnes mesures et semble de bonne qualité. J’assiste au montage. Je ne lâche pas l’équipe une seconde. Je vois rapidement, qu’ils sont compétents et expérimentés, qu’ils ont les outils qu’il faut. Tout se passe bien.

Hamed me parle politique. Il me dit qu’il va voter pour Macron. Je lui oppose la loi Macron : travail le dimanche, travail précaire, à la tâche. C’est justement ce qu’il veut. En fait, je comprends que c’est sa situation. Il est soit artisan, soit autoentrepreneur, peut-être salarié à la tâche. Je comprends qu’il rencontre M. Philippe dans leurs bureaux à St Ouen (adresse qui ne figure nulle part mais qui est en fait la seule non fictive).

Toute l’affaire se résume finalement à cela : une société a des bureaux fictifs dans tout le pays. Elle se présente sous une dénomination qui la fait passer pour un artisan local, pour une affaire familiale. Elle occupe tout l’espace sur internet et paie très cher pour cela (selon M. Hamed). Cela lui permet de capter l’ensemble de toutes les commandes. Elle a ainsi le pouvoir. Elle est à la fois patron et client unique de ceux qui travaillent pour elle. Ils auraient pu être artisans, ils ne le sont pas ou ne le sont plus. Ils sont tenus par cette société qui les fait travailler si elle veut et quand elle veut. Ils n’ont aucune prise sur elle d’où leur incapacité à expliquer les problèmes rencontrés. La société capteuse fait travailler également le fournisseur (le fabriquant des portes) et en obtient vraisemblablement les prix les plus avantageux. Ce qui est ainsi organisé c’est la mort de l’artisanat local et familial qui repose sur la renommée et la clientèle constituée. L’artisanat se fait prendre sa clientèle et se trouve captif de celui qui l’accapare. C’est d’ailleurs ce que me disait dans son discours politique M. Hamed : l’artisanat, c’est fini. Rien ne sert de le regretter selon lui. Il faut s’adapter et c’est ce qu’il a fait. C’est ce que font tous les autres quitte à couvrir les cafouillages de leur donneur d’ordre comme cela s’est produit pour ma commande.

Cela pourrait être risible, c’est en fait très grave : ce à quoi nous assistons ici, semble-t-il, c’est à un retour au capitalisme du 19ème siècle dans le cadre du capitalisme financiarisé ! Il faut lire à ce sujet « L’institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire » de Claude Didry. Ce sociologue et historien rappelle que le capitalisme du 19ème siècle ne connaissait pas le salariat mais le « louage d’ouvrage » (d’où vient le terme « ouvrier ») autrement appelé le travail à façon.   Dans ce cadre très peu réglementé, qui était par exemple celui des canuts lyonnais, les ouvriers sont considérés  comme un groupe   hétérogène, libre de travailler pour qui bon lui semble, et d’embaucher pour cela des subalternes (notamment des membres de la famille des ouvriers). L’ouvrier marchande son  ouvrage. L’exemple donné par E. Zola dans Germinal est celui de la figure du haveur, immortalisée par le Maheu qui emploie sa famille et éventuellement d’autres personnes (en l’occurrence E. Lantier) et qui prend l’ouvrage à travers la mise aux enchères des veines de charbon par la compagnie. On retrouve le même rapport dans des usines où le chef d’atelier (le « tâcheron ») est désigné comme l’employeur des ouvriers par le propriétaire des installations, en vue de décharger ce dernier de toute responsabilité en matière de contrôle des embauches et des conditions de travail. Ce « marchandage » qui fait échec aux lois sociales est condamné, surtout par des acteurs du mouvement ouvrier, des socialistes, des républicains, des catholiques sociaux, car il engendre une exploitation entre ouvriers mêmes, le travail des enfants et des femmes dans des conditions inadaptées, un brouillage de la lutte des classes… Il faudra attendre 1892 pour qu’une loi remette explicitement en cause ce phénomène. Il est progressivement remplacé par le salariat.

L’institution progressive du salariat est ainsi une conquête du mouvement ouvrier et non la caractéristique première du capitalisme. Le salariat lie le travailleur et son employeur par un contrat qui fixe les conditions du travail : son paiement, sa durée,  sa mise en œuvre par les moyens fournis par l’employeur. Dans le cadre du salariat, le travailleur a des droits qui vont toujours croissants pendant tout le 20ème siècle et l’employeur des responsabilités qu’il ne peut pas déléguer. Ces droits et ces responsabilités  sont remis en cause par les nouvelles formes de travail auxquelles on assiste qui ne sont rien d’autre qu’un retour à la situation du 19ème siècle.

 

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