Le système des inégalités

image 2Pour les lecteurs qui l’aurait perdu de vue, il faut rappeler que nos trois derniers articles forment un commentaire de la 6ème thèse sur Feuerbach. Ce commentaire n’est pas un pur exercice intellectuel. Il a pour but d’établir que les droits fondamentaux, dont la philosophie universitaire se plait à répéter la critique, ne sont pas une simple production idéologique. Ils sont inscrits dans l’essence humaine, c’est-à-dire qu’ils sont la forme par laquelle doit passer nécessairement et ne peut manquer de s’exprimer l’effort d’émancipation humaine. Par la lecture de « la question juive » de Karl Marx, objet des articles du 1er au 15 mars, nous avons écartés les obstacles au dégagement de cette question de l’essence humaine. Nous avons abouti à la définition proposée par la 6ème thèse sur Feuerbach qui dit « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé, dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux ». L’article du 18 mars a principalement commenté l’expression « essence humaine ». Celui du 21 mars analyse le concept de « rapports sociaux » comme producteurs de l’essence humaine et celui du 25 mars fait le lien entre conscience et rapports sociaux et explique comment les rapports sociaux produisent l’essence humaine. Il reste à comprendre pourquoi Marx a utilisé le mot « ensemble ». En quoi les rapports sociaux forment-ils un « ensemble » et quelle est l’importance de ce fait pour la compréhension de ce qui fait l’essence humaine ? C’est encore une fois la lecture de Danièle Kergoat qui va permettre de répondre à ces questions. Nous expliquerons quel type d’ensemble forment les rapports sociaux. Alors le lieu des tensions sociales sera à jour : l’ensemble que forment les rapports sociaux se manifeste comme « système des inégalités ». C’est parce que les rapports sociaux forment un ensemble que les tensions qui leur sont inhérentes se cumulent. Ces tensions se focalisent sur la question des inégalités et sur un point critique, la propriété. Cela sera expliqué par une lecture des travaux des sociologues : Alain Bihr et Roland Pfefferkorn.

Commençons par ce que nous apprend Danièle Kergoat : elle a travaillé d’abord en étudiant le rapport social de sexe, c’est-à-dire la question des tensions dues aux inégalités entre les sexes. Ses études apportent un élément essentiel à la compréhension des rapports sociaux et par là de l’essence humaine : l’idée de l’intrication des rapports sociaux. Danièle Kergoat remarque que les dernières décennies du 20ème siècle ont vu l’émergence d’un mouvement revendicatif féminin qui a posé la question de l’articulation des rapports sociaux de sexe et des rapports sociaux de classe. Par son refus de considérer la domination masculine comme un fait de nature ou comme un effet incident de la domination de classe, ce mouvement a ouvert la voie pour penser la pluralité des rapports de pouvoir et interroger les relations qu’ils entretiennent les uns aux autres. Danièle Kergoat soutient que les rapports sociaux qui produisent des groupes antagoniques ne doivent pas être hiérarchisés, qu’ils sont irréductibles les uns aux autres, qu’ils se coproduisent mutuellement et réciproquement. Le féminisme radical, dont Danièle Kergoat adopte en partie les thèses, conteste la primauté du conflit de classe comme conflit principal et se refuse à postuler une relation de subordination de la structure de la famille à celle du mode de production, qui pourrait conduire à faire dépendre l’évolution de l’une de celle de l’autre. Ce choix théorique lui a permis de développer les concepts de « co-extensivité » et « consubstantialité » des rapports sociaux. Ces deux concepts permettent de justifier l’importance du mot « ensemble » dans l’expression « ensemble des rapports sociaux » et de comprendre pourquoi Marx a fait cette précision.

image 3La « co-extensivité » c’est l’idée qu’on ne peut pas analyser les rapports sociaux de sexe de manière isolée ou séparée, mais qu’ils doivent être vus comme étroitement intriqués aux rapports de classes. Ces rapports sont toujours présents ensemble et structurent la totalité du champ social. Danièle Kergoat exprime cela de cette façon : « la co-extensivité […] renvoie au dynamisme des rapports sociaux puisque ce concept veut rendre compte du fait que les rapports sociaux se co-produisent mutuellement ».

Dire que les rapports sociaux sont co-extensifs c’est affirmer qu’ils s’interpénètrent et qu’ils se renforcent l’un l’autre sans que l’un l’emporte sur l’autre. Les groupes sociaux, tels que les classes, sont toujours des groupes sexués. L’unité de base d’une société, et des groupes sociaux qui la composent, ne peut pas être un individu asexué car le genre humain n’existe pas hors de sa double forme, masculine et féminine. Seule des communautés restreintes peuvent être unisexes, aucune classe ne l’est et aucun rapport social n’est externe au rapport social de sexe. Les façons de vivre, l’appartenance de classe et la vie des femmes ou des hommes, ne sont pas indépendantes l’une de l’autre mais sont prises dans le même mouvement. Toutes les relations qu’engage une personne sont liées. Certes, selon que l’on est dans le cadre d’une biographie ou dans celui de l’étude d’un groupe social, on pourra s’intéresser prioritairement à l’une ou à l’autre facette des personnalités mais toutes devront être mobilisées car une personnalité ne se scinde pas ; elle est toujours entière.

La « consubstantialité » complète cette idée. Danièle Kergoat l’a définie ainsi : « La consubstantialité, c’est l’entrecroisement dynamique complexe de l’ensemble des rapports sociaux, chacun imprimant sa marque sur les autres ; ils se modulent les uns les autres, se construisent de façon réciproque ». Il est affirmé par-là que les rapports sociaux interagissent l’un sur l’autre. L’identité de sexe, la position de classe, le lien à une nation, une culture, une race sont vécus ensemble et se colorent, s’influencent les uns les autres. L’entrée dans ces rapports sociaux se fait par une éducation au cours de laquelle toutes ces composantes de la personne sont structurées dans un même mouvement. Une personnalité adaptée intègre toutes ses composantes en un tout équilibré. L’éducation est réussie quand elle préserve une marge de liberté qui permet à la personne d’engager son émancipation.

Cela étant acquis, il faut en tirer toutes les conséquences. Il faut compléter et valider l’apport de Danièle Kerogat en faisant appel aux travaux d’autres sociologues qui nous disent également, mais à partir d’autres données, que les sociétés contemporaines sont segmentées, hiérarchisées et conflictuelles, que s’y opposent non pas des individus mais bien des groupements d’individus partageant une position commune (à la fois objective et subjective) dans la société. Les travaux de ces sociologues autorisent à dire que nos sociétés sont divisées en classes, qu’elles sont inégalitaires : que les rapports sociaux sont, par nature, inégalitaires. L’idée même de « rapports sociaux » telle que l’a définie Danièle Kergoat, comme tension traversant le corps social, implique celle de situation inégale car c’est généralement autour de la question des inégalités que se cristallisent les antagonismes sociaux et que se créent des tensions. Reste à tirer toutes les conséquences de ce fait.

image 1L’ensemble des rapports sociaux forme ce qu’on peut appeler le système des inégalités. Mais pour analyser ce système, il faut d’abord établir ce qu’on entend par inégalité sociale. Alain Bihr et Roland Pferfferkorn, dans « le système des inégalités », proposent la définition suivante : « Une inégalité sociale est le résultat d’une distribution inégale, au sens mathématique de l’expression, entre les membres d’une société, des ressources de cette dernière, distribution inégale due aux structures mêmes de cette société et faisant naître un sentiment légitime ou non, d’injustice au sein de ses membres » 1. Cette définition retient deux critères d’appréciation des inégalités de nature différente : les inégalités doivent être à la fois ressenties et mesurables. Elles sont à la fois de l’ordre de l’objectif et de l’ordre du subjectif.

Les inégalités sont avant tout un fait objectif. Elles ont toujours des dimensions multiples et qui se cumulent pour une partie du corps social sous la forme d’avantages et de privilèges et pour la partie antagonique sous la forme de handicaps et d’exclusion. Elles ont une forte tendance à renforcer la polarisation sociale entre richesse et pauvreté, précarité et sécurité, rôle actif ou passif dans les institutions politiques etc. Elles ont aussi une forte propension à se reproduire de génération en génération, ce qui en fait précisément un système. Le mot système est utilisé ici dans le sens que lui donne Edgar Morin : « un système est une unité complexe formée par l’organisation des interrelations entre une multiplicité d’éléments, qui lui confère à la fois des propriétés spécifiques (relativement à ceux de ses éléments composants), une certaine cohésion sinon cohérence et une capacité homéostatique, autrement dit la capacité de rétablir son ordre propre et donc de se maintenir en dépit des modifications internes ou externes qui peuvent se produire ». La propriété première d’un système, c’est de perdurer et de se renouveler parce que le système tient et fait vivre ensemble ses éléments.

Parce qu’elles forment un système, les différentes inégalités interagissent entre elles et se déterminent réciproquement. Elles sont mutuellement causes et effets les unes des autres. Cette interaction entre les inégalités, qui les exacerbe, est la conséquence de la co-extensivité et de la consubstantialité des rapports sociaux analysées par Danièle Kergoat, puisque les inégalités ne sont que la forme visible des rapports sociaux. Elles en reproduisent nécessairement la structure.

Les inégalités dans l’ordre de l’avoir se traduisent par des inégalités dans l’ordre du pouvoir. Elles ne se limitent quasiment jamais à l’accès aux ressources matérielles. L’inégalité de moyens s’accompagne toujours d’une inégalité d’accès aux réseaux de socialisation et aux formes de reconnaissance sociale. Elle est aggravée par une inégalité dans l’accès aux savoirs, à la culture et aux distinctions qui les consacrent (comme les diplômes et la maîtrise de certains codes sociaux).

Les études sociologiques démontrent que, parmi tous les facteurs d’inégalité, celui qui a le plus d’effet aggravant sur les autres facteurs d’inégalité est l’inégalité au sein des rapports de production. Il est immédiatement suivi par l’inégalité de revenu qui lui est lié. L’inégalité au sein des rapports de production se définit par l’opposition entre propriétaires et non propriétaires des moyens de production et celle entre fonctions de commandement ou d’encadrement et fonctions d’exécution. Ce facteur a un effet direct sur l’inégalité face à l’emploi, sur l’inégalité de revenu et de patrimoine, l’inégalité face à la consommation, à la santé, à l’institution scolaire, à l’accès à l’espace public. L’importance primordiale de ce facteur tend à confirmer le rôle déterminant des rapports de production sur les autres rapports sociaux et par conséquent à réfuter Danièle Kergoat quand elle nie cette primauté.

La notion de ressources sociales, telle qu’elle vient d’être décrite, se décline sous tous les aspects du champ social. Les ressources sociales sont aussi bien matérielles que symboliques. Leur distribution inégalitaire est ce qui apparaît d’abord, elle est l’effet le plus tangible des rapports sociaux qu’ils soient des rapports de production, des rapports sociaux de sexes ou de générations etc. Cet accès inégal aux ressources sociales, base de l’inégalité sociale, est un effet des structures constitutives de la société. Son origine, sa cause première, se trouve au fondement, dans ce qui est la racine de la structure sociale : dans le régime de propriété (et les formes de transmission du patrimoine qu’il permet). La division du travail, les relations de classes, d’ordres, de castes et de hiérarchie sont liés à ce régime de propriété. Ainsi, les inégalités sont produites par la société, par la forme des rapports sociaux spécifiques au mode de production qui la structure. Mais, attention, il faut préciser ici que ce n’est que dans la société bourgeoise, la société moderne, que la question de la propriété apparait dans toute son acuité. La propriété n’est pas un fait universel, elle est apparue au cours de l’histoire et s’est transformée. Elle n’est propriété bourgeoise que dans les sociétés modernes. C’est la raison pour laquelle cette question n’est posée que très récemment dans le développement historique. Tout cela a été analysé dans l’article du 12 mars « la question de la propriété » que le lecteur est invité à relire.

Le fait que la propriété peut revêtir des formes variées et plus ou moins directement perceptibles explique que la conscience des inégalités n’est pas la même selon les époques. Les inégalités sont ressenties sous la forme d’un sentiment d’injustice et sont d’autant mieux perçues que ce sentiment est intense, qu’il est une souffrance. Il n’y a pas d’exemple où des rapports sociaux fortement inégalitaires n’aient pas fait naître ce sentiment dans la partie dominée de la société, au moins sous la forme d’aspirations religieuses ou d’utopies. C’est ce sentiment qui est producteur d’idées nouvelles et d’évolution des mentalités qui vont vers une conscience plus large et une aspiration plus vive à l’émancipation. Il est la source des revendications fondées sur l’idée d’un droit naturel et qui est à l’origine de l’élaboration de l’idée de droits humains.

A l’inverse, les pensées dominantes, celles qui sont l’expression politique ou philosophique des classes dominantes, travaillent toujours à justifier les inégalités et à dénier ou à détourner le sentiment d’injustice. Là où les inégalités sont trop criantes pour être masquées, les classes dominantes diffusent un discours stigmatisant et culpabilisant. Elles peuvent aller jusqu’à désigner un groupe comme bouc émissaire. La pensée dominante a des formes particulièrement subtiles dans la période contemporaine ; En contrôlant le registre conceptuel dominant et en y imposant la notion confuse de « classe moyenne », elle essaie de maintenir autant qu’elle le peut un écart important entre la situation objective et son vécu. En vantant les vertus du « mérite », elle entretient une croyance exagérée en la possibilité de mobilité sociale ascendante.

image 4Le discours inégalitaire prend aussi des formes philosophiques. Selon Alain Bihr et Roland Pferfferkorn, ce discours est prépondérant dans la tradition philosophique de Platon à Hegel en passant par Aristote, les Pères de l’Eglise, Machiavel, Hobbes, Spinoza 2 ou Montesquieu. Pour la période contemporaine, la théorie de John Rawls est une forme nouvelle de justification des inégalités. Elle considère que « les inégalités économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois, (a) l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun et (b) qu’elles soient attachées à des positions et des fonctions ouvertes à tous » 3 . Ce qui n’est que la reprise du discours justificateur du libéralisme économique : de sa prétention à assurer « l’égalité des chances » et de sa prétention à démontrer que les plus pauvres bénéficient de l’enrichissement de quelques-uns par un effet de diffusion. Prétentions démenties par l’évidence de l’accroissement des inégalités et du paupérisme. Ce discours ne vaut d’ailleurs que dans le domaine des biens matériels 4. Dans ses formes plus populaires, le discours inégalitaire se dissimule sous l’aspect d’une « science économique » accompagnée d’un discours apologétique et souvent « droit-de-l’hommiste » qui s’abrite derrière la défense et la promotion de l’égalité formelle d’individus mus par l’égoïsme. Dans les pensées politiques d’extrême droite il prend la forme de la légitimation du culte de la hiérarchie et de l’autorité, liée à la crainte du déclassement.

Il reste juste à apporter encore une précision : Il y a des causes d’inégalité qui ne tiennent pas directement à la société comme celles qui résultent du climat, de la fertilité diverse des terres, de ce qui est lié à la géographie comme la localisation des richesses en matières premières ou comme la présence d’obstacles ou au contraire de facilités de circulation. Mais plus les sociétés sont organisées, plus elles sont hiérarchisées, plus les bases du système social (en particulier le système de la propriété) sont facteurs d’inégalités en amplifiant, ou parfois en inversant, ce qui vient de l’environnement. Les inégalités de talent que l’on constate entre les individus peuvent avoir un effet notable sur leur destin personnel (selon ce que peuvent permettre les rigidités, ou la flexibilité, sociales) mais elles sont le plus souvent elles-mêmes les conséquences des inégalités dans l’accès à l’éducation, à la santé, et donc, à la base, aux ressources sociales. Elles sont sans effets sur la forme des rapports sociaux qui s’imposent à tous et elles n’ont pas le pouvoir de les renverser. Le rapport social l’emporte toujours sur les opportunités offertes par le talent personnel. Un individu peut passer d’un groupe à l’autre : les groupes demeurent et leur conflictualité n’en est pas modifiée. Les droits acquis par un individu ne modifient pas les rapports de droit dans la société.

On retrouve toujours le cumul des inégalités au cœur des rapports sociaux intriqués et, à son fondement, se pose la question de la propriété ou de l’accès aux biens. Par là on rejoint à nouveau la question du droit qui ne peut manquer de se poser dans le conflit autour du partage des ressources et ses codifications légales. Cette question du droit se pose d’autant plus fortement que la propriété est débarrassée de ses masques religieux ou traditionnels. C’est pourquoi l’idée de droits fondamentaux a surgi historiquement là où s’est imposé la forme bourgeoise de la propriété, en Angleterre d’abord mais de façon encore confuse, ensuite dans les colonies anglaises d’Amérique car elles ont construit directement une société capitaliste, et enfin sous une forme parfaitement maitrisée en France lorsque la Révolution a consolidé la propriété bourgeoise. Alors s’est engagé une trialectique ! Par ce terme je désigne la logique propre au développement de la trinité essence humaine/rapports sociaux/droits fondamentaux dont les rapports sociaux sont le centre ; logique dans laquelle les droits fondamentaux trouvent leur genèse ontologique, c’est-à-dire leur fondement. Ce fondement, qui commence à se laisser voir, sera l’objet des prochains articles.

1 Le système des inégalités – Alain Bihr et Roland Pfefferkorn – Editions la découverte – 2008
Alain Bihr : professeur à l’université de Franche-Comté – sociologue
Roland Pfefferkorn : professeur de sociologie à l’université de Strasbourg

2 Spinoza est cité ici pour son affirmation d’une inégalité entre hommes et femmes : «Si les femmes étaient par nature les égales des hommes, si elles avaient au même degré la force d’âme et les qualités d’esprit (…), parmi tant de nations différentes, il ne pourrait pas ne pas s’en trouver où les deux sexes règnent également, et d’autres où les hommes seraient régis par les femmes (…). Mais cela ne s’est vu nulle part»

3Théorie de la justice – Editions du Seuil – 1987 –page 91

4 Alors que Rawls admet certaines mesures correctrices, Hayek les refuse car il considère que toute discrimination positive remet en cause l’égalité en droit et va à l’encontre du marché reconnu comme un promoteur de la chance pour tous. Il partage par ailleurs sa logique : « Nous devrions considérer comme l’ordre de société le plus désirable, celui que nous choisirions si nous savions que notre position initiale dans cette société dépendra du seul hasard ». Droits, législation et liberté 1976

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Comprendre la mondialisation : 2

image 3Au cours des décennies qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale, tous les éléments de ce qui allaient permettre la « mondialisation » se sont mis en place. Dans le même temps les premiers obstacles à cette mondialisation sont apparus et ont été surmontés par le capitalisme.

Obstacles à la mondialisation : la remise en cause de la domination impérialiste s’est déployée sous deux formes : la première, en Russie, puis en Chine, et autour d’eux, avec l’installation de régimes qui ont aboli la propriété privée des grands moyens de production. La seconde, s’appuyant sur le « camp socialiste »  a été celle de la longue vague des guerres de libération nationale. Durant cette période, le capitalisme s’est adapté en adoptant dans les pays du centre la forme, le mode de gestion, du Keynésianisme.

Riposte du capitalisme : la période de résistance et d’adaptation du capitalisme s’est achevée dans les années 1970/80. Ces deux décennies 70/80 qui ont été marquées par une suite d’événements dramatiques :

–          Une crise économique mondiale qui touchant à la fois les monnaies et le commerce international, connue sous le nom des « chocs pétroliers » (fin des accords de Brettons-Wood en 1971 précédé et surtout suivi de vagues de dérèglementation des marchés monétaires et financiers qui ont globalisé la sphère de la finance et déplacé son centre vers les États-Unis)

–          le renversement en 1973 du gouvernement démocratiquement élu au Chili par un coup d’État militaire d’une sauvagerie inouïe (étendu à tout le sous-continent sous la forme de l’opération Condor). Le but étant clairement d’épouvanter et de sidérer les mouvements de libération partout dans le monde. Ce coup d’État faisait du pays le premier laboratoire des politiques préconisées par Milton Friedman et l’école de Chicago : le mode de gestion ultra-libéral

–          La même année : guerre du Kippour qui voit la défaite du nationalisme arabe avec pour conséquence l’installation de dictatures soutenues par « l’occident ».

–          L’arrivée au pouvoir en Grande Bretagne et aux États-Unis des artisans du type de politiques mises en œuvre au Chili ; écrasement du mouvement syndical en Angleterre. Nouvel avertissement donné aux pays du Sud par le raid sur les Malouines en 1982 ; relance de la course aux armements et de l’agressivité internationale par le soutien aux « contras » au Nicaragua.

–          Chute de l’URSS en 1989 à la fois du fait de son incapacité à faire face à la nouvelle forme de guerre froide usant du thème des droits de l’homme, et du fait de ses difficultés économiques et politiques, qui furent utilisées par une élite qui s’était consolidée (une bureaucratie), pour s’affranchir de ses liens avec la population jusqu’à s’emparer à la fois du pouvoir et des ressources économiques

–          Application en Russie, en Pologne, en Asie et en Amérique du Sud des politiques « libérales ».

–          Guerre d’Irak, etc. (à la fois conséquence et moteur des dépenses militaires – 1/5 du budget fédéral aux USA[1])

image 1La liste pourrait être poursuivie mais elle suffit à montrer que la seconde vague de mondialisation (l’adoption de la gestion néo-libérale) ne se fait pas sous le signe de la démocratie, qu’elle soit politique ou économique, mais qu’elle s’accompagne partout de la destruction de la démocratie ou de son dévoiement. Le nouveau déploiement mondial des monopoles s’accélère à l’occasion de chaque crise ou de chaque catastrophe. Les suites du tsunami au Sri Lanka en 2004 ou du cyclone Katrina aux États-Unis en sont des exemples frappants[2]. La nouvelle mondialisation se nourrit des crises, vit des crises et exporte et amplifie les crises. Elle est une prise de contrôle de la planète par les monopoles capitalistes et les tenants de leur système de domination : l’ultralibéralisme économique. Elle sape partout les valeurs démocratiques auxquelles les sociétés aspirent pour leur substituer la seule loi de la spéculation et du profit. Ceci reste pourtant inaperçu d’une grande partie des citoyens des pays du centre. Tout est fait pour leur faire croire qu’au contraire c’est leur pays qui voit sa démocratie menacée par des forces terroristes. C’est ainsi que le 11 septembre 2011 veut faire oublier le 11 septembre 1973.

La gestion néolibérale et ses effets : le prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz indique que cette nouvelle période a permis que « dans les dernières décennies du XXe siècle, le nombre réel de pauvres s’est accru de près de cent millions »[3]. L’effet de la gestion néolibérale a été de réduire les prix de produits fournis par les pays parmi les plus pauvres tandis qu’augmentaient ceux des biens qu’ils doivent importer. Ce qui est allé jusqu’à provoquer des émeutes de la faim en 2008 et 2011 dans un nombre de pays particulièrement important : en Égypte, au Maroc, en Indonésie, aux Philippines, à Haïti, au Bangladesh, au Sénégal, en Thaïlande, au Burkina Faso, en Algérie etc. Il y a ainsi dans le monde un milliard d’hommes qui souffrent de la faim et deux milliards qui subissent des carences alimentaires pendant que dans le même temps la production agricole excède d’au moins 50% les besoins alimentaires. Dans les pays qui ont connu ou connaissent un peu de croissance, celle-ci a profité aux riches. Ce phénomène a provoqué une série de crises[4] : crise mexicaine en 1994, Japon 1995, crises asiatiques en 1997 (Indonésie, Corée, Thaïlande), crise Russe et Brésilienne en 1998, retour de la crise aux États-Unis en 2000 avec ce qu’on a appelé l’explosion de la bulle de la nouvelle économie, crise Argentine en 2001 ; avec en parallèle des crises boursières en 1987, 1998, 2002 et 2007 ; chacune de ces crises étant l’occasion de renforcer les politiques libérales, (et, partant, la puissante des monopoles généralisés), par des politiques d’austérité, de « flexibilité » du marché de travail, c’est-à-dire de destruction des protections sociales. Ces crises éloignent donc toujours plus ce qui pourrait s’appeler une démocratie économique car elles ont pour effet de provoquer l’érosion des classes moyennes qui pourraient être les acteurs d’une telle démocratie.

Confusion idéologique autour de la gestion néolibérale : mais si Joseph E. Stiglitz se plait dans son rôle de critique des « erreurs » des gestionnaires du capitalisme, il n’est pas en mesure de proposer de véritable solution aux crises dont il décrit le mécanisme en technicien. Il se contente d’y opposer « les valeurs de l’idéalisme démocratique » c’est-à-dire, selon ce qu’il écrit : « des politiques qui ne reposent pas sur l’idéologie mais sur une vision équilibrée du rôle des marchés et de l’État » dont il pense qu’elle « seront probablement plus efficaces pour promouvoir la croissance et l’efficacité »[5]. A cela on peut répondre que c’est vouloir modifier le mode de gestion sans toucher au mode de production. Le libéralisme n’est d’ailleurs même pas pensé ici comme un mode de gestion mais seulement comme une « idéologie ». Or, il est « probablement » et même certainement vain de vouloir opposer une idéologie qui promeut des « valeurs » à une idéologie qui est l’expression et l’arme de forces économiques puissantes et dominantes. L’idéologie qui se dit « libérale », n’est que le discours qui accompagne le mode de gestion libéral qui n’est lui-même que la forme prise par le capitalisme dans sa phase actuelle. Elle n’est qu’à la marge affaire de débat politique ou philosophique. Elle est pour l’essentiel le produit d’une pensée mercenaire qui s’est énormément développée au cours de dernières décennies sous la forme de « think-tanks » disposant de très importants moyens et dont les productions sont relayées par le médias.

image 2On peut faire le même type d’objection à « la théorie de la justice » de John Rawls. Elle discute les principes de base d’une société bien ordonnée en laissant de côté l’analyse de la structure et de la domination économique. Alors que J.E. Stiglitz a une connaissance des réalités de l’économie et du capitalisme, John Rawls choisit sous le « voile de l’ignorance ». Seulement le problème n’est pas qu’il veuille choisir sous le voile de l’ignorance mais qu’il ignore effectivement la nature du système économique capitaliste qu’il travaille à moraliser. Il suppose qu’un mode de production résulte ou pourrait résulter en quelque façon d’un contrat social. Il postule sans même imaginer que cela puisse se contester que le mode de gestion se choisit. Sa théorie suppose qu’un discours politico/moral démontrant la supériorité d’une démocratie républicaine est en mesure de modifier le fonctionnement de l’économie. Il voudrait faire d’un discours, d’ailleurs assez largement apologétique, une arme contre une réalité que ceux-là mêmes qui en sont les agents ne maîtrisent pas, dont la crise les laisse impuissants. Tel un chamane, il voudrait changer le monde, conjurer la crise, par la magie du verbe, mais laisse tout intact.

La mondialisation capitaliste se protège en se présentant comme la généralisation d’un mode de vie enviable. Mais quel est ce mode de vie ? C’est ce qui sera discuté dans un prochain article.


[1] En fait on a de plus en plus un usage de la force armée comme mode de régulation du système

[2] « La stratégie du choc » – Naomi Klein Babel – Actes Sud 2008

[3] « La grande désillusion » Joseph E. Stiglitz – Fayard 2002

Aux USA, la part des revenus des 1% les plus riches représentait 10% du revenu total il y a trente ans. Elle en représente 25% aujourd’hui. La part des 10% les plus riches est passée de 1/3 des revenus totaux en 1979 à 1/2 en 2008 – ce phénomène a eu pour effet de faire chuter drastiquement le taux d’épargne des ménages les plus pauvres.

[4] On peut même dire que E. Stiglitz sous-estime l’ampleur de la crise puisqu’il passe sur le choc initial (États-Unis 79) puis sur crise au Mexique en 82, la crise de la dette des années 80, à nouveau la crise aux États-Unis en 87, puis la grande crise de change dans l’Union Européenne de 92-93 (avec pour conséquence la dévaluation du CFA en Afrique).

[5] « Quand le capitalisme perd la tête » Joseph E. Stiglitz – Fayard 2003