Prolétariat et lumpenprolétariat

image 2J’ai lu récemment un livre d’Immanuel Wallerstein « Comprendre le monde – Introduction à l’analyse des systèmes monde ». Je n’ai pas jugé utile d’en faire la critique, j’expliquerai pourquoi. Dans l’immédiat, je m’en tiendrai à deux définitions extraites du glossaire joint à l’ouvrage. Je lis : «ma définition du capitalisme est la suivante : il s’agit d’un système historique caractérisé par la priorité donnée à l’accumulation illimitée du capital ». Une autre définition est celle du prolétariat : « le terme prolétariat est apparu en France à la fin du XVIIIème siècle pour désigner le plèbe, par analogie avec la Rome antique. Au XIXe siècle, on commença à l’utiliser pour désigner plus spécifiquement la main-d’œuvre salariée (urbaine) qui n’avait pas accès à la terre et qui dépendait donc d’un employeur pour vivre. »

Ces deux définitions sont trop pauvres, aussi bien dans leur forme que dans leur contenu, pour fournir la base d’une discussion. Cela apparaitra clairement dans la suite de mon propos. Je vais, dans un premier temps, leur en substituer d’autres qui auront pour premier avantage de s’intégrer dans un système conceptuel cohérent (1). Pour cela, il me faut revenir à la définition des rapports sociaux donnée par Danièle Kergoat, telle que je l’ai reprise dans mon article du 21 mars 2014 et, à partir de cette définition, je vais dérouler l’ensemble des concepts qui y sont associés.

La définition de D. Kergoat présente le rapport social comme une « tension », un antagonisme, qui traverse la société et se cristallise autour d’un « enjeu ». Pour le dire en termes plus quotidiens, elle décrit le rapport social comme une opposition qui travaille la société, en dissocie les membres et les assemble en groupes opposés les uns aux autres. Cette opposition n’est nullement arbitraire ou personnelle mais a pour base des situations où des groupes ont effectivement des rôles à la fois antagoniques et complémentaires (des enjeux). Danièle Kergoat termine ainsi : « Ce sont ces enjeux qui sont constitutifs des groupes sociaux. Ces derniers ne sont pas donnés au départ, ils se créent autour de ces enjeux par la dynamique des groupes sociaux ». Sa définition insiste donc sur le fait que les groupes sociaux se forment du fait de la tension consécutive à l’apparition d’intérêts opposés. Elle nous dit que le rapport antagonique entre les groupes sociaux structurés par la tension dans le corps social est un rapport à la fois de complémentarité et de domination. L’antagonisme n’est personnel que pour autant que les individus sont assignés à un groupe social et s’y reconnaissent. L’assignation est consécutive au milieu social de naissance. Elle est renforcée par l’éducation mais aussi par des formes de contraintes voire de violence.

Il est clair à la lecture de cette définition que deux « enjeux » fondamentaux structurent toute société : la production et la reproduction. Autour de la question de la reproduction à la fois se crée la vie commune des hommes et des femmes, se pose la question du rapport entre les sexes (alors pensés comme des groupes sociaux) et se met en place la problématique de la domination masculine. Le rapport social de sexe évolue dans le temps en correspondance avec les autres rapports sociaux et en particulier avec le rapport induit par l’enjeu de la production. Il faut bien comprendre ici que le rapport social oppose des groupes pensés de façon abstraite (tous les hommes et toutes les femmes ou plutôt les hommes comme genre et les femmes comme genre). Il doit être bien distingué de la relation sociale qui est directe et personnelle et concerne un homme et une femme pris dans des relations affectives et de désir. Le rapport social commande la forme de la relation sociale. Cela signifie que les relations entre hommes et femmes n’est pas la même selon la forme des rapports sociaux, que les institutions qui stabilisent ce rapport social (la famille, les rôles sexués) sont différents et évoluent avec les rapports sociaux.

image 1La même problématique se retrouve dans le cadre du rapport social autour de l’enjeu de la production (qui est le deuxième grand rapport social présent dans toutes les sociétés et à toutes les époques). Cependant, spécifier quels groupes sociaux se structurent autour de l’enjeu de la production exige d’introduire un nouveau concept : celui de mode de production. On appelle mode production les rapports objectifs noués entre les hommes à l’occasion de la production sociale de leur vie matérielle. Le mode de production articule un degré de développement des forces productives avec les rapports de production qui leur sont adaptés. Le mode de production n’est pas le même selon le niveau de développement des moyens de production. Quand l’homme est lui-même la principale force productive, deux modes de production sont possibles : le communisme primitif dans les groupes restreints de chasseurs-cueilleurs, et l’esclavage dans les sociétés plus nombreuses capables de générer un surplus social – ceci essentiellement dans les activités primaires comme l’agriculture et l’extraction minière. La domination est généralement moins directe dans les activités qui exigent un savoir-faire et une certaine autonomie comme l’artisanat ou le commerce.

Le mode de production esclavagiste est dépassé dès lors que les moyens de production exigent une organisation collective : directement pour la production (par exemple l’irrigation) ou pour la transformation des produits et leur échange (par exemple avec les moulins à vent ou à eau et les fours collectifs). Il laisse alors la place au mode de production féodal. A la structuration sociale entre esclaves et hommes libres (avec toutes ses gradations : patriciens et plébéiens etc.) se substituent d’autres groupes sociaux. La société se structure en ordres : noblesse, clergé et tiers état ou bien noblesse, lettrés et paysans (en Asie). Les deux premiers ordres ne participent pas directement en tant que tels à la production. Le troisième ordre se structure entre fermiers et journaliers ou entre maitre de jurandes et compagnons etc.

Le mode de production capitaliste s’impose dès lors que les moyens de production mettent en œuvre des ressources venues d’horizons lointains et des moyens exigeants la collaboration de vastes groupes d’hommes animant des machinismes utilisant des sources d’énergie puissantes et capables de produire en masse. Ce mode de production se caractérise par l’appropriation privée des moyens de production (voir mon article du 12 mars 2014) et non par une mystérieuse « priorité donnée à l’accumulation du capital » – qui ne peut prendre forme que si le capital est déjà là. La société se structure alors en deux pôles : bourgeois et prolétaires. Le pôle bourgeois est celui des classes dominantes, le pôle prolétarien est celui des classes dominées.

Après ce détour, nous arrivons à la définition du prolétariat et à une définition qui lie le concept de prolétariat à celui de mode de production capitaliste.

Développons ce concept : le prolétariat, pas plus que la bourgeoisie, n’est à proprement parler une classe sociale. C’est un des pôles qui s’opposent dans la société capitaliste. Marx l’indique expressément dans le « manifeste du parti communiste » quand il écrit que la première tâche du prolétariat est de se constituer en classe (cette idée n’aurait pas de sens, si le prolétariat était en lui-même une classe !). A Chaque pôle, que ce soit la bourgeoisie et le prolétariat, apparaissent des groupes spécifiques (qu’on appelle précisément des classes). Ces groupes se distinguent par les forces productives qu’ils mettent en œuvre ou dont ils ont la possession (2) ; apparaissent au pôle bourgeois : capitalistes, commerçants, financiers et industriels et, pour le pôle prolétarien : classe ouvrière, salariés du commerce, de la finance ou des administrations etc. Parmi les classes du pôle prolétarien, la classe ouvrière a un rôle dirigeant car elle la classe productrice sans laquelle les autres classes ne pourraient pas se développer. Entre les deux pôles prolétarien et bourgeois se structurent des groupes intermédiaires comme la paysannerie, les artisans et les petits commerçants. Ces groupes mettent en œuvre eux-mêmes leur force de travail alors que les prolétaires ne le peuvent pas puisqu’ils sont dépourvus de tout moyen de production (lesquels sont la possession de la classe capitaliste). La paysannerie est un groupe, divers dans sa composition, qui reste numériquement très important tant que le machinisme et le capitalisme ne sont pas complètement développés (3). C’est comme la classe ouvrière une classe productrice qui assure les moyens de subsistance des autres classes (4).

Assimiler prolétariat et salariat, comme le fait Immanuel Wallerstein, c’est en rester à un niveau purement descriptif (5). Alors que le situer comme un pôle lié à la séparation du producteur des moyens de production propre au mode de production capitaliste, c’est à la fois en restituer la source constitutive et surtout le faire apparaitre pour ce qu’il est : le produit d’une violence (car la tension propre au rapport social de production est dans le cadre du mode de production capitaliste une véritable violence – certes cette violence est moins directe que celle exercée dans le cadre de l’esclavagisme ; elle n’en est pas moins réelle)  .

La violence du capitalisme consiste à contraindre ceux qui sont privés de moyens de production (qui ne possèdent pas le capital) à se mettre au service de celui-ci. Le prolétaire vend sa force de travail : cela signifie que le capitalisme tend à le réduire à un moyen de production. Aucun prolétaire n’accepte cette aliénation. Il ne réduit pas ses capacités à une force productive qui serait à vendre, ni ne considère son temps libre comme celui qui devrait être utilisé à la reproduction de cette force de travail. Comme tout homme, il aspire à développer ses capacités et à avoir du temps pour la création et les loisirs. Dans le cadre du capitalisme, la valeur des marchandises ne se mesure selon le temps de travail social incorporé que pour autant que le travailleur est aliéné (réduit à sa force de travail). Par conséquent, cette valeur/travail n’est pas une donnée naturelle qui serait la résultante de l’aspiration de chacun à économiser son temps de travail, comme on le lit parfois, mais un produit de la société capitaliste progressivement apparu avec elle et destiné à s’éteindre progressivement après son dépassement.

Puisque le prolétariat est un des pôles de la structure sociale générée par le rapport social de production capitaliste et non à proprement parler une classe sociale, il se comprend aisément qu’il y ait à ce pôle des individus qui ne trouvent pas leur place dans les classes sociales productives. Ces prolétaires très précaires, ces marginaux laissés hors de la structure sociale et vivant d’expédients, forment ce qu’on appelle le lumpenprolétariat. On ne peut que s’étonner de voir quelqu’un comme Jacques Rancière considérer que la notion de lumpenprolétariat ne recouvre rien de tangible. Il est pourtant quasiment inévitable que dans un rapport social polarisant comme le rapport de production dans la société capitaliste, il se trouve un certain nombre d’individus qui ne trouvent pas leur place (voir mon article du 4 mars 2014). Rien là-dedans ne devrait étonner ou poser problème.

image 3Cette situation n’est d’ailleurs pas propre au rapport social de production. Le rapport social de sexe, formé autour de l’enjeu de la reproduction, fait apparaitre une situation analogue. Un certain nombre d’individus ne parviennent à se retrouver ni dans le groupe des femmes ni dans celui des hommes. Ce sont les « transgenres » et autres groupes dont l’idéologie dominante fait actuellement très grand cas dans ses efforts pour brouiller la polarisation en masculin et féminin et remettre en cause la légitimité de cette structure sociale (ceci sous prétexte de libération et d’égalité et avec pour effet de subvertir toute compréhension des structures sociales).

Certains auteurs anglophones (Andre Gunder Frank et Paul Baran) utilisent aussi l’expression « lumpenbourgeoisie » pour caractériser les élites sociales des pays colonisés. Cette appellation ne convient pas dans le cadre d’une conception correcte du rapport de production, car cette bourgeoisie soumise à la domination coloniale trouve sa place dans le rapport social de production (même si elle se trouve sous la domination de ses pairs de la société colonisatrice). Elle forme une classe spécifique et non un ensemble d’individus laissés hors des structures sociales générées par le rapport social de production.

Ainsi, dès qu’on a une conception claire de ce qu’est un rapport social, il apparait que les concepts de prolétariat, lumpenprolétariat, classes, mode de production, rapports de production, ne peuvent se comprendre que l’un par l’autre. On ne peut pas concevoir ce qu’est le prolétariat sans comprendre ce qu’est un mode de production et plus spécifiquement ce qu’est le mode de production capitaliste. Et il n’est pas possible de comprendre ce qu’est un mode de production sans savoir ce qu’est un rapport social et sans connaitre les phases de développement des forces productives et des rapports de production qui leur sont liés. Or, tout cela manque dans le travail d’Immanuel Wallerstein, c’est pourquoi il ne m’a pas paru une base de discussion intéressante.

La faiblesse des concepts utilisés par Immanuel Wallestein n’est pas sans conséquence. Ainsi, il fait de l’échange inégal une des caractéristiques des systèmes monde modernes, ou « économies mondes » (c’est-à-dire des ensembles de nations, d’économies mutuellement dépendantes qui sont en relation d’échange et d’exploitation les unes avec les autres) et il présente cela comme une découverte. Mais cet échange inégal n’est une découverte que pour lui. Cette idée figure déjà chez Lénine dans « impérialisme stade suprême du capitalisme ». Elle trouve sa source chez Marx dans l’analyse de la péréquation des taux de profit. En revanche I. Wallerstein ignore complétement la notion d’impérialisme (fondamentale dans le marxisme) qui explique la nature de l’échange inégal dans le cadre du capitalisme monopoliste. Il y substitue la description des luttes d’influence, des luttes pour l’hégémonie, entre États centraux et États périphériques ou intermédiaires (6). Il dit bien que le capitalisme est un « système historique » mais ne dit rien de ses phases et de la logique de leur succession, de ses crises et de leur influence sur les modes de gestion.

Immanuel Wallerstein semble découvrir que le capitalisme cohabite avec d’autres modes de production. Il critique Marx bien à tort sur ce point car si Marx a développé le concept de capitalisme à partir de l’exemple de la Grande Bretagne de son époque, il a bien vu que toute société inclut des éléments des modes de production passés et des prémices du développement du mode de production futur qui doit lui succéder. C’est la base du concept de formation économique et sociale.

Le développement du concept de capitalisme était et est toujours un préalable à l’analyse des sociétés et de leurs relations. Ce n’est que dans la mesure où nous disposons, grâce au travail de Marx, d’un concept clair du capitalisme que nous pouvons analyser le fonctionnement de nos sociétés et la nature des relations internationales. Nous pouvons en particulier comprendre ce qu’est véritablement la mondialisation et ne pas nous laisser enfermer dans la conception purement descriptive et apologétique qui nous est servie quotidiennement (voir à ce sujet la série de mes articles du 18 au 24 novembre 2013).

Enfin, Immanuel Wallerstein soutient que l’accumulation primitive décrite par Marx se poursuit actuellement. C’est introduire la confusion dans cette notion. Personne ne contexte que le capitalisme, lorsqu’il s’introduit dans une société, a un fort pouvoir désintégrateur, ni qu’il est un mode de production prédateur. Seulement, si les mécanismes de prédation propres à l’impérialisme sont souvent analogues par certains aspects à ceux de l’accumulation primitive, ils n’ont aucune raison d’être qualifiés de primitifs.

La faiblesse conceptuelle des idées d’Immanuel Wallerstein trouve son origine, semble-t-il, dans une peur de la critique qui s’exprime clairement dans sa définition du capitalisme. Celle-ci commence ainsi : « Capitalisme : ce terme n’est guère apprécié dans le milieu universitaire, car il est associé au marxisme, bien que dans l’histoire des idées cette association ne soit, au mieux, que partiellement vraie ». Il est navrant de voir ainsi un leader du mouvement altermondialiste, céder devant le terrorisme intellectuel qui voudrait qu’on rejette un concept sans examen dès lors qu’il est marxiste, ou à tout le moins qu’on le vide de sa substance. Cette timidité a un coût : le renoncement à se doter d’un concept sérieux de capitalisme ne permet pas d’envisager un dépassement de ce monde de production. Ainsi Immanuel Wallerstein, dans ses derniers écrits, en arrive à soutenir qu’il n’est pas possible de prévoir une sortie du capitalisme. La forme, comme l’aboutissement de cette sortie, ne pourraient pas être anticipés parce qu’ils seraient en fait aléatoires. D’où l’impossibilité de doter le mouvement altermondialiste d’objectifs précis et d’un programme constructif.

1 – Lénine dans La maladie infantile du communisme : « Le capitalisme ne serait pas le capitalisme si le prolétariat « pur » n’était entouré d’une foule extrêmement bigarrée de types sociaux marquant la transition du prolétaire au semi-prolétaire (à celui qui ne tire qu’à moitié ses moyens d’existence de la vente de sa force de travail), du semi-prolétaire au petit paysan (et au petit artisan dans la ville ou à la campagne, au petit exploitant en général); du petit paysan au paysan moyen, etc. ; si le prolétariat lui-même ne comportait pas de divisions en catégories plus ou moins développées, groupes d’originaires, professionnels, parfois religieux, etc. « 

2 – sur l’axe qui va du prolétariat à la bourgeoisie, on peut distinguer les classes selon le degré de l’exploitation qu’elles subissent : d’abord ceux auxquels l’extraction de la plus-value ne laisse que le nécessaire pour renouveler leur force de travail, puis ceux qui sont souvent exploités  plus encore que les premiers  en pourcentage de la richesse qu’ils créent mais qui reçoivent néanmoins de quoi mener une vie aisée (cadres et ingénieurs dirigeants)   , enfin ceux qui ne possèdent aucun moyen   de production mais à qui leur lien avec la bourgeoisie assurent une situation de super consommateurs (classe consommatrice selon M. Clouscard). Vient ensuite ceux qui possèdent des moyens de productions modestes etc. On passe alors au pôle bourgeois de l’axe.

Rappelons aussi que les rapports sociaux de production et de sexe ne sont pas nécessairement les plus directement perçus dans les sociétés. Chaque société se structure aussi selon différents états liés à leur histoire : noblesse/roture, tribu, race, caste (Inde), religion. Ces états créent des appartenance souvent plus fortes et plus évidentes pour les individus que les appartenance de classe ou la solidarité de sexe. Elles créent plus directement un sentiment d’appartenance à une communauté.

3 – Toute définition et plus encore tout concept correctement développé ne sont possibles que pris dans leurs rapports à d’autres concepts avec lesquels ils forment un ensemble rationnel. Cela a été exposé dans mon article du 30 septembre 2014 « la philosophie comme rapport au monde ».

4 – d’où l’importance de l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie symbolisée par la faucille et le marteau.

5 – et c’est ignorer que le salariat ne s’est développé que lorsque le capitalisme est arrivé à maturité et que la classe ouvrière a pu l’imposer.

6 – le transfert de valeur dans l’échange inégal reste confus chez I. Wallerstein car il refuse la notion de plus-value. Il définit celle-ci ainsi : « ce terme a un lourd héritage de controverses, voire de débats obscurs. Il n’est employé dans cet ouvrage que pour désigner le profit réel obtenu par un producteur, qu’il peut malgré tout perdre à travers l’échange inégal ». Une nouvelle fois se manifeste ici la crainte des « controverses » et le repli sur un concept inconsistant. En effet I. Walllerstein considère la plus value capitaliste comme le produit de la différence entre prix de vente et prix de production ; il la réduit à son apparence première dans l’échange monétaire. Autrement dit, il considère que les marchandises sont vendues au-dessus de leur valeur, idée dont Marx a démontré l’absurdité (dans des pages qui ne sont obscures que pour qui ne veut pas comprendre).

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La question de l’histoire

image 1Ce blog ayant été interrompu pour une période de vacances, il n’est pas peut-être pas inutile de faire le point de la recherche entreprise par les précédents articles. L’objet ultime de cette recherche est de d’établir, sur les bases d’une philosophie matérialiste, le fondement des droits fondamentaux et par conséquent de ne pas abandonner cette question à l’idéalisme philosophique et à sa critique plus ou moins vénéneuse. Dans ce contexte fonder signifie «démontrer que la proclamation des droits de l’homme, et le développement des droits fondamentaux, ne sont pas un fait contingent de l’histoire, que les droits de l’homme ne sont pas le produit d’une initiative historique heureuse mais qu’ils sont une donnée nécessaire du développement humain, qu’ils répondent à une nécessité qui ne pouvait pas manquer de se concrétiser d’une façon ou d’une autre quand le stade de développement des sociétés les rendaient nécessaires, ceci pour la raison qu’ils sont inscrits dans l’essence même de l’homme, c’est-à-dire qu’ils sont relatifs à ce qui fait que l’homme est homme ». Le premier acquis de la recherche a permis de mettre en évidence l’inscription des droits fondamentaux dans l’essence humaine sous la forme du lien ontologique, de la « trialectique », entre rapports sociaux sociaux/essence humaine/et droits fondamentaux. Nous avons observé, en parallèle, le passage de sociétés organisées par la religion à des sociétés régies par le droit. Cette évolution générale n’est nullement contingente puisqu’elle est commune à toutes les sociétés. Nous avons pu établir qu’elle est liée à l’apparition des formes bourgeoises de propriété et qu’elle prend la forme d’une convergence entre droit et morale.

Il nous reste à établir que l’histoire a une rationalité propre qui ne se réduit pas aux volontés d’individualités exceptionnelles. Elle serait plutôt la résultante imprévue de volontés concurrentes. Dans ce cadre, les droits fondamentaux, comme produits de l’histoire, pourront être considérés comme transcendants aux individus qui s’en réclament. L’humanité a nécessairement une histoire qui dépasse l’individu du fait que les individus sont eux-mêmes des produits de l’histoire et qu’ils sont nécessairement engagés dans un processus d’émancipation car, selon ce qui a été dit : « ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est que l’homme, par le travail, accumule ses productions matérielles et intellectuelles hors de lui, dans le monde social, et de façon potentiellement illimitée. L’homme crée hors de lui les bases concrètes à partir desquelles se forment les individus. Chaque homme ne peut s’assimiler qu’une part limitée des produits du développement humain, il ne s’assimile toujours qu’une partie des moyens de son émancipation. Son émancipation est donc toujours inachevée. Il est toujours arrêté dans son développement. La société lui en offre à la fois les moyens et lui en dicte les limites. L’individu et la société sont le produit l’un de l’autre et se développent l’un par l’autre, mais sont aussi limités l’un par l’autre. C’est ici, dans ce fait premier, que se lient l’essence humaine et l’idée d’émancipation».

Tout cela peut se résumer par cette formule : les droits fondamentaux, c’est l’essence humaine se réalisant dans l’histoire (c’est-à-dire sur la longue durée) car le chemin qui va de l’essence humaine aux droits fondamentaux est celui de l’histoire. L’histoire est la dimension fondamentale du développement humain. On reste philosophiquement idéaliste et on ne comprend pas l’essence humaine et son lien aux droits fondamentaux si on n’y introduit pas la dimension de l’histoire, si on ne la voit pas comme prise dans un processus historique et comme partie d’un processus historique. Il n’y a pas d’hommes sans histoire. Mais comment penser l’histoire ? Encore une fois c’est Marx qui va nous permettre de répondre à cette question.

Parce qu’elle met l’histoire au premier rang des sciences humaines, la conception développée par Marx est à la fois plus large et plus dynamique que celle de la sociologie. Elle unifie les sciences humaines en un système cohérent qui repose sur une philosophie alliant le matérialisme et la dialectique mais qui y ajoute la dimension de l’histoire. L’essence humaine et ses liens avec les droits fondamentaux ne peuvent être véritablement compris que dans ce cadre : que si on y intègre la dimension de l’histoire.

Marx pense l’histoire comme un ensemble de processus, il la comprend dans un cadre conceptuel complexe qu’on peut considérer comme l’illustration concrète de la dialectique qu’il s’est refusé à développer pour elle-même mais dont nous avons essayé de résumer les grandes lignes dans notre article du 16 juin 2013. Le cadre conceptuel de la théorie marxiste de l’histoire est un système de catégories essentiellement économiques dans la mesure où Marx n’a pas eu le temps de produire une critique des doctrines politiques (aussi peut-être parce que son expérience concrète de la politique est restée très épisodique). Son système de catégories doit être considéré comme inachevé même s’il forme un ensemble cohérent : il demanderait à être mis en relation avec un système de catégories élaborées dans le cadre d’une critique du politique qui aurait été équivalente à sa critique de l’économie et l’aurait redoublée sur un autre plan. On peut estimer qu’on trouve une ébauche de cette critique du politique et de cette production catégorielle chez un auteur comme Gramsci mais aussi chez le philosophe argentin Enrique Dussel (dont l’œuvre est très peu éditée en Français). Cependant, même incomplète la conception marxiste de l’histoire, parce qu’elle est centrée sur l’idée de rapports sociaux, peut nous aider à comprendre comment évoluent les rapports sociaux, comment ils modèlent les consciences et comment leur évolution a fait émerger l’idée de droits humains mais comment aussi elle l’occulte. Si nous nous limitons aux concepts élaborés par Marx pour penser l’histoire, c’est qu’ils suffisent à notre propos. Les critiques qui sont adressées à ce système conceptuel ignorent le plus souvent son caractère inachevé. Elles ne voient pas qu’elles critiquent l’apport d’un jeune homme (puisque Marx avait moins de trente ans quand il en a conçu l’essentiel) et surtout qu’elles critiquent l’apport d’une pensée qui vient avant le développement réel de l’histoire comme science. Les apports des écoles historiques modernes, comme ceux de Fernand Braudel, de Jacques Le Goff ou de Georges Duby, complexifient cette conception de l’histoire mais n’en renversent pas les fondements. L’essentiel reste non seulement valable mais est confirmé par la pratique de l’histoire scientifique. Exposons donc cet essentiel et ses concepts les plus généraux (qui seront en gras dans le texte):

Marx pense les rapports sociaux comme produits ou façonnés dans le cadre de « modes de production » fondés sur la domination d’une classe sur une autre ou sur les autres et il les décline en plusieurs concepts associés. Il appelle « rapports sociaux de production » l’ensemble des liens de dépendance réciproques qui s’établissent entre les hommes à l’occasion de la production de la vie matérielle, par l’intermédiaire des objets matériels qui servent à la satisfaction des besoins sociaux (moyens de production et biens de consommation). Il articule les concepts de « rapports sociaux de production » et de « forces productives ». La logique de cette articulation est la suivante : un « mode de production » est un ensemble dynamique constitué par les forces productives et les rapports sociaux de production correspondants. Dans ce qui forme ainsi l’ossature du système économique qui conditionne l’ensemble de la société, les « forces productives » constituent le facteur de développement le plus actif. Elles consistent en l’ensemble des moyens, des puissances aussi bien matérielles qu’intellectuelles, dont dispose la société pour produire.

image 2Son mode de production et la forme de domination politique qui lui correspond sont ce qui caractérise le mieux une société, ce qui conditionne son niveau de développement. Ils sont le cadre de ses rapports sociaux et le déterminant principal de leur forme et de leur niveau humain. C’est au final, dans une société et à un moment de son histoire, ce qui fait que les hommes y sont tels qu’ils sont. Dans le cadre des modes de production fondés sur la domination d’une classe sur une autre, les liens noués à l’occasion de la production et de la reproduction sociale prennent la forme de relations de domination et de subordination. Ils sont antagonistes et produisent une conflictualité entre classes, sexes, races ou ethnies. Ils prennent donc la forme de « rapports sociaux » dont l’ensemble se différencie en rapports de classe, de sexe, de racisation, imbriqués et réagissant l’un sur l’autre.

Ainsi, les rapports sociaux de production sont, pour Marx et le marxisme, le cadre dans lequel les rapports sociaux dans leur ensemble sont produits et s’articulent en formant un ensemble complexe. Ils ont aussi la base du développement historique. Toutefois, selon Marx, s’ils sont un cadre dans lequel s’articulent les autres rapports sociaux et s’ils sont la base (le premier moteur) du développement historique, ce n’est que dans le mode de production capitaliste que les rapports sociaux de production deviennent prédominants dans la conscience qu’ont les hommes de leur histoire (dans le sens où ils modèlent les consciences, où ils sont la base de la rationalité de l’histoire et de la séparation du producteur des produits de son travail et à partir de là, de sa constitution comme sujet). Dans les sociétés les plus anciennes et les plus archaïques, le rapport des hommes à la nature est premier dans les consciences. Les rapports sociaux ne sont vécus qu’au travers de la religion sous une forme aliénée et fantasmatique, la conscience individuelle n’est pas encore développée. L’homme ne se sépare pas de la nature. Tout cela a été développé dans l’article du 25 mars « rapports sociaux et conscience ».

Si les rapports sociaux de production sont constitutifs des rapports sociaux dans leur ensemble, on peut en induire que le « mode d’appropriation » est un élément déterminant de la forme des rapports sociaux et donc des formes d’existence et d’être des hommes qui les vivent. Dans les sociétés les plus développées, qui génèrent un important surplus social, la forme de la propriété des moyens de production est fondamentale : c’est elle qui détermine le plus directement la forme des rapports sociaux de production. Elle est en conséquence ce qui façonne les rapports sociaux qui en sont l’expression. Ces rapports ne seront pas les mêmes selon que la classe dominée est formée d’esclaves ou de serfs attachés au sol qu’ils cultivent. Ils sont bouleversés quand le travailleur doit vendre sa force de travail et dépend du travail domestique pour l’entretenir et selon que la force physique ou le savoir sont l’élément prioritairement mobilisés dans le travail. Ceci vaut à la fois pour les rapports de classe et pour les rapports de sexe. L’un et l’autre se coproduisent et interagissent l’un sur l’autre mais dans le cadre d’un mode de production qui les bornent et les façonnent l’un et l’autre.

Parce qu’elle se fonde sur l’idée de rapports sociaux, la conception marxiste de l’histoire est matérialiste. Le matérialisme ne consiste pas seulement à dire que la matière serait première et l’esprit second (ce qui maintient la division idéaliste) mais à soutenir et démontrer que les chaines causales remontent toujours à une base matérielle, au réel sous sa forme et sa persistance matérielle. Ainsi, Marx considère que l’histoire est autre chose qu’une suite fortuite ou arbitraire d’événements politiques, de guerres, de conflits religieux ou d’idées ou de choix politiques ; elle n’est ni une succession insensée de hasards ni l’œuvre de personnages désincarnés. Quand on remonte la chaine des causes qui partent des événements, l’histoire apparait comme le produit collectif de l’activité d’hommes et de femmes qui ont d’abord à se nourrir, à se vêtir, à se loger et à reproduire leur vie, qui s’efforcent de satisfaire leurs besoins dans les conditions qui leurs sont données et en collaboration (et aussi en lutte) avec ceux et celles avec qui ils font société.

L’histoire a une base matérielle qui la base matérielle de la vie humaine elle-même, laquelle se fait et se maintient par le travail. Car l’humanité satisfait ses besoins vitaux dans l’échange avec la nature par le travail. Sans travail il n’y aurait ni hommes ni histoire. L’essence générique de l’humanité se trouve dans le travail, c’est le travail qui est fondement ultime de l’essence générique de l’homme, c’est dans le travail qu’il a la genèse ontologique de son être. Pour Marx en conséquence, le rapport primordial que les hommes nouent entre eux est celui qui les réunit, et tout à la fois les sépare, dans le travail : c’est la division du travail.

La division du travail est un des concepts centraux à partir duquel les autres s’articulent pour former l’ensemble théorique qu’on appelle le matérialisme historique. Il faut en décrire rapidement les principes théoriques pour comprendre l’importance anthropologique de l’histoire telle qu’elle a été mise en lumière par Marx.

image 3La division du travail dépend du secteur de production (industrie, agriculture, commerce) et du niveau de développement des forces productives. Au final, sa forme est déterminée par le mode de production et en particulier par le développement des forces productives (source d’énergie utilisée, mécanisation, informatisation etc.) et de leur évolution dans le temps : la façon dont les hommes sont organisés pour produire (leurs rapports de production) et les moyens dont ils disposent et qu’ils ont appris à mettre en œuvre (les forces productives) évoluent avec le temps et sont conditionnés l’un par l’autre. Rappelons qu’ils forment ensemble un mode de production dont la forme caractérise un type de société. Les forces productives se développent en modifiant les rapports de production en les faisant passer d’une forme à une autre plus adaptée. Ainsi se succèdent les modes d’appropriation et de distribution (communautaire, familiale, individuelle) et les modes de production (esclavagisme, féodalisme, capitalisme) ainsi que les types humains qui y prospèrent. Ce schéma théorique forme la base de la compréhension des formations économiques et sociales déterminées. Aucune société ne le réalise parfaitement car toute société conserve des éléments du mode de production dépassé ou intègre ceux du mode de production en gestation. De plus, aucune société ne se réduit à son ossature productive. Toute société est, selon l’expression de Georges Lukacs, un « complexe de complexes ». Elle est donc prise dans un ensemble de processus d’évolution dont l’évolution du mode de production n’est que la première. Pour comprendre une société et son évolution historique, il faut donc analyser les « complexes » qui la forment. Et en premier lieu, puisque c’est ce qui est au plus près des rapports sociaux, sa structure de classe.

En effet, les relations économiques caractérisant un mode de production ne s’établissent pas entre individus mais entre classes sociales. Elles se redoublent donc nécessairement en relations politiques à travers des institutions dont la première est l’État. Les classes sociales sont des groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils occupent dans un mode de production. Dans tout mode de production fondé sur une division en classes sociales, on peut distinguer deux classes fondamentales : la classe dominante, la classe dominée. C’est la position qu’un homme occupe dans la division du travail en vigueur dans un mode de production qui définit son appartenance de classe. La conscience qu’il a de cette position détermine le niveau de sa conscience sociale. Si le niveau de conscience des individus est intimement lié à leur position de classe, il n’en émane pas spontanément. Il dépend de multiples facteurs dont le premier est le degré d’organisation autonome de leur classe sociale.

La classe dominante dans un mode de production est celle qui s’assure la maîtrise des moyens de production et qui dispose des produits du travail au détriment de la classe dominée. La lutte des classes qui en résulte est le « moteur de l’histoire » c’est-à-dire ce qui fournit l’explication des événements les plus décisifs et permet de comprendre la dynamique des processus en cours. Cette lutte, tantôt ouverte, tantôt masquée ou indirecte, est fondamentalement inconciliable. Elle suscite de continuelles transformations dans tout l’édifice social dans les domaines économiques, juridiques, politiques et culturels. Chacune de ces transformations a ses racines dans la base économique de la formation sociale concernée (dans l’état de ses rapports de production et de ses forces productives).

L’évolution des rapports juridiques et politiques dans une société dépend en dernier ressort de celle de sa base économique et sociale. Cette évolution s’accompagne de celle des idéologies et des expressions artistiques et culturelles. Ces rapports et ces expressions font partie de la superstructure de toute société. Ils n’ont pas d’autonomie propre bien que chacun soit animé par ailleurs d’une logique et d’une cohérence intrinsèque. La superstructure d’une société est faite de deux ensembles fortement liés : un ensemble de concepts et d’idées sociales (politiques, philosophiques, juridiques, artistiques, religieuses etc.) et un ensemble d’institutions politiques, juridiques et administratives qui y correspond.

Toujours selon la théorie développée par Marx, la base économique et sociale (infrastructure) d’une société a une relation complexe avec ses superstructures institutionnelles et idéelles. Marx n’a jamais vraiment approfondi cette question mais on peut déduire de ses opuscules sur l’actualité politique de son temps que sa théorie n’a rien à voir avec la conception mécaniste que lui attribuent faussement ses détracteurs. Mon article du 24 janvier « conflit de valeurs » propose une piste de recherche originale à ce sujet en faisant l’hypothèse d’une médiation par le « code culturel » (concept emprunté à Michel Clouscard). L’essentiel à retenir est que le rapport de l’infrastructure à la superstructure est réciproque mais, dans ce rapport, la base économique est l’élément dominant en dernière instance. Cela signifie qu’à l’échelle de l’histoire, l’évolution des forces productives et des rapports de production l’emporte sur les représentations qui la freinent : des conceptions sociales ou politiques inadéquates ne peuvent pas s’imposer durablement à une base économique et sociale inadaptée. De la même façon des idées correspondant au développement atteint par un mode de production et à un état des tensions sociales qui lui sont inhérentes ne peuvent finalement que finir par s’imposer. Il en va ainsi de l’idée de droits fondamentaux et de la revendication du respect de ces droits dont nous entendons chaque jour actuellement la clameur dans le cadre du capitalisme à la fois triomphant et en crise. C’est ce que les prochains articles vont développer.

Comprendre la mondialisation : 2

image 3Au cours des décennies qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale, tous les éléments de ce qui allaient permettre la « mondialisation » se sont mis en place. Dans le même temps les premiers obstacles à cette mondialisation sont apparus et ont été surmontés par le capitalisme.

Obstacles à la mondialisation : la remise en cause de la domination impérialiste s’est déployée sous deux formes : la première, en Russie, puis en Chine, et autour d’eux, avec l’installation de régimes qui ont aboli la propriété privée des grands moyens de production. La seconde, s’appuyant sur le « camp socialiste »  a été celle de la longue vague des guerres de libération nationale. Durant cette période, le capitalisme s’est adapté en adoptant dans les pays du centre la forme, le mode de gestion, du Keynésianisme.

Riposte du capitalisme : la période de résistance et d’adaptation du capitalisme s’est achevée dans les années 1970/80. Ces deux décennies 70/80 qui ont été marquées par une suite d’événements dramatiques :

–          Une crise économique mondiale qui touchant à la fois les monnaies et le commerce international, connue sous le nom des « chocs pétroliers » (fin des accords de Brettons-Wood en 1971 précédé et surtout suivi de vagues de dérèglementation des marchés monétaires et financiers qui ont globalisé la sphère de la finance et déplacé son centre vers les États-Unis)

–          le renversement en 1973 du gouvernement démocratiquement élu au Chili par un coup d’État militaire d’une sauvagerie inouïe (étendu à tout le sous-continent sous la forme de l’opération Condor). Le but étant clairement d’épouvanter et de sidérer les mouvements de libération partout dans le monde. Ce coup d’État faisait du pays le premier laboratoire des politiques préconisées par Milton Friedman et l’école de Chicago : le mode de gestion ultra-libéral

–          La même année : guerre du Kippour qui voit la défaite du nationalisme arabe avec pour conséquence l’installation de dictatures soutenues par « l’occident ».

–          L’arrivée au pouvoir en Grande Bretagne et aux États-Unis des artisans du type de politiques mises en œuvre au Chili ; écrasement du mouvement syndical en Angleterre. Nouvel avertissement donné aux pays du Sud par le raid sur les Malouines en 1982 ; relance de la course aux armements et de l’agressivité internationale par le soutien aux « contras » au Nicaragua.

–          Chute de l’URSS en 1989 à la fois du fait de son incapacité à faire face à la nouvelle forme de guerre froide usant du thème des droits de l’homme, et du fait de ses difficultés économiques et politiques, qui furent utilisées par une élite qui s’était consolidée (une bureaucratie), pour s’affranchir de ses liens avec la population jusqu’à s’emparer à la fois du pouvoir et des ressources économiques

–          Application en Russie, en Pologne, en Asie et en Amérique du Sud des politiques « libérales ».

–          Guerre d’Irak, etc. (à la fois conséquence et moteur des dépenses militaires – 1/5 du budget fédéral aux USA[1])

image 1La liste pourrait être poursuivie mais elle suffit à montrer que la seconde vague de mondialisation (l’adoption de la gestion néo-libérale) ne se fait pas sous le signe de la démocratie, qu’elle soit politique ou économique, mais qu’elle s’accompagne partout de la destruction de la démocratie ou de son dévoiement. Le nouveau déploiement mondial des monopoles s’accélère à l’occasion de chaque crise ou de chaque catastrophe. Les suites du tsunami au Sri Lanka en 2004 ou du cyclone Katrina aux États-Unis en sont des exemples frappants[2]. La nouvelle mondialisation se nourrit des crises, vit des crises et exporte et amplifie les crises. Elle est une prise de contrôle de la planète par les monopoles capitalistes et les tenants de leur système de domination : l’ultralibéralisme économique. Elle sape partout les valeurs démocratiques auxquelles les sociétés aspirent pour leur substituer la seule loi de la spéculation et du profit. Ceci reste pourtant inaperçu d’une grande partie des citoyens des pays du centre. Tout est fait pour leur faire croire qu’au contraire c’est leur pays qui voit sa démocratie menacée par des forces terroristes. C’est ainsi que le 11 septembre 2011 veut faire oublier le 11 septembre 1973.

La gestion néolibérale et ses effets : le prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz indique que cette nouvelle période a permis que « dans les dernières décennies du XXe siècle, le nombre réel de pauvres s’est accru de près de cent millions »[3]. L’effet de la gestion néolibérale a été de réduire les prix de produits fournis par les pays parmi les plus pauvres tandis qu’augmentaient ceux des biens qu’ils doivent importer. Ce qui est allé jusqu’à provoquer des émeutes de la faim en 2008 et 2011 dans un nombre de pays particulièrement important : en Égypte, au Maroc, en Indonésie, aux Philippines, à Haïti, au Bangladesh, au Sénégal, en Thaïlande, au Burkina Faso, en Algérie etc. Il y a ainsi dans le monde un milliard d’hommes qui souffrent de la faim et deux milliards qui subissent des carences alimentaires pendant que dans le même temps la production agricole excède d’au moins 50% les besoins alimentaires. Dans les pays qui ont connu ou connaissent un peu de croissance, celle-ci a profité aux riches. Ce phénomène a provoqué une série de crises[4] : crise mexicaine en 1994, Japon 1995, crises asiatiques en 1997 (Indonésie, Corée, Thaïlande), crise Russe et Brésilienne en 1998, retour de la crise aux États-Unis en 2000 avec ce qu’on a appelé l’explosion de la bulle de la nouvelle économie, crise Argentine en 2001 ; avec en parallèle des crises boursières en 1987, 1998, 2002 et 2007 ; chacune de ces crises étant l’occasion de renforcer les politiques libérales, (et, partant, la puissante des monopoles généralisés), par des politiques d’austérité, de « flexibilité » du marché de travail, c’est-à-dire de destruction des protections sociales. Ces crises éloignent donc toujours plus ce qui pourrait s’appeler une démocratie économique car elles ont pour effet de provoquer l’érosion des classes moyennes qui pourraient être les acteurs d’une telle démocratie.

Confusion idéologique autour de la gestion néolibérale : mais si Joseph E. Stiglitz se plait dans son rôle de critique des « erreurs » des gestionnaires du capitalisme, il n’est pas en mesure de proposer de véritable solution aux crises dont il décrit le mécanisme en technicien. Il se contente d’y opposer « les valeurs de l’idéalisme démocratique » c’est-à-dire, selon ce qu’il écrit : « des politiques qui ne reposent pas sur l’idéologie mais sur une vision équilibrée du rôle des marchés et de l’État » dont il pense qu’elle « seront probablement plus efficaces pour promouvoir la croissance et l’efficacité »[5]. A cela on peut répondre que c’est vouloir modifier le mode de gestion sans toucher au mode de production. Le libéralisme n’est d’ailleurs même pas pensé ici comme un mode de gestion mais seulement comme une « idéologie ». Or, il est « probablement » et même certainement vain de vouloir opposer une idéologie qui promeut des « valeurs » à une idéologie qui est l’expression et l’arme de forces économiques puissantes et dominantes. L’idéologie qui se dit « libérale », n’est que le discours qui accompagne le mode de gestion libéral qui n’est lui-même que la forme prise par le capitalisme dans sa phase actuelle. Elle n’est qu’à la marge affaire de débat politique ou philosophique. Elle est pour l’essentiel le produit d’une pensée mercenaire qui s’est énormément développée au cours de dernières décennies sous la forme de « think-tanks » disposant de très importants moyens et dont les productions sont relayées par le médias.

image 2On peut faire le même type d’objection à « la théorie de la justice » de John Rawls. Elle discute les principes de base d’une société bien ordonnée en laissant de côté l’analyse de la structure et de la domination économique. Alors que J.E. Stiglitz a une connaissance des réalités de l’économie et du capitalisme, John Rawls choisit sous le « voile de l’ignorance ». Seulement le problème n’est pas qu’il veuille choisir sous le voile de l’ignorance mais qu’il ignore effectivement la nature du système économique capitaliste qu’il travaille à moraliser. Il suppose qu’un mode de production résulte ou pourrait résulter en quelque façon d’un contrat social. Il postule sans même imaginer que cela puisse se contester que le mode de gestion se choisit. Sa théorie suppose qu’un discours politico/moral démontrant la supériorité d’une démocratie républicaine est en mesure de modifier le fonctionnement de l’économie. Il voudrait faire d’un discours, d’ailleurs assez largement apologétique, une arme contre une réalité que ceux-là mêmes qui en sont les agents ne maîtrisent pas, dont la crise les laisse impuissants. Tel un chamane, il voudrait changer le monde, conjurer la crise, par la magie du verbe, mais laisse tout intact.

La mondialisation capitaliste se protège en se présentant comme la généralisation d’un mode de vie enviable. Mais quel est ce mode de vie ? C’est ce qui sera discuté dans un prochain article.


[1] En fait on a de plus en plus un usage de la force armée comme mode de régulation du système

[2] « La stratégie du choc » – Naomi Klein Babel – Actes Sud 2008

[3] « La grande désillusion » Joseph E. Stiglitz – Fayard 2002

Aux USA, la part des revenus des 1% les plus riches représentait 10% du revenu total il y a trente ans. Elle en représente 25% aujourd’hui. La part des 10% les plus riches est passée de 1/3 des revenus totaux en 1979 à 1/2 en 2008 – ce phénomène a eu pour effet de faire chuter drastiquement le taux d’épargne des ménages les plus pauvres.

[4] On peut même dire que E. Stiglitz sous-estime l’ampleur de la crise puisqu’il passe sur le choc initial (États-Unis 79) puis sur crise au Mexique en 82, la crise de la dette des années 80, à nouveau la crise aux États-Unis en 87, puis la grande crise de change dans l’Union Européenne de 92-93 (avec pour conséquence la dévaluation du CFA en Afrique).

[5] « Quand le capitalisme perd la tête » Joseph E. Stiglitz – Fayard 2003

Comprendre la mondialisation : 1

image 1Je projette d’écrire une série d’articles sur le thème de la mondialisation. Non pas pour me poser en donneur de leçons mais pour me contraindre à y réfléchir un peu sérieusement. Je commence par une distinction qui me parait fondamentale : la différence entre mode de gestion et mode de production. Je traiterai ensuite des origines de la mondialisation. Je vais m’appuyer sur les travaux de l’économiste Samir Amin.

Samir Amin désigne  le mode de production qui s’est imposé sur toute la planète comme « le capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés ». Il ajoute aussitôt que ce système « n’a plus rien d’autre à offrir à l’humanité que la triste perspective de l’autodestruction »[1]. Son analyse le situe, par conséquent, à l’opposé de ceux qui pensent que la mondialisation est porteuse de progrès et de démocratie. La force de cette analyse tient à ce qu’elle évite la confusion très fréquente entre mode de production et mode de gestion.

Mode de gestion : bien souvent ce qui est décrit et analysé, c’est le mode de gestion. La société est alors qualifiée de libérale tandis que sont ignorées ou occultées les lois économiques structurelles inhérentes au mode de production. La société est présentée comme gérée ou comme devant être gérée selon les principes de l’idéologie libérale ; une bonne gestion, une gestion démocratique, étant alors l’affaire de bons principes. On imagine facilement d’étendre le libéralisme, qui serait par nature porteur de démocratie, à tous les secteurs de la société et de l’économie.

image 2Mode de production : c’est oublier que le capitalisme est par nature un mode de production qui se caractérise par la séparation du travailleur des moyens de production (qui sont propriété privée ou parfois publique), qu’il repose sur le travail salarié et fonctionne selon un processus d’accumulation permanent tendant à maximiser les profits financiers en réduisant la part des richesses revenant au travailleur. L’économie capitaliste ne prospère qu’en faisant produire toujours plus de valeur par les travailleurs et en jetant toujours plus de travailleurs dans la production mais elle a, dans le même temps, besoin de maintenir un volant de travailleurs inemployés qui pèsent sur les rémunérations moyennes.

La contradiction entre travail et capital, qui est au cœur de ce mode de production, se traduit selon Marx (Livre III du Capital) par une tendance à la baisse du taux de profit global ou moyen. Cette tendance, liée à la contradiction inhérente au système, se traduit à la fois par le dynamisme de l’économie et par ses crises qui font régulièrement violence à la société en ruinant une partie des détenteurs de capitaux et en rejetant ou en maintenant hors de la production des masses de travailleurs. Elle contrecarre en permanence les efforts pour instaurer la véritable démocratie (à la fois politique et économique) dont les chantres de la mondialisation disent qu’elle est inhérente à la logique d’une gestion libérale.

Faut-il pour autant en conclure qu’il ne peut pas y avoir de démocratie dans une société capitaliste ? La question n’est-elle pas plutôt de comprendre dans quelles limites et à quelles conditions une telle démocratie serait envisageable, si une gestion Keynésienne ne serait pas plus favorable à la démocratie économique qu’une gestion libérale (dans la mesure où il serait possible d’affirmer qu’un choix existe réellement entre les formes de gestion) ou si un autre mode de gestion encore non essayé pourrait être inventé.

Relation entre mode de production et mode de gestion : Pour répondre aux questions posées, il est nécessaire d’avoir une vue claire de la relation entre mode de production et mode de gestion.

Le mode de production précède et conditionne le mode de gestion : c’est le mode de gestion qui s’adapte au mode de production ; ce ne peut pas être l’inverse. Ce n’est pas le libéralisme économique qui crée le capitalisme, c’est le capitalisme qui a produit le libéralisme pour assurer son expansion car ce mode de gestion est, dans la phase actuelle du système,  le plus efficace pour ouvrir le marché mondial et maximiser la rentabilité financière.

Puisque le mode de production est premier, commençons par lui et voyons ce que signifie : « capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés » et voyons pourquoi Samir Amin caractérise ainsi la période actuelle plutôt que de reprendre l’expression admise de « mondialisation ».

La mondialisation : ceux qui caractérisent la période actuelle comme celle de la « mondialisation » partent de ce qui est le plus visible. Pour eux, la « mondialisation » est censée caractériser la période la plus récente du capitalisme. Cette « mondialisation » est présentée comme la preuve incontestable de la supériorité de ce mode de production sur tout autre mode de production. Elle ferait à elle seule la preuve que le capitalisme serait l’horizon indépassable de l’histoire.

La première mondialisation : Samir Amin conteste vigoureusement cette prétention. Selon lui, ce qui se mondialise dans la dernière période, c’est la domination des monopoles capitalistes. En elle-même, la propension à l’expansion n’est pas un trait nouveau du capitalisme. Elle s’est manifestée dès que le système a atteint sa maturité, c’est-à-dire dès qu’il est devenu le mode de production dominant.  Ce mouvement s’est fait en deux temps. Le premier temps est celui qu’on appelle aujourd’hui la « première mondialisation » capitaliste. Il va du milieu du 19ème siècle jusqu’à la guerre de 1914 : il a pris la forme de la conquête coloniale et de l’ouverture forcée des pays au « marché mondial ». L’impérialisme dominant était alors l’impérialisme britannique. Cette phase s’est interrompue à l’occasion de la guerre totale qui a opposé les impérialismes et les nationalismes de 1914 à 1918.

image 3Les origines de la seconde mondialisation : l’Allemagne, vaincue en 1918, est pourtant sortie de la guerre avec un appareil productif intact. Dans la période qui va jusqu’à 1939, avec le soutien des Etats-Unis, elle a été capable à la fois de réarmer et d’imposer dans toute l’Europe la création de cartels qui lui étaient favorables. En 1939, elle est repartie en guerre avec les mêmes buts d’expansion et de soumission de l’Europe qu’en 1914. Elle a pu y imposer son hégémonie et ses cartels jusqu’à une nouvelle défaite. Elle est sortie de la guerre cette fois avec à nouveau un appareil productif quasiment intact mais sans dettes de guerres (du fait qu’elle a financé son effort de guerre par le pillage et qu’elle a pu payer ses importations avec de l’or volé aux vaincus et livré par la Banque d’Angleterre). Le grand vainqueur militaire de la seconde guerre mondiale a été l’URSS ; mais ce pays est sorti exsangue de l’épreuve : avec entre 20 ou 26 millions de morts selon les estimations et avec des infrastructures à néant du fait de la politique de la terre brûlée. Sur le plan financier et économique, les vainqueurs ont été les États-Unis d’Amérique ; le grand vaincu, le Royaume Uni. Ligoté par les accords de prêts-bails pour financer son effort de guerre, ce pays a dû renoncer à la « préférence impériale ». Les États-Unis ont occupé la partie la plus riche de l’Allemagne ; puis après l’imposition de la « bizone » à la Grande Bretagne, ils ont dominé toute la partie « utile » de l’Allemagne de l’Ouest. De-là, ils ont pu imposer leur hégémonie sur toute l’Europe. Tous les empires ont dû s’ouvrir aux capitaux américains. Les pays d’Europe ont dû renoncer au bilatéralisme. Les « accords » de Brettons-Wood, les ont contraints à régler leurs importations avec des dollars dont ils ne disposaient pas. Ils ont donc été obligés d’accepter « l’aide Marshall »[2] c’est-à-dire de s’endetter auprès des États-Unis qui disposaient de la seule monnaie pouvant être émise sans limitation et exerçant un contrôle tutélaire sur l’ensemble des monnaies. Les États-Unis, maîtres de l’industrie Allemande, lui ont épargné d’avoir à payer des dommages de guerre (sous le prétexte du « principe de la première créance »)[3]. Les États-Unis, qui contrôlaient les deux tiers du pétrole mondial, ont donc pu imposer leur hégémonie au monde entier et en particulier en Europe sous la forme d’une Europe des cartels (d’abord du charbon et de l’acier puis rapidement de l’ensemble des secteurs économiques)[4]. Ils étaient le pays qui avait fait sa révolution industrielle le plus tardivement et se trouvait de ce fait être celui qui disposait de l’industrie la plus moderne[5] et du capitalisme le plus dynamique et le plus concentré. Ils ont été en mesure de créer des élites européennes qui leur soient acquises, de favoriser une américanisation de l’Europe occidentale tant sur le plan idéologique que militaire[6]  et de mettre en place ce qui tisse la réalité d’aujourd’hui.

C’est cette hégémonie du capitalisme États-unien qui constitue la base de ce qu’on appelle aujourd’hui la « mondialisation », qui n’est, pour Samir Amin, que la seconde mondialisation et plus précisément la période du « capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés ». Il faut voir dans un prochain article comment cette hégémonie s’est transformée dans le système que nous connaissons aujourd’hui.


[1] « L’implosion du capitalisme contemporain » – Samir Amin – Editions Delga 2012

[2] En vigueur fin 1948

[3] Ce principe voulait que l’Allemagne ne paierait des dommages de guerres qu’après avoir équilibré sa balance des paiements ; ce qui était rigoureusement impossible puisqu’elle était débitrice de l’aide Marshall. Elle n’a ainsi payé à l’URSS que moins du vingtième des dommages qu’elle aurait dû devoir.

[4] Création le 16 avril 1948 de l’organisation européenne de coopération économique

[5] Les Etats-Unis atteignaient en mai 1950 la moitié de la production matérielle mondiale

[6] Création du pacte atlantique en avril 1949