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Comprendre la mondialisation : 1

image 1Je projette d’écrire une série d’articles sur le thème de la mondialisation. Non pas pour me poser en donneur de leçons mais pour me contraindre à y réfléchir un peu sérieusement. Je commence par une distinction qui me parait fondamentale : la différence entre mode de gestion et mode de production. Je traiterai ensuite des origines de la mondialisation. Je vais m’appuyer sur les travaux de l’économiste Samir Amin.

Samir Amin désigne  le mode de production qui s’est imposé sur toute la planète comme « le capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés ». Il ajoute aussitôt que ce système « n’a plus rien d’autre à offrir à l’humanité que la triste perspective de l’autodestruction »[1]. Son analyse le situe, par conséquent, à l’opposé de ceux qui pensent que la mondialisation est porteuse de progrès et de démocratie. La force de cette analyse tient à ce qu’elle évite la confusion très fréquente entre mode de production et mode de gestion.

Mode de gestion : bien souvent ce qui est décrit et analysé, c’est le mode de gestion. La société est alors qualifiée de libérale tandis que sont ignorées ou occultées les lois économiques structurelles inhérentes au mode de production. La société est présentée comme gérée ou comme devant être gérée selon les principes de l’idéologie libérale ; une bonne gestion, une gestion démocratique, étant alors l’affaire de bons principes. On imagine facilement d’étendre le libéralisme, qui serait par nature porteur de démocratie, à tous les secteurs de la société et de l’économie.

image 2Mode de production : c’est oublier que le capitalisme est par nature un mode de production qui se caractérise par la séparation du travailleur des moyens de production (qui sont propriété privée ou parfois publique), qu’il repose sur le travail salarié et fonctionne selon un processus d’accumulation permanent tendant à maximiser les profits financiers en réduisant la part des richesses revenant au travailleur. L’économie capitaliste ne prospère qu’en faisant produire toujours plus de valeur par les travailleurs et en jetant toujours plus de travailleurs dans la production mais elle a, dans le même temps, besoin de maintenir un volant de travailleurs inemployés qui pèsent sur les rémunérations moyennes.

La contradiction entre travail et capital, qui est au cœur de ce mode de production, se traduit selon Marx (Livre III du Capital) par une tendance à la baisse du taux de profit global ou moyen. Cette tendance, liée à la contradiction inhérente au système, se traduit à la fois par le dynamisme de l’économie et par ses crises qui font régulièrement violence à la société en ruinant une partie des détenteurs de capitaux et en rejetant ou en maintenant hors de la production des masses de travailleurs. Elle contrecarre en permanence les efforts pour instaurer la véritable démocratie (à la fois politique et économique) dont les chantres de la mondialisation disent qu’elle est inhérente à la logique d’une gestion libérale.

Faut-il pour autant en conclure qu’il ne peut pas y avoir de démocratie dans une société capitaliste ? La question n’est-elle pas plutôt de comprendre dans quelles limites et à quelles conditions une telle démocratie serait envisageable, si une gestion Keynésienne ne serait pas plus favorable à la démocratie économique qu’une gestion libérale (dans la mesure où il serait possible d’affirmer qu’un choix existe réellement entre les formes de gestion) ou si un autre mode de gestion encore non essayé pourrait être inventé.

Relation entre mode de production et mode de gestion : Pour répondre aux questions posées, il est nécessaire d’avoir une vue claire de la relation entre mode de production et mode de gestion.

Le mode de production précède et conditionne le mode de gestion : c’est le mode de gestion qui s’adapte au mode de production ; ce ne peut pas être l’inverse. Ce n’est pas le libéralisme économique qui crée le capitalisme, c’est le capitalisme qui a produit le libéralisme pour assurer son expansion car ce mode de gestion est, dans la phase actuelle du système,  le plus efficace pour ouvrir le marché mondial et maximiser la rentabilité financière.

Puisque le mode de production est premier, commençons par lui et voyons ce que signifie : « capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés » et voyons pourquoi Samir Amin caractérise ainsi la période actuelle plutôt que de reprendre l’expression admise de « mondialisation ».

La mondialisation : ceux qui caractérisent la période actuelle comme celle de la « mondialisation » partent de ce qui est le plus visible. Pour eux, la « mondialisation » est censée caractériser la période la plus récente du capitalisme. Cette « mondialisation » est présentée comme la preuve incontestable de la supériorité de ce mode de production sur tout autre mode de production. Elle ferait à elle seule la preuve que le capitalisme serait l’horizon indépassable de l’histoire.

La première mondialisation : Samir Amin conteste vigoureusement cette prétention. Selon lui, ce qui se mondialise dans la dernière période, c’est la domination des monopoles capitalistes. En elle-même, la propension à l’expansion n’est pas un trait nouveau du capitalisme. Elle s’est manifestée dès que le système a atteint sa maturité, c’est-à-dire dès qu’il est devenu le mode de production dominant.  Ce mouvement s’est fait en deux temps. Le premier temps est celui qu’on appelle aujourd’hui la « première mondialisation » capitaliste. Il va du milieu du 19ème siècle jusqu’à la guerre de 1914 : il a pris la forme de la conquête coloniale et de l’ouverture forcée des pays au « marché mondial ». L’impérialisme dominant était alors l’impérialisme britannique. Cette phase s’est interrompue à l’occasion de la guerre totale qui a opposé les impérialismes et les nationalismes de 1914 à 1918.

image 3Les origines de la seconde mondialisation : l’Allemagne, vaincue en 1918, est pourtant sortie de la guerre avec un appareil productif intact. Dans la période qui va jusqu’à 1939, avec le soutien des Etats-Unis, elle a été capable à la fois de réarmer et d’imposer dans toute l’Europe la création de cartels qui lui étaient favorables. En 1939, elle est repartie en guerre avec les mêmes buts d’expansion et de soumission de l’Europe qu’en 1914. Elle a pu y imposer son hégémonie et ses cartels jusqu’à une nouvelle défaite. Elle est sortie de la guerre cette fois avec à nouveau un appareil productif quasiment intact mais sans dettes de guerres (du fait qu’elle a financé son effort de guerre par le pillage et qu’elle a pu payer ses importations avec de l’or volé aux vaincus et livré par la Banque d’Angleterre). Le grand vainqueur militaire de la seconde guerre mondiale a été l’URSS ; mais ce pays est sorti exsangue de l’épreuve : avec entre 20 ou 26 millions de morts selon les estimations et avec des infrastructures à néant du fait de la politique de la terre brûlée. Sur le plan financier et économique, les vainqueurs ont été les États-Unis d’Amérique ; le grand vaincu, le Royaume Uni. Ligoté par les accords de prêts-bails pour financer son effort de guerre, ce pays a dû renoncer à la « préférence impériale ». Les États-Unis ont occupé la partie la plus riche de l’Allemagne ; puis après l’imposition de la « bizone » à la Grande Bretagne, ils ont dominé toute la partie « utile » de l’Allemagne de l’Ouest. De-là, ils ont pu imposer leur hégémonie sur toute l’Europe. Tous les empires ont dû s’ouvrir aux capitaux américains. Les pays d’Europe ont dû renoncer au bilatéralisme. Les « accords » de Brettons-Wood, les ont contraints à régler leurs importations avec des dollars dont ils ne disposaient pas. Ils ont donc été obligés d’accepter « l’aide Marshall »[2] c’est-à-dire de s’endetter auprès des États-Unis qui disposaient de la seule monnaie pouvant être émise sans limitation et exerçant un contrôle tutélaire sur l’ensemble des monnaies. Les États-Unis, maîtres de l’industrie Allemande, lui ont épargné d’avoir à payer des dommages de guerre (sous le prétexte du « principe de la première créance »)[3]. Les États-Unis, qui contrôlaient les deux tiers du pétrole mondial, ont donc pu imposer leur hégémonie au monde entier et en particulier en Europe sous la forme d’une Europe des cartels (d’abord du charbon et de l’acier puis rapidement de l’ensemble des secteurs économiques)[4]. Ils étaient le pays qui avait fait sa révolution industrielle le plus tardivement et se trouvait de ce fait être celui qui disposait de l’industrie la plus moderne[5] et du capitalisme le plus dynamique et le plus concentré. Ils ont été en mesure de créer des élites européennes qui leur soient acquises, de favoriser une américanisation de l’Europe occidentale tant sur le plan idéologique que militaire[6]  et de mettre en place ce qui tisse la réalité d’aujourd’hui.

C’est cette hégémonie du capitalisme États-unien qui constitue la base de ce qu’on appelle aujourd’hui la « mondialisation », qui n’est, pour Samir Amin, que la seconde mondialisation et plus précisément la période du « capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés ». Il faut voir dans un prochain article comment cette hégémonie s’est transformée dans le système que nous connaissons aujourd’hui.


[1] « L’implosion du capitalisme contemporain » – Samir Amin – Editions Delga 2012

[2] En vigueur fin 1948

[3] Ce principe voulait que l’Allemagne ne paierait des dommages de guerres qu’après avoir équilibré sa balance des paiements ; ce qui était rigoureusement impossible puisqu’elle était débitrice de l’aide Marshall. Elle n’a ainsi payé à l’URSS que moins du vingtième des dommages qu’elle aurait dû devoir.

[4] Création le 16 avril 1948 de l’organisation européenne de coopération économique

[5] Les Etats-Unis atteignaient en mai 1950 la moitié de la production matérielle mondiale

[6] Création du pacte atlantique en avril 1949

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