Comprendre la mondialisation : 2

image 3Au cours des décennies qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale, tous les éléments de ce qui allaient permettre la « mondialisation » se sont mis en place. Dans le même temps les premiers obstacles à cette mondialisation sont apparus et ont été surmontés par le capitalisme.

Obstacles à la mondialisation : la remise en cause de la domination impérialiste s’est déployée sous deux formes : la première, en Russie, puis en Chine, et autour d’eux, avec l’installation de régimes qui ont aboli la propriété privée des grands moyens de production. La seconde, s’appuyant sur le « camp socialiste »  a été celle de la longue vague des guerres de libération nationale. Durant cette période, le capitalisme s’est adapté en adoptant dans les pays du centre la forme, le mode de gestion, du Keynésianisme.

Riposte du capitalisme : la période de résistance et d’adaptation du capitalisme s’est achevée dans les années 1970/80. Ces deux décennies 70/80 qui ont été marquées par une suite d’événements dramatiques :

–          Une crise économique mondiale qui touchant à la fois les monnaies et le commerce international, connue sous le nom des « chocs pétroliers » (fin des accords de Brettons-Wood en 1971 précédé et surtout suivi de vagues de dérèglementation des marchés monétaires et financiers qui ont globalisé la sphère de la finance et déplacé son centre vers les États-Unis)

–          le renversement en 1973 du gouvernement démocratiquement élu au Chili par un coup d’État militaire d’une sauvagerie inouïe (étendu à tout le sous-continent sous la forme de l’opération Condor). Le but étant clairement d’épouvanter et de sidérer les mouvements de libération partout dans le monde. Ce coup d’État faisait du pays le premier laboratoire des politiques préconisées par Milton Friedman et l’école de Chicago : le mode de gestion ultra-libéral

–          La même année : guerre du Kippour qui voit la défaite du nationalisme arabe avec pour conséquence l’installation de dictatures soutenues par « l’occident ».

–          L’arrivée au pouvoir en Grande Bretagne et aux États-Unis des artisans du type de politiques mises en œuvre au Chili ; écrasement du mouvement syndical en Angleterre. Nouvel avertissement donné aux pays du Sud par le raid sur les Malouines en 1982 ; relance de la course aux armements et de l’agressivité internationale par le soutien aux « contras » au Nicaragua.

–          Chute de l’URSS en 1989 à la fois du fait de son incapacité à faire face à la nouvelle forme de guerre froide usant du thème des droits de l’homme, et du fait de ses difficultés économiques et politiques, qui furent utilisées par une élite qui s’était consolidée (une bureaucratie), pour s’affranchir de ses liens avec la population jusqu’à s’emparer à la fois du pouvoir et des ressources économiques

–          Application en Russie, en Pologne, en Asie et en Amérique du Sud des politiques « libérales ».

–          Guerre d’Irak, etc. (à la fois conséquence et moteur des dépenses militaires – 1/5 du budget fédéral aux USA[1])

image 1La liste pourrait être poursuivie mais elle suffit à montrer que la seconde vague de mondialisation (l’adoption de la gestion néo-libérale) ne se fait pas sous le signe de la démocratie, qu’elle soit politique ou économique, mais qu’elle s’accompagne partout de la destruction de la démocratie ou de son dévoiement. Le nouveau déploiement mondial des monopoles s’accélère à l’occasion de chaque crise ou de chaque catastrophe. Les suites du tsunami au Sri Lanka en 2004 ou du cyclone Katrina aux États-Unis en sont des exemples frappants[2]. La nouvelle mondialisation se nourrit des crises, vit des crises et exporte et amplifie les crises. Elle est une prise de contrôle de la planète par les monopoles capitalistes et les tenants de leur système de domination : l’ultralibéralisme économique. Elle sape partout les valeurs démocratiques auxquelles les sociétés aspirent pour leur substituer la seule loi de la spéculation et du profit. Ceci reste pourtant inaperçu d’une grande partie des citoyens des pays du centre. Tout est fait pour leur faire croire qu’au contraire c’est leur pays qui voit sa démocratie menacée par des forces terroristes. C’est ainsi que le 11 septembre 2011 veut faire oublier le 11 septembre 1973.

La gestion néolibérale et ses effets : le prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz indique que cette nouvelle période a permis que « dans les dernières décennies du XXe siècle, le nombre réel de pauvres s’est accru de près de cent millions »[3]. L’effet de la gestion néolibérale a été de réduire les prix de produits fournis par les pays parmi les plus pauvres tandis qu’augmentaient ceux des biens qu’ils doivent importer. Ce qui est allé jusqu’à provoquer des émeutes de la faim en 2008 et 2011 dans un nombre de pays particulièrement important : en Égypte, au Maroc, en Indonésie, aux Philippines, à Haïti, au Bangladesh, au Sénégal, en Thaïlande, au Burkina Faso, en Algérie etc. Il y a ainsi dans le monde un milliard d’hommes qui souffrent de la faim et deux milliards qui subissent des carences alimentaires pendant que dans le même temps la production agricole excède d’au moins 50% les besoins alimentaires. Dans les pays qui ont connu ou connaissent un peu de croissance, celle-ci a profité aux riches. Ce phénomène a provoqué une série de crises[4] : crise mexicaine en 1994, Japon 1995, crises asiatiques en 1997 (Indonésie, Corée, Thaïlande), crise Russe et Brésilienne en 1998, retour de la crise aux États-Unis en 2000 avec ce qu’on a appelé l’explosion de la bulle de la nouvelle économie, crise Argentine en 2001 ; avec en parallèle des crises boursières en 1987, 1998, 2002 et 2007 ; chacune de ces crises étant l’occasion de renforcer les politiques libérales, (et, partant, la puissante des monopoles généralisés), par des politiques d’austérité, de « flexibilité » du marché de travail, c’est-à-dire de destruction des protections sociales. Ces crises éloignent donc toujours plus ce qui pourrait s’appeler une démocratie économique car elles ont pour effet de provoquer l’érosion des classes moyennes qui pourraient être les acteurs d’une telle démocratie.

Confusion idéologique autour de la gestion néolibérale : mais si Joseph E. Stiglitz se plait dans son rôle de critique des « erreurs » des gestionnaires du capitalisme, il n’est pas en mesure de proposer de véritable solution aux crises dont il décrit le mécanisme en technicien. Il se contente d’y opposer « les valeurs de l’idéalisme démocratique » c’est-à-dire, selon ce qu’il écrit : « des politiques qui ne reposent pas sur l’idéologie mais sur une vision équilibrée du rôle des marchés et de l’État » dont il pense qu’elle « seront probablement plus efficaces pour promouvoir la croissance et l’efficacité »[5]. A cela on peut répondre que c’est vouloir modifier le mode de gestion sans toucher au mode de production. Le libéralisme n’est d’ailleurs même pas pensé ici comme un mode de gestion mais seulement comme une « idéologie ». Or, il est « probablement » et même certainement vain de vouloir opposer une idéologie qui promeut des « valeurs » à une idéologie qui est l’expression et l’arme de forces économiques puissantes et dominantes. L’idéologie qui se dit « libérale », n’est que le discours qui accompagne le mode de gestion libéral qui n’est lui-même que la forme prise par le capitalisme dans sa phase actuelle. Elle n’est qu’à la marge affaire de débat politique ou philosophique. Elle est pour l’essentiel le produit d’une pensée mercenaire qui s’est énormément développée au cours de dernières décennies sous la forme de « think-tanks » disposant de très importants moyens et dont les productions sont relayées par le médias.

image 2On peut faire le même type d’objection à « la théorie de la justice » de John Rawls. Elle discute les principes de base d’une société bien ordonnée en laissant de côté l’analyse de la structure et de la domination économique. Alors que J.E. Stiglitz a une connaissance des réalités de l’économie et du capitalisme, John Rawls choisit sous le « voile de l’ignorance ». Seulement le problème n’est pas qu’il veuille choisir sous le voile de l’ignorance mais qu’il ignore effectivement la nature du système économique capitaliste qu’il travaille à moraliser. Il suppose qu’un mode de production résulte ou pourrait résulter en quelque façon d’un contrat social. Il postule sans même imaginer que cela puisse se contester que le mode de gestion se choisit. Sa théorie suppose qu’un discours politico/moral démontrant la supériorité d’une démocratie républicaine est en mesure de modifier le fonctionnement de l’économie. Il voudrait faire d’un discours, d’ailleurs assez largement apologétique, une arme contre une réalité que ceux-là mêmes qui en sont les agents ne maîtrisent pas, dont la crise les laisse impuissants. Tel un chamane, il voudrait changer le monde, conjurer la crise, par la magie du verbe, mais laisse tout intact.

La mondialisation capitaliste se protège en se présentant comme la généralisation d’un mode de vie enviable. Mais quel est ce mode de vie ? C’est ce qui sera discuté dans un prochain article.


[1] En fait on a de plus en plus un usage de la force armée comme mode de régulation du système

[2] « La stratégie du choc » – Naomi Klein Babel – Actes Sud 2008

[3] « La grande désillusion » Joseph E. Stiglitz – Fayard 2002

Aux USA, la part des revenus des 1% les plus riches représentait 10% du revenu total il y a trente ans. Elle en représente 25% aujourd’hui. La part des 10% les plus riches est passée de 1/3 des revenus totaux en 1979 à 1/2 en 2008 – ce phénomène a eu pour effet de faire chuter drastiquement le taux d’épargne des ménages les plus pauvres.

[4] On peut même dire que E. Stiglitz sous-estime l’ampleur de la crise puisqu’il passe sur le choc initial (États-Unis 79) puis sur crise au Mexique en 82, la crise de la dette des années 80, à nouveau la crise aux États-Unis en 87, puis la grande crise de change dans l’Union Européenne de 92-93 (avec pour conséquence la dévaluation du CFA en Afrique).

[5] « Quand le capitalisme perd la tête » Joseph E. Stiglitz – Fayard 2003

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Comprendre la mondialisation : 1

image 1Je projette d’écrire une série d’articles sur le thème de la mondialisation. Non pas pour me poser en donneur de leçons mais pour me contraindre à y réfléchir un peu sérieusement. Je commence par une distinction qui me parait fondamentale : la différence entre mode de gestion et mode de production. Je traiterai ensuite des origines de la mondialisation. Je vais m’appuyer sur les travaux de l’économiste Samir Amin.

Samir Amin désigne  le mode de production qui s’est imposé sur toute la planète comme « le capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés ». Il ajoute aussitôt que ce système « n’a plus rien d’autre à offrir à l’humanité que la triste perspective de l’autodestruction »[1]. Son analyse le situe, par conséquent, à l’opposé de ceux qui pensent que la mondialisation est porteuse de progrès et de démocratie. La force de cette analyse tient à ce qu’elle évite la confusion très fréquente entre mode de production et mode de gestion.

Mode de gestion : bien souvent ce qui est décrit et analysé, c’est le mode de gestion. La société est alors qualifiée de libérale tandis que sont ignorées ou occultées les lois économiques structurelles inhérentes au mode de production. La société est présentée comme gérée ou comme devant être gérée selon les principes de l’idéologie libérale ; une bonne gestion, une gestion démocratique, étant alors l’affaire de bons principes. On imagine facilement d’étendre le libéralisme, qui serait par nature porteur de démocratie, à tous les secteurs de la société et de l’économie.

image 2Mode de production : c’est oublier que le capitalisme est par nature un mode de production qui se caractérise par la séparation du travailleur des moyens de production (qui sont propriété privée ou parfois publique), qu’il repose sur le travail salarié et fonctionne selon un processus d’accumulation permanent tendant à maximiser les profits financiers en réduisant la part des richesses revenant au travailleur. L’économie capitaliste ne prospère qu’en faisant produire toujours plus de valeur par les travailleurs et en jetant toujours plus de travailleurs dans la production mais elle a, dans le même temps, besoin de maintenir un volant de travailleurs inemployés qui pèsent sur les rémunérations moyennes.

La contradiction entre travail et capital, qui est au cœur de ce mode de production, se traduit selon Marx (Livre III du Capital) par une tendance à la baisse du taux de profit global ou moyen. Cette tendance, liée à la contradiction inhérente au système, se traduit à la fois par le dynamisme de l’économie et par ses crises qui font régulièrement violence à la société en ruinant une partie des détenteurs de capitaux et en rejetant ou en maintenant hors de la production des masses de travailleurs. Elle contrecarre en permanence les efforts pour instaurer la véritable démocratie (à la fois politique et économique) dont les chantres de la mondialisation disent qu’elle est inhérente à la logique d’une gestion libérale.

Faut-il pour autant en conclure qu’il ne peut pas y avoir de démocratie dans une société capitaliste ? La question n’est-elle pas plutôt de comprendre dans quelles limites et à quelles conditions une telle démocratie serait envisageable, si une gestion Keynésienne ne serait pas plus favorable à la démocratie économique qu’une gestion libérale (dans la mesure où il serait possible d’affirmer qu’un choix existe réellement entre les formes de gestion) ou si un autre mode de gestion encore non essayé pourrait être inventé.

Relation entre mode de production et mode de gestion : Pour répondre aux questions posées, il est nécessaire d’avoir une vue claire de la relation entre mode de production et mode de gestion.

Le mode de production précède et conditionne le mode de gestion : c’est le mode de gestion qui s’adapte au mode de production ; ce ne peut pas être l’inverse. Ce n’est pas le libéralisme économique qui crée le capitalisme, c’est le capitalisme qui a produit le libéralisme pour assurer son expansion car ce mode de gestion est, dans la phase actuelle du système,  le plus efficace pour ouvrir le marché mondial et maximiser la rentabilité financière.

Puisque le mode de production est premier, commençons par lui et voyons ce que signifie : « capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés » et voyons pourquoi Samir Amin caractérise ainsi la période actuelle plutôt que de reprendre l’expression admise de « mondialisation ».

La mondialisation : ceux qui caractérisent la période actuelle comme celle de la « mondialisation » partent de ce qui est le plus visible. Pour eux, la « mondialisation » est censée caractériser la période la plus récente du capitalisme. Cette « mondialisation » est présentée comme la preuve incontestable de la supériorité de ce mode de production sur tout autre mode de production. Elle ferait à elle seule la preuve que le capitalisme serait l’horizon indépassable de l’histoire.

La première mondialisation : Samir Amin conteste vigoureusement cette prétention. Selon lui, ce qui se mondialise dans la dernière période, c’est la domination des monopoles capitalistes. En elle-même, la propension à l’expansion n’est pas un trait nouveau du capitalisme. Elle s’est manifestée dès que le système a atteint sa maturité, c’est-à-dire dès qu’il est devenu le mode de production dominant.  Ce mouvement s’est fait en deux temps. Le premier temps est celui qu’on appelle aujourd’hui la « première mondialisation » capitaliste. Il va du milieu du 19ème siècle jusqu’à la guerre de 1914 : il a pris la forme de la conquête coloniale et de l’ouverture forcée des pays au « marché mondial ». L’impérialisme dominant était alors l’impérialisme britannique. Cette phase s’est interrompue à l’occasion de la guerre totale qui a opposé les impérialismes et les nationalismes de 1914 à 1918.

image 3Les origines de la seconde mondialisation : l’Allemagne, vaincue en 1918, est pourtant sortie de la guerre avec un appareil productif intact. Dans la période qui va jusqu’à 1939, avec le soutien des Etats-Unis, elle a été capable à la fois de réarmer et d’imposer dans toute l’Europe la création de cartels qui lui étaient favorables. En 1939, elle est repartie en guerre avec les mêmes buts d’expansion et de soumission de l’Europe qu’en 1914. Elle a pu y imposer son hégémonie et ses cartels jusqu’à une nouvelle défaite. Elle est sortie de la guerre cette fois avec à nouveau un appareil productif quasiment intact mais sans dettes de guerres (du fait qu’elle a financé son effort de guerre par le pillage et qu’elle a pu payer ses importations avec de l’or volé aux vaincus et livré par la Banque d’Angleterre). Le grand vainqueur militaire de la seconde guerre mondiale a été l’URSS ; mais ce pays est sorti exsangue de l’épreuve : avec entre 20 ou 26 millions de morts selon les estimations et avec des infrastructures à néant du fait de la politique de la terre brûlée. Sur le plan financier et économique, les vainqueurs ont été les États-Unis d’Amérique ; le grand vaincu, le Royaume Uni. Ligoté par les accords de prêts-bails pour financer son effort de guerre, ce pays a dû renoncer à la « préférence impériale ». Les États-Unis ont occupé la partie la plus riche de l’Allemagne ; puis après l’imposition de la « bizone » à la Grande Bretagne, ils ont dominé toute la partie « utile » de l’Allemagne de l’Ouest. De-là, ils ont pu imposer leur hégémonie sur toute l’Europe. Tous les empires ont dû s’ouvrir aux capitaux américains. Les pays d’Europe ont dû renoncer au bilatéralisme. Les « accords » de Brettons-Wood, les ont contraints à régler leurs importations avec des dollars dont ils ne disposaient pas. Ils ont donc été obligés d’accepter « l’aide Marshall »[2] c’est-à-dire de s’endetter auprès des États-Unis qui disposaient de la seule monnaie pouvant être émise sans limitation et exerçant un contrôle tutélaire sur l’ensemble des monnaies. Les États-Unis, maîtres de l’industrie Allemande, lui ont épargné d’avoir à payer des dommages de guerre (sous le prétexte du « principe de la première créance »)[3]. Les États-Unis, qui contrôlaient les deux tiers du pétrole mondial, ont donc pu imposer leur hégémonie au monde entier et en particulier en Europe sous la forme d’une Europe des cartels (d’abord du charbon et de l’acier puis rapidement de l’ensemble des secteurs économiques)[4]. Ils étaient le pays qui avait fait sa révolution industrielle le plus tardivement et se trouvait de ce fait être celui qui disposait de l’industrie la plus moderne[5] et du capitalisme le plus dynamique et le plus concentré. Ils ont été en mesure de créer des élites européennes qui leur soient acquises, de favoriser une américanisation de l’Europe occidentale tant sur le plan idéologique que militaire[6]  et de mettre en place ce qui tisse la réalité d’aujourd’hui.

C’est cette hégémonie du capitalisme États-unien qui constitue la base de ce qu’on appelle aujourd’hui la « mondialisation », qui n’est, pour Samir Amin, que la seconde mondialisation et plus précisément la période du « capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés ». Il faut voir dans un prochain article comment cette hégémonie s’est transformée dans le système que nous connaissons aujourd’hui.


[1] « L’implosion du capitalisme contemporain » – Samir Amin – Editions Delga 2012

[2] En vigueur fin 1948

[3] Ce principe voulait que l’Allemagne ne paierait des dommages de guerres qu’après avoir équilibré sa balance des paiements ; ce qui était rigoureusement impossible puisqu’elle était débitrice de l’aide Marshall. Elle n’a ainsi payé à l’URSS que moins du vingtième des dommages qu’elle aurait dû devoir.

[4] Création le 16 avril 1948 de l’organisation européenne de coopération économique

[5] Les Etats-Unis atteignaient en mai 1950 la moitié de la production matérielle mondiale

[6] Création du pacte atlantique en avril 1949

Alain Badiou et le droit

image 2Poursuite de la lecture de l’opuscule « d’un désastre obscur » commencée par mon article du 29 octobre :

Pour terrasser l’idéal communisme, l’Occident capitalo-parlementariste dispose de deux armes : son immense accumulation de marchandises et ses discours sur l’État de droit et les droits de l’homme. Mais l’un et l’autre peuvent-ils valoir pour l’humanité toute entière ? Celui qui accapare les richesses n’est-il pas riche de la pauvreté du dominé et son discours sur le droit ne mêle-t-il pas politique et philosophie mieux masquer sous un discours idéaliste la réalité brutale de la puissance ?

Les faits répondent à cette question : les puissances occidentales sont parvenues à faire tomber le mur de Berlin mais c’est pour en ériger de plus hauts et de plus longs aussi bien à l’Est qu’au Sud. Et qu’en est-il du droit : « il fonctionne comme thème de spéculation…. Mais aussi comme couverture du gros bâton (voyez Panama ou le Golfe )» dit Alain Badiou. Mais il va plus loin et entreprend de défaire la confusion qu’entretient l’usage idéologique de cette catégorie du droit  – catégorie à la fois politique et philosophique – car, selon lui, quand politique et philosophie se confondent comme ce serait le cas dans le matérialisme dialectique (qui serait le marxisme interprété par Staline), elles se ruinent l’une l’autre. Surmonter de cette confusion idéologique, restaurer la philosophie, implique de faire un choix : celui de sortir du politique pour penser en philosophe.

Ici commence donc une réflexion purement philosophique. Le droit étant « une catégorie tout à fait importante de l’État », la question devient « qu’est-ce qu’un État de droit ? ». La réponse, hautement abstraite[i], se ramène (si j’ai bien compris) à ceci : un État de droit est un État qui traire ses sujets tous également comme sujets de droit – avoir des droits ne signifiant pas jouir d’un privilège (comme dans l’usage Nietzschéen de la catégorie de droit) mais obéir à un ensemble de règles formelles qu’on s’est données ou du moins auxquelles on a consenti , qui valent par conséquent pour tous et également pour chacun selon sa façon d’être sujet de droit. Attention : sujet de droit ne doit pas être compris comme individu (comme le fait le discours qui oppose démocratie et totalitarisme) car la catégorie de « sujet de droit » est une catégorie abstraite au moyen de laquelle peuvent se décliner et se déclinent des sous-catégories comme majeurs ou mineurs, célibataires ou mariés, électeurs ou non électeurs etc. – catégories dans lesquelles les individus ne cessent de se distribuer et de se redistribuer. En clair et pour faire simple : un État de droit est un État où s’appliquent ce que les juristes appellent «les principes généraux du droit »dont Alain Badiou ne parait retenir principalement que celui d’égalité devant la loi et d’équité dans son application (qui se décline en égalité devant la justice, devant l’impôt, face aux services publics etc.).

image 1Les développements d’Alain Badiou autour de la question du droit aboutissent à cette affirmation : « Une règle quelle qu’elle soit, ne peut par elle-même garantir un effet de vérité, car aucune vérité n’est réductible à une analyse formelle ». Il y a là, à première lecture, l’idée toute simple que la construction logique d’un discours n’en garantit pas la validité. Il ne suffit pas, mais il faut cependant, qu’un raisonnement ou qu’une démonstration soient rationnellement et logiquement construits pour que ce qu’on veut établir soit vrai. Il y a bien sûr des philosophes qui ont discuté cela. Badiou cite les sophistes grecs (lesquels ?) et pour la période moderne Wittgenstein.

Quel rapport entre cela et la question de l’État de droit ? Alain Badiou en voit un dans la mesure où il réduit l’État de droit à « l’empire des règles » et qu’il ne distingue pas ici entre règles de droit et règles de conduite de la pensée ou règles logiques. Ce qui l’amène à poser et à souligner « cette conséquence philosophique capitale qui est que la politique n’a nul rapport intrinsèque avec la vérité ». Ce qui semble ne signifier rien d’autre que cela : c’est à la philosophie et à elle seule de dire « ce qu’il en est du rapport de la politique à la vérité ou plus précisément ce qu’il en est de la politique comme procédure de vérité ». Il semble que pour rendre cela intelligible il faille opérer un glissement dans l’idée de vérité. On était parti de la vérité comme adéquation du discours à ce qu’il voulait signifier (adéquation qui exigeait sa cohérence formelle tout en ne se limitant pas à elle). Nous sommes passés, semble-t-il, à la conception de la vérité développée par Alain Badiou (conception qui reste largement pour moi un mystère). Si j’ai bien compris, il y a pour Badiou des possibilités de vérité aussi bien dans les mathématiques, la poésie, le désir et la politique. La vérité serait ce qu’ouvrent dans leur domaine propre chacun de ces « champs ». Dans le champ du désir, par exemple, tomber amoureux serait ouvrir un champ de vérité ou plus clairement mettre à l’épreuve la « vérité » de son être. Si on retient cette conception de la vérité, en dépit de ce qu’elle peut avoir d’obscur, il faut en conclure que la philosophie ou du moins une certaine philosophie (celle de Badiou lui-même en fait) est en mesure de dire la « vérité » d’une politique et de répondre à une question du type « de quoi S… est-il le nom ? ».

Or dire que « le noyau de sens de la politique est dans le Droit » invalide cette conception. Si ce qui fait la valeur d’une politique, c’est qu’elle est au service et sous la conduite du droit comme droit fondamental (droits de l’homme et droits sociaux etc.) alors c’est aux gardiens de ces droits que revient d’en juger et non plus à la philosophie (ou du moins une certaine philosophie –celle de Badiou). Alors, il y aurait « extériorité radicale de la politique au thème de la vérité ». C’est le philosophe lui-même qui tire cette conclusion. Va-t-il s’invalider et renoncer lui-même au quatrième de ses « champs de vérité » ?

Non, bien évidemment ! Et voici pourquoi : « les États parlementaires de l’Ouest ne prétendent à aucune vérité » mais se réclament du droit. A l’inverse, les États socialistes « bureaucratiques et terroristes » rejetaient la règle du droit mais se réclamaient de la vérité. Dans ces États un sous-ensemble (le Parti –le prolétariat) « entretenait avec la vérité un rapport privilégié ». En conséquence : « ces États étaient compatibles avec une philosophie qui énonce que la politique est un des lieux où la vérité procède ». D’où le statut très différent de la philosophie dans ces États par rapport à ceux de l’Ouest : fondement de l’État à l’Est, supplément d’âme à l’Ouest. Matérialisme dialectique d’un côté, philosophie « relativiste et sceptique » de l’autre ! Il y a symétrie inversée entre droit et vérité de la politique et dans les deux cas une victime : la véritable philosophie. A l’Ouest il est impossible de distinguer le philosophe du sophiste, à l’Est il ne se distingue pas du fonctionnaire.

image 3Comment, dans ces conditions, sauver la véritable philosophie ? Il faut que la philosophie pense la politique « comme libre activité de la pensée du collectif sous l’effet d’événements toujours singuliers ». Ce type de politique ne pose pas la question du pouvoir, son essence est « l’émancipation du collectif, ou encore le problème du règne de la liberté dans des situations infinies ». Si je comprends bien, il s’agit d’une politique du type de l’utopie soixante-huitarde mais qui s’emparerait d’un « collectif » c’est-à-dire de groupes informels mais significatifs par le nombre, l’audience, leurs effets. En clair et pour conclure : Alain Badiou est et demeure Mao spontex !


[i] Je livre ici le texte tel quel à l’interprétation de chacun : « Dans l’ontologie des multiplicités historiques que je propose, l’Etat, pensé comme état d’une situation, est ce qui assure le compte structurel des parties de la situation, situation qui porte généralement le nom propre d’une nation. Dire qu’un tel état, c’est-à-dire une telle opération de compte, est un Etat « de droit » veut dire en fait que la règle de compte ne propose aucune partie particulière comme paradigme de l’être-partie en général. Autrement dit : aucun sous-ensemble, comme la noblesse, ou la classe ouvrière, ou le Parti de la classe, ou les « gens de bien », ou les religieux etc., n’est mentionné dans une fonction spéciale quant à l’opération par quoi les autres sous-ensembles sont énumérés et traités. Ou encore, aucun privilège explicite ne code les opérations par quoi l’Etat se rapporte aux sous-ensembles délimités dans la situation « nationale ». »

Gravity

image 1Le mythe dit la vérité ; non pas la vérité d’un fait qui se serait passé dans une époque lointaine, comme il pourrait d’abord le laisser croire, mais la vérité cachée du monde présent. Ainsi Star wars, que l’on évoque volontiers pour le comparer à Gravity, révèle la face cachée de l’Amérique de Nixon et Reagan. C’est l’Amérique qui veut ramener le Vietnam à l’âge de pierre. Elle est ultra libérale, au service des puissants et dure pour les pauvres, agressive à l’extérieur. Avec Star wars, les représentants de la civilisation la plus avancée sont des princes et des princesses, des chevaliers à la manière médiévale. Leur noblesse est héréditaire et fondée sur leur supériorité raciale, sur ce pouvoir qu’ils ont, qui fait des autres (qui sont hommes singes ou robots) leurs serviteurs naturels. Ils luttent contre l’empire du mal. S’ils sont rebelles ou résistants c’est en référence à la rébellion sudiste. Leur monde est en guerre. C’est l’Amérique du « consensus de Washington », agressive économiquement et militairement et qui veut vaincre l’empire adverse en le réduisant par la force.

Mais l’ennemi d’hier s’est converti au libéralisme et sur bien des points l’élève dépasse le maître. Et voilà l’Amérique d’Obama en panne de mythe. C’est ce que nous dit Gravity. Quand le film commence, on découvre les deux protagonistes, Matt et Ryan, flottant dans le vide. Ils sont occupés à une tâche nécessaire mais sans gloire : détecter la panne qui rend aveugle le satellite Hubble. Rien d’exaltant là-dedans. D’ailleurs ils n’ont rien de héros. Matt drague gentiment sa collègue, juste pour la soutenir puisque c’est sur elle que repose toute la mission et qu’elle peine à résoudre le problème. Il l’interroge sur sa vie sentimentale mais la sienne ne semble guère plus brillante. Nous apprenons que Ryan est seule. Elle a eu une petite fille mais qui est morte à l’âge de quatre ans en faisant une chute dans la cour de récréation. Nous avons donc là deux personnages que le scénario va ramener à ce qui apparemment fait selon lui l’essence humaine : des homo-economicus. L’un satisfait, l’autre tourmenté.

Voilà, en effet, que la crise survient où plutôt que les russes ont détruit un de leur satellite dont les débris ont provoqué une réaction en chaîne. Il faut se mettre à l’abri. Un petit problème technique retarde Ryan, elle est emportée dans l’espace, où qu’elle se tourne elle ne voit qu’une immensité vide et glacée. Son collègue la soutient, la calme et entreprend de la ramener au vaisseau. Elle y parvient, s’y accroche mais à ce moment, il est lui-même emporté loin dans le vide. Il va l’entrainer dans la mort. Malgré ses protestations, il fait un choix héroïque : il se détache et s’enfonce dans la nuit glacée. Mais sur quoi se fonde son héroïsme ? Il le dit clairement : sur un calcul utilitaire, celui du moindre mal. Il vaut mieux qu’un seul meure plutôt que les deux, voilà tout ! On peut voir là l’expression d’une espèce d’éthique de l’économie : les premières scènes montraient Matt dilapidant inutilement le gaz de propulsion de son scaphandre pour distraire sa collègue. Celle-ci au contraire a su se maîtriser et ménager sa réserve d’oxygène. Pour survivre en temps de crise, il faut savoir rester rationnel dans ses choix ! Matt a enseigné les bons préceptes mais il ne les a pas appliqués !

image 3Matt meurt, Ryan va survivre mais pour cela, elle doit suivre les recommandations de son collègue. Je ne raconterai pas plus le film, ça ne se fait pas, mais il faut juste savoir que Ryan va se trouver à nouveau face à un choix comme les aime l’utilitarisme. Si elle utilise le module où elle se trouve pour retourner sur terre, elle risque fort d’échouer et de trouver la mort dans les flammes. Si elle reste, elle mourra doucement d’inanition faute d’oxygène. Elle renonce car entre dans son calcul l’idée qu’elle va retrouver sa petite fille au paradis. Elle ferme l’alimentation du vaisseau et attend la mort. Quelque chose que je ne dirai pas, (ceux qui ont vu le film savent de quoi il s’agit), quelque chose donc ou plutôt quelqu’un la détourne de ce choix. Elle va tenter de rejoindre  la station spatiale chinoise. Elle y parvient et peut envisager de se risquer à rejoindre la terre.

La croyance religieuse entre dans son calcul. Mais ce n’est pas une croyance exaltée à la façon de Pascal. Son calcul ne comprend pas de grandeur infinie comme le pari Pascalien. Sa croyance a plutôt l’allure d’un placement sans  risque. Comme tout bon épargnant diversifie son portefeuille et garde en réserve  des valeurs qui ne rapportent rien mais peuvent sauver la mise en cas d’effondrement, son dieu n’est d’aucune utilité immédiate. Elle ne le prie pas car elle sait très bien qu’il ne peut rien pour elle. Il n’est au fond que le très libéral gardien du paradis. Sur ces bases, le calcul est simple et pratique. Ryan postule que Matt est en chemin pour le paradis mais il est encore suffisamment près pour qu’il l’entende. Elle le charge d’aller voir sa petite fille et lui dire combien elle l’aime. La balance penche ainsi de nouveau du côté de la survie puisque le plus fort argument qui pesait pour la mort vient de tomber. Ryan sera sauvée.  Il n’y a rien de grand dans ses raisons de vivre. C’est juste le plaisir immédiat de sentir un sol sous ses pieds, un ciel bleu au-dessus de soi, d’avoir un corps qui pèse mais qui est vivant.

image 2Voilà donc un film pour les temps difficiles. Comme nous sommes loin de l’optimisme de Star Trek par exemple. Star Trek dépeignait un futur optimiste, utopique, dans lequel l’humanité avait éradiqué la maladie, le racisme, la pauvreté, l’intolérance et la guerre sur Terre. C’était une humanité unie à d’autres espèces intelligentes de la galaxie dans une sorte d’ONU. Les personnages exploraient l’espace, à la recherche de nouveaux mondes et de nouvelles civilisations et s’aventuraient « là où aucun homme, là où personne, n’est jamais allé ». Le problème de Gravity, c’est seulement de rentrer à la maison et c’est un problème dans la mesure où on ne sait pas pourquoi rentrer à la maison, il n’y a pour cela aucun mythe mobilisateur, aucun avenir radieux, pas de lendemains qui chantent. C’est jusque mieux que le vide intersidéral où il fait noir dans quelque direction qu’on se tourne : pas plus d’avenir que de présent, rien qu’un froid de 125 degrés en dessous de zéro.

Il n’y a guère de chance de voir les enfants jouer à Gravity dans les cours de récréation, comme ils ont pu jouer à la guerre des étoiles. Les héros mobilisateurs, même inspirés par le néo libéralisme, ont des attributs : l’épée laser, un costume noir ou blanc avec une cape. Tandis que l’héroïne de Gravity n’a que des problèmes qu’elle tente de résoudre par le calcul du moindre mal. Elle va de refuge en refuge comme l’américain pris dans la crise, qui n’ayant pu sauver sa maison, tente d’en trouver une autre moins couteuse. Rien d’exaltant pour la jeunesse donc !

Mais vous pouvez tout de même aller voir Gravity pour le spectacle. Pour le contenu préférez-lui « les jours heureux » !

Les jours heureux

image 1Les jours heureux : il s’agit du titre d’un film documentaire de Gilles Perret sorti sur les écrans mercredi dernier, mais il s’agit aussi et surtout du titre donné au programme du CNR, c’est-à-dire au programme de la résistance française unifiée.

Le film retrace l’histoire de ce programme. Son scénario décrit une courbe qui monte d’abord et retombe. Il invite le spectateur à refermer cette courbe pour reprendre le mouvement ascensionnel et l’accomplir.

Premier mouvement : Jean Moulin ancien préfet déchu par Vichy a entrepris de faire l’inventaire des groupes de résistance en zone sud. Ce travail effectué il a rejoint le général de Gaulle à Londres. Jusqu’à  ce moment de la guerre, de Gaulle, qui avait lancé un appel à le rejoindre, n’avait pas conscience de l’ampleur des mouvements de résistance qui s’étaient organisés. Il a tout de suite compris qu’il devait les unifier et qu’il était le seul à avoir une visibilité internationale. Sa position le lui permettait et son premier atout était qu’il était en mesure de fournir armes et financements. Jean Moulin retourne en France, cette fois pour faire l’inventaire des mouvements en zone nord et pour convaincre l’ensemble des mouvements d’accepter l’autorité du général de Gaulle. Cela ne s’est pas fait sans difficulté.

Le deuxième mouvement c’est la négociation du programme du CNR. Les mouvements de résistance ne pouvaient accepter la direction du général de Gaulle que si ses objectifs étaient clairs. Sur quel programme allait se faire l’unification ? Voilà toute la question. L’ensemble des mouvements de résistance se classaient à gauche et même, selon les critères actuels, à la gauche de la gauche. Il y avait bien dans les rangs des résistants quelques individualités issues de la droite et même de l’extrême droite d’avant-guerre (des maurassiens en particulier) mais ils étaient très minoritaires et avaient beaucoup évolué sous l’influence de leurs camarades résistants.  La grande masse des résistants était issue des rangs de la classe ouvrière. Le parti communiste était la force la plus nombreuse et la plus active. Il était représenté sur le plan militaire par les FTP et sur le plan politique par le Front National. Le parti communiste n’a accepté de se rallier à de Gaulle que sur la base d’un programme qu’il a âprement discuté.

La première partie du film retrace toute cette histoire de façon vivante par la voix d’anciens résistants comme Léon Landini des FTP MOI et Raymond Aubrac pour Libération Sud. C’est une histoire de souffrance, de violence et de courage. Une histoire d’hommes et de femmes sans visage (sinon pour certains quelques vieilles photos). Il ne reste rien des cinquante-deux camarades de Léon Landini, tous morts sous la torture et dont aucun n’a parlé.

image 2Discuter d’un programme dans ces conditions aurait pu paraître superflu. C’était en fait essentiel. Tous les résistants étaient d’accord là-dessus. Ils ne se battaient par pour eux-mêmes, ils n’acceptaient de mourir que conduits par la certitude que leur victoire permettrait l’avènement d’un monde pacifié et enfin libre. Ils étaient utopistes, mais peut-on mourir pour autre chose qu’un projet qui nous dépasse.

La deuxième partie du film partie retrace les discussions qui ont abouti à la signature du programme du CNR. La première et la seule réunion plénière s’est tenue en novembre 1943 au prix de risques insensés. Les discussions se sont ensuite déroulées par l’intermédiaire de cinq délégués. Certains groupes s’opposaient à ce que les partis politiques soient représentés mais c’était compromettre la validité de l’accord final. L’accord s’est fait sous l’égide du général de Gaulle pour inclure les partis politiques non compromis dans la collaboration et les organisations syndicales CGT et CFTC. Le premier projet d’accord était d’orientation socialiste. Le Parti Communiste s’y est fortement opposé. Il voulait un accord qui rompe nettement avec les politiques d’avant-guerre même s’il ne constituait pas une rupture avec le capitalisme. Après d’âpres négociations, l’accord s’est fait le 15 mars 1944 sur un programme dont tout un chacun peut facilement trouver le texte complet sur internet.

Il comportait les points suivants : « le retour à la Nations des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques », « le droit au travail et le droit au repos », « un plan complet de sécurité sociale », « la sécurité de l’emploi », la « retraite » pour tous, et une instruction égalitaire « afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises » « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances de l’argent et des influences étrangères ».

image 3Ce programme n’est pas resté lettre morte puisqu’il a permis les mesures suivantes : La réforme de la fonction publique et la création de l’Ecole nationale d’administration (1945), la nationalisation des usines Renault et de 4 grandes banques (1945), la loi de nationalisation du gaz et de l’électricité (1946), la nationalisation des combustibles minéraux (1946), la nationalisation des Charbonnages de France (1946), la création des comités d’entreprises (1945), la création de la sécurité sociale (1945), la création du SMIG (1950), la nationalisation de 34 compagnies d’assurances (1946), la création de l’assurance-chômage (1958), la création du minimum vieillesse (1959), la nationalisation des 9 plus grands groupes industriels et de 36 banques (1982).

Mais il suffit d’énumérer toutes ces mesures pour se rendre compte que tout ce que ce programme a permis est aujourd’hui défait et que ce qui en reste est attaqué. Le patronat n’a pas attendu les déclarations de son représentant Denis Kessler pour en vouloir la destruction. Toute la fin du film alerte sur ce démontage. Les séquences finales sont des interviews des principaux leaders politiques actuels. Elle met en évidence toute leur ignorance, leur mauvaise foi, leurs intentions réactionnaires. C’est en creux un véritable appel à se réveiller, à rappeler qu’il n’est pas acceptable que ce qui était possible dans la France des années quarante, dans une France dévastée et ruinée, ne soit plus possible dans la France du vingt et unième siècle qui est un  pays prospère dont les travailleurs sont parmi les plus productifs au monde.

Car ce film, qu’il faut absolument aller voir, n’est pas un film d’histoire. Il lance une campagne qui doit se développer dans les prochains mois pour revenir au programme du CNR dans son esprit et dans l’essentiel de sa lettre.

Les critiques discutent sur la qualité cinématographique de l’œuvre. Quelle pauvreté d’esprit. Le film est bon d’ailleurs quoiqu’en disent certains mais ce n’est vraiment pas le problème. La question c’est : allons trahir les aspirations de ceux qui se sont sacrifiés pour la patrie et pour le progrès social ou allons-nous, dans des conditions bien moins difficiles, reprendre le flambeau et exiger la réactualisation du programme du CNR et son application ?

Manoeuvres factieuses ?

image 2Voilà comment Laurence Parisot alors à la tête du MEDEF avait présenté sa « solution » à la crise : « La solution existe. Elle est audacieuse. Elle s’appelle États unis d’Europe, fédéralisme européen, délégation de souveraineté. Elle offrirait enfin aux Européens un projet, une ambition, une fierté. Mais elle nous oblige à changer nos habitudes, à conférer une responsabilité politique plus grande aux institutions européennes, à considérer d’emblée à leur échelle européenne les questions sociales, et pas seulement budgétaires et fiscales. Il faut vouloir avancer vers un territoire reconfiguré, vers une nouvelle patrie, vers l’an I d’une véritable pratique de notre histoire fédérale. »

La dernière phrase est importante car elle dit clairement de quoi il s’agit concrètement : « un territoire reconfiguré » c’est-à-dire l’effacement des Etats Nations, ce que confirme l’expression « une nouvelle patrie ».

Or que nous disent les représentants des « bonnets rouges » qui s’agitent autour de la question de l’écotaxe. Ecoutons ce que disait hier soir au journal de 22 heures de France Culture Christian Troadec, maire divers gauche de Carhaix dans le Finistère, porte-parole du collectif « vivre, décider et travailler en Bretagne »image 1

L’interviewer : « Votre combat c’est un peu la Bretagne contre Paris » :

Christian Troadec : « il y a un peu de cela parce qu’il y a également des demandes spécifiques qui sont faites par la Bretagne qui ne sont pas reconnues. Je pense tout particulièrement à la décentralisation. Je crois qu’aujourd’hui chacun reconnait que ce qu’il faut pour que ça fonctionne bien en Europe, c’est quand même l’Europe des régions où il y a des initiatives, où on libère des énergies, où on crée, où il y a de l’innovation, où on imagine et surtout où on crée de la richesse. Je crois que la France aujourd’hui est basée sur un vieux modèle de la royauté d’abord, et puis après dans les années 1800 par Napoléon ; c’est le système Napoléonien. Ce système aujourd’hui est obsolète et à bout de souffle »

L’interviewer : « Donc vous êtes sur un combat très régionaliste en fait ».

Christian Troadec : « Nous sommes régionalistes évidemment, comme l’est aujourd’hui  toute l’Europe. La France est le dernier État aussi centralisé. Et je pense qu’une partie de nos problèmes vient aussi de cela. Je crois qu’il faut qu’on regarde une gestion beaucoup plus proche des citoyens qui ne viendra que si les citoyens se réconcilient avec la politique parce que les citoyens verront que les actions sont concrètes et qu’elles répondent à leurs aspirations.

Quand on  demande de libérer les énergies, c’est aussi donner à la Bretagne le droit à l’expérimentation. Cela n’empêche pas de vivre dans un cadre plus large qui est celui de la République et aussi au niveau de l’Union Européenne. Aujourd’hui les temps ont changé. Les derniers à s’en rendre compte sont ceux qui sont au gouvernement aujourd’hui à Paris ».

C’est très clair, il me semble : il s’agit bien du programme de régionalisation du Medef (l’Europe des régions). Il est symptomatique que M. Troadec passe sous silence le rôle de la Révolution dans la création de nos institutions républicaines. Il passe de la royauté à l’empire en ignorant la période révolutionnaire. Il ne mentionne ensuite la République que comme un « cadre » c’est-à-dire comme un élément passif et purement formel. L’idée d’une république sociale lui est  complètement étrangère. Sa république est morte, c’est là aussi le programme du MEDEF dont il faut rappeler qu’il a été exprimé ainsi par Denis Kessler : « Il s’agit de défaire méthodiquement le programme du CNR » c’est-à-dire qu’il faut revenir sur tous les acquis sociaux de la période d’après guerre, il faut détruire ce qui peut rester de la république sociale pour laquelle les résistants s’étaient mobilisés. Voilà le programme !

image 3Tirer un trait sur la notion d’égalité républicaine. Soumettre la nation française à la marchandisation la plus totale des territoires : une intégration encore accrue dans l’Union Européenne comme instrument du capital et du patronat. Cet acte trois du projet de décentralisation et de régionalisation commence par la création d’Euro-métropoles appelées pudiquement « métropoles d’intérêt européen » qui viennent supplanter les conseils généraux. Avec l’idée avancée dans la région lyonnaise (région pilote) par Gérard Coulon à la tête de la métropole: « il y a concurrence entre les territoires comme il y a concurrence entre les entreprises. Il nous faudrait une métropole qui aille de Saint-Étienne au nord Isère, capable de concurrencer Barcelone et Munich ; une agglomération qui prenne les compétences du département et de la commune ». En clair les communes feront ce que les communautés leur diront comme la succursale fait ce que lui dicte la maison mère. La compétence ne sera plus montante (déléguée) mais descendante. L’agglomération prendra toutes les compétences des communes à l’exception de l’état civil et du social (le compassionnel). L’urbanisme, l’économie, la voirie, qui donnent des marchés au privé, passeraient aux agglomérations. L’agglomération serait dirigée par un président et organisée de manière à renforcer le bipartisme

En parallèle à cela, nous avons eu la tentative de régionalisation avec le référendum en Alsace. Il s’agissait de l’intégration administrative de cette portion du territoire national à un espace transnational rhénan qui aurait été mis en concurrence avec d’autres régions européennes. Un droit plus spécifique s’y serait appliqué, notamment en matière de droit du travail et de droits sociaux, droits qui sont déjà mis en concurrence au niveau des États par le biais de la « construction » européenne. Tout processus démocratique, dans le sens du renforcement, par les luttes sociales et leur confirmation dans la loi, du pouvoir des classes populaires, serait devenu définitivement impraticable.  L’Alsace serait devenue une région européenne autonome dans une configuration fédéraliste. Ses choix économiques auraient été complètement contraints par le poids économique de ses puissants voisins, c’est-à-dire par les classes dominantes allemandes et américaines sur lesquelles les forces populaires n’auraient aucun moyen de peser.

N’est-ce pas la même stratégie qui se déploie aujourd’hui en Bretagne avec des méthodes de plus en plus ouvertement factieuses ?

Le printemps de la Renaissance

image 3L’exposition du musée du Louvre  essaie de saisir à sa source, à son tout début,  ce grand mouvement d’essor artistique et de civilisation qu’a été la Renaissance : à Florence dans la première moitié du XVème siècle. Nous sommes avant la chute de Constantinople (1453) et avant la prise de Grenade, c’est-à-dire avant cette reconfiguration des zones d’influence des grandes religions et des cultures. Nous sommes aussi avant l’invention de l’imprimerie. Les modes de pensées changent mais avec une extrême lenteur. D’abord  du XIIIème au  XIVème siècle, chez les artistes, les sculpteurs en particulier, de façon confuse puisqu’ils innovent en tournant leurs regards loin dans le passé, vers l’antiquité grecque et romaine et en se détournant des productions récentes qui ont marqué la floraison du gothique. Ce mouvement de retour à un passé mythifié et de détournement de l’art récent se retrouve dans sa forme dans la période moderne quand les artistes se sont tournés vers les arts primitifs, les masques océaniens ou africains en particulier, pour s’opposer à l’art académique et fonder ce qui est devenu l’art moderne.

Ce premier ébranlement dans les références artistiques est rappelé dans la première salle de l’exposition. Autour du « cratère des talents », une œuvre romaine très connue et appréciée des artistes florentins, se trouvent réunies des œuvres florentines encore d’expression gothique mais dont les thèmes reprennent les figures sculptées sur le cratère.image 2

Si le mouvement amorcé du XIIIème au XIVème siècle s’épanouit vivement à Florence dans les premières décennies du XVème siècle, c’est sans doute parce que Florence est une république depuis trois siècles. La ville est gouvernée par un Conseil où siègent les membres des familles praticiennes. Elle connait un fort développement économique et voit l’apparition des premières compagnies de change.  Au début du XVème siècle, Florence est peut-être la cité la plus peuplée d’Europe. Elle est tournée vers le monde et veut s’embellir pour marquer son prestige. Ce mouvement est illustré par l’exposition de deux bas-reliefs du Sacrifice d’Isaac exécutés pour le concours lancé par la ville. Si leur composition s’inspire de la sculpture antique, les figures restent de style gothique.

L’ambition de la cité est illustré par un second symbole : la coupole de la cathédrale, qui permet de constater que l’essor artistique s’accompagne de celui des techniques de l’ingénieur. La maquette originale, parfaitement conservée, est en bois. Elle illustre la révolution architecturale et technique qui a permis la disparition des contreforts des monuments gothiques et l’édification d’un dôme de 45 mètres de diamètre et de 53 mètres de haut, le plus grand du monde, dont la forme s’inspire du Panthéon antique construit à Rome en 27 avant JC. Cette coupole est constituée d’anneaux de pierres de taille décroissante qui absorbent la poussée exercée sur les murs. Une coque interne le deux mètres d’épaisseur stabilise toute la structure. A chaque étape de l’exécution du projet, le comportement de l’édifice a été observé et corrigé au niveau suivant. La pensée mise en œuvre par l’architecte mêle une réflexion théorique sur la poussée et la contrepoussée à un empirisme qui s’appuie sur la précision des mesures. On assiste aux premiers moments d’élaboration d’une science de l’architecture.

La salle suivante permet de constater l’évolution du langage plastique : statues de saints et de prophètes aux vêtements au drapé romain et à la physionomie toujours plus expressive mais considérée par la critique comme encore gothique. Chaque saint, chaque prophète se reconnait à ses attributs finement sculptés. L’individu commence seulement à poindre et à s’extraire de sa gangue mythique. Ainsi, le saint Matthieu et le saint Louis de Toulouse se font face et l’hymne à la jeunesse perce dernière l’hymne à la foi.

Le passage à un âge nouveau est attesté par la présence d’un nouveau thème : les angelots ou « Spiritelli ». Ils témoignent d’une vision du supranaturel ou du divin qui se libère des craintes et des tourments de l’âme de l’homme du moyen-âge. La grâce de l’enfance apparait mais il faudra encore quelques décennies avant qu’elle soit délivrée du poids du péché originel. La religion est encore tournée vers le morbide comme en témoigne les nombreux coffres à reliques finement ouvragés.

image 1Peu à peu le culte de la vierge à l’enfant efface celui des reliques. La salle suivante est consacrée aux peintures sculptées sur ce thème. La féminité de la vierge apparait toujours plus éclatante et l’enfant Jésus est toujours plus charmant et joueur. L’intimité du sentiment est évoquée pour la première fois. C’est la vision que l’homme a de lui-même qui se modifie. Nous sommes, rappelons-le, dans la cité de Pétrarque et de Dante.

La pensée évolue aussi dans sa capacité à saisir l’espace. La peinture imite d’abord le volume de la sculpture. On voit le premier tableau qui met en œuvre la perspective mathématique. Les spécialistes trouveront sans doute cela absurde mais il m’a fait penser à Chirico. On voit ainsi que la perspective calculée pour les monuments est doublée d’une série de nuages dans le ciel au volume décroissant. Cet artifice donne un air moderne au tableau. Pour saisir l’évolution de la perspective, il faut voir les œuvres. On ne peut d’ailleurs que conseiller d’aller voir cette exposition mais surtout en faisant bien attention au fait que ce n’est pas une collection d’œuvres qui est montrée mais l’évolution des conceptions artistiques et des modes de pensées telles que l’art les met en œuvre.