Gravity

image 1Le mythe dit la vérité ; non pas la vérité d’un fait qui se serait passé dans une époque lointaine, comme il pourrait d’abord le laisser croire, mais la vérité cachée du monde présent. Ainsi Star wars, que l’on évoque volontiers pour le comparer à Gravity, révèle la face cachée de l’Amérique de Nixon et Reagan. C’est l’Amérique qui veut ramener le Vietnam à l’âge de pierre. Elle est ultra libérale, au service des puissants et dure pour les pauvres, agressive à l’extérieur. Avec Star wars, les représentants de la civilisation la plus avancée sont des princes et des princesses, des chevaliers à la manière médiévale. Leur noblesse est héréditaire et fondée sur leur supériorité raciale, sur ce pouvoir qu’ils ont, qui fait des autres (qui sont hommes singes ou robots) leurs serviteurs naturels. Ils luttent contre l’empire du mal. S’ils sont rebelles ou résistants c’est en référence à la rébellion sudiste. Leur monde est en guerre. C’est l’Amérique du « consensus de Washington », agressive économiquement et militairement et qui veut vaincre l’empire adverse en le réduisant par la force.

Mais l’ennemi d’hier s’est converti au libéralisme et sur bien des points l’élève dépasse le maître. Et voilà l’Amérique d’Obama en panne de mythe. C’est ce que nous dit Gravity. Quand le film commence, on découvre les deux protagonistes, Matt et Ryan, flottant dans le vide. Ils sont occupés à une tâche nécessaire mais sans gloire : détecter la panne qui rend aveugle le satellite Hubble. Rien d’exaltant là-dedans. D’ailleurs ils n’ont rien de héros. Matt drague gentiment sa collègue, juste pour la soutenir puisque c’est sur elle que repose toute la mission et qu’elle peine à résoudre le problème. Il l’interroge sur sa vie sentimentale mais la sienne ne semble guère plus brillante. Nous apprenons que Ryan est seule. Elle a eu une petite fille mais qui est morte à l’âge de quatre ans en faisant une chute dans la cour de récréation. Nous avons donc là deux personnages que le scénario va ramener à ce qui apparemment fait selon lui l’essence humaine : des homo-economicus. L’un satisfait, l’autre tourmenté.

Voilà, en effet, que la crise survient où plutôt que les russes ont détruit un de leur satellite dont les débris ont provoqué une réaction en chaîne. Il faut se mettre à l’abri. Un petit problème technique retarde Ryan, elle est emportée dans l’espace, où qu’elle se tourne elle ne voit qu’une immensité vide et glacée. Son collègue la soutient, la calme et entreprend de la ramener au vaisseau. Elle y parvient, s’y accroche mais à ce moment, il est lui-même emporté loin dans le vide. Il va l’entrainer dans la mort. Malgré ses protestations, il fait un choix héroïque : il se détache et s’enfonce dans la nuit glacée. Mais sur quoi se fonde son héroïsme ? Il le dit clairement : sur un calcul utilitaire, celui du moindre mal. Il vaut mieux qu’un seul meure plutôt que les deux, voilà tout ! On peut voir là l’expression d’une espèce d’éthique de l’économie : les premières scènes montraient Matt dilapidant inutilement le gaz de propulsion de son scaphandre pour distraire sa collègue. Celle-ci au contraire a su se maîtriser et ménager sa réserve d’oxygène. Pour survivre en temps de crise, il faut savoir rester rationnel dans ses choix ! Matt a enseigné les bons préceptes mais il ne les a pas appliqués !

image 3Matt meurt, Ryan va survivre mais pour cela, elle doit suivre les recommandations de son collègue. Je ne raconterai pas plus le film, ça ne se fait pas, mais il faut juste savoir que Ryan va se trouver à nouveau face à un choix comme les aime l’utilitarisme. Si elle utilise le module où elle se trouve pour retourner sur terre, elle risque fort d’échouer et de trouver la mort dans les flammes. Si elle reste, elle mourra doucement d’inanition faute d’oxygène. Elle renonce car entre dans son calcul l’idée qu’elle va retrouver sa petite fille au paradis. Elle ferme l’alimentation du vaisseau et attend la mort. Quelque chose que je ne dirai pas, (ceux qui ont vu le film savent de quoi il s’agit), quelque chose donc ou plutôt quelqu’un la détourne de ce choix. Elle va tenter de rejoindre  la station spatiale chinoise. Elle y parvient et peut envisager de se risquer à rejoindre la terre.

La croyance religieuse entre dans son calcul. Mais ce n’est pas une croyance exaltée à la façon de Pascal. Son calcul ne comprend pas de grandeur infinie comme le pari Pascalien. Sa croyance a plutôt l’allure d’un placement sans  risque. Comme tout bon épargnant diversifie son portefeuille et garde en réserve  des valeurs qui ne rapportent rien mais peuvent sauver la mise en cas d’effondrement, son dieu n’est d’aucune utilité immédiate. Elle ne le prie pas car elle sait très bien qu’il ne peut rien pour elle. Il n’est au fond que le très libéral gardien du paradis. Sur ces bases, le calcul est simple et pratique. Ryan postule que Matt est en chemin pour le paradis mais il est encore suffisamment près pour qu’il l’entende. Elle le charge d’aller voir sa petite fille et lui dire combien elle l’aime. La balance penche ainsi de nouveau du côté de la survie puisque le plus fort argument qui pesait pour la mort vient de tomber. Ryan sera sauvée.  Il n’y a rien de grand dans ses raisons de vivre. C’est juste le plaisir immédiat de sentir un sol sous ses pieds, un ciel bleu au-dessus de soi, d’avoir un corps qui pèse mais qui est vivant.

image 2Voilà donc un film pour les temps difficiles. Comme nous sommes loin de l’optimisme de Star Trek par exemple. Star Trek dépeignait un futur optimiste, utopique, dans lequel l’humanité avait éradiqué la maladie, le racisme, la pauvreté, l’intolérance et la guerre sur Terre. C’était une humanité unie à d’autres espèces intelligentes de la galaxie dans une sorte d’ONU. Les personnages exploraient l’espace, à la recherche de nouveaux mondes et de nouvelles civilisations et s’aventuraient « là où aucun homme, là où personne, n’est jamais allé ». Le problème de Gravity, c’est seulement de rentrer à la maison et c’est un problème dans la mesure où on ne sait pas pourquoi rentrer à la maison, il n’y a pour cela aucun mythe mobilisateur, aucun avenir radieux, pas de lendemains qui chantent. C’est jusque mieux que le vide intersidéral où il fait noir dans quelque direction qu’on se tourne : pas plus d’avenir que de présent, rien qu’un froid de 125 degrés en dessous de zéro.

Il n’y a guère de chance de voir les enfants jouer à Gravity dans les cours de récréation, comme ils ont pu jouer à la guerre des étoiles. Les héros mobilisateurs, même inspirés par le néo libéralisme, ont des attributs : l’épée laser, un costume noir ou blanc avec une cape. Tandis que l’héroïne de Gravity n’a que des problèmes qu’elle tente de résoudre par le calcul du moindre mal. Elle va de refuge en refuge comme l’américain pris dans la crise, qui n’ayant pu sauver sa maison, tente d’en trouver une autre moins couteuse. Rien d’exaltant pour la jeunesse donc !

Mais vous pouvez tout de même aller voir Gravity pour le spectacle. Pour le contenu préférez-lui « les jours heureux » !

Les jours heureux

image 1Les jours heureux : il s’agit du titre d’un film documentaire de Gilles Perret sorti sur les écrans mercredi dernier, mais il s’agit aussi et surtout du titre donné au programme du CNR, c’est-à-dire au programme de la résistance française unifiée.

Le film retrace l’histoire de ce programme. Son scénario décrit une courbe qui monte d’abord et retombe. Il invite le spectateur à refermer cette courbe pour reprendre le mouvement ascensionnel et l’accomplir.

Premier mouvement : Jean Moulin ancien préfet déchu par Vichy a entrepris de faire l’inventaire des groupes de résistance en zone sud. Ce travail effectué il a rejoint le général de Gaulle à Londres. Jusqu’à  ce moment de la guerre, de Gaulle, qui avait lancé un appel à le rejoindre, n’avait pas conscience de l’ampleur des mouvements de résistance qui s’étaient organisés. Il a tout de suite compris qu’il devait les unifier et qu’il était le seul à avoir une visibilité internationale. Sa position le lui permettait et son premier atout était qu’il était en mesure de fournir armes et financements. Jean Moulin retourne en France, cette fois pour faire l’inventaire des mouvements en zone nord et pour convaincre l’ensemble des mouvements d’accepter l’autorité du général de Gaulle. Cela ne s’est pas fait sans difficulté.

Le deuxième mouvement c’est la négociation du programme du CNR. Les mouvements de résistance ne pouvaient accepter la direction du général de Gaulle que si ses objectifs étaient clairs. Sur quel programme allait se faire l’unification ? Voilà toute la question. L’ensemble des mouvements de résistance se classaient à gauche et même, selon les critères actuels, à la gauche de la gauche. Il y avait bien dans les rangs des résistants quelques individualités issues de la droite et même de l’extrême droite d’avant-guerre (des maurassiens en particulier) mais ils étaient très minoritaires et avaient beaucoup évolué sous l’influence de leurs camarades résistants.  La grande masse des résistants était issue des rangs de la classe ouvrière. Le parti communiste était la force la plus nombreuse et la plus active. Il était représenté sur le plan militaire par les FTP et sur le plan politique par le Front National. Le parti communiste n’a accepté de se rallier à de Gaulle que sur la base d’un programme qu’il a âprement discuté.

La première partie du film retrace toute cette histoire de façon vivante par la voix d’anciens résistants comme Léon Landini des FTP MOI et Raymond Aubrac pour Libération Sud. C’est une histoire de souffrance, de violence et de courage. Une histoire d’hommes et de femmes sans visage (sinon pour certains quelques vieilles photos). Il ne reste rien des cinquante-deux camarades de Léon Landini, tous morts sous la torture et dont aucun n’a parlé.

image 2Discuter d’un programme dans ces conditions aurait pu paraître superflu. C’était en fait essentiel. Tous les résistants étaient d’accord là-dessus. Ils ne se battaient par pour eux-mêmes, ils n’acceptaient de mourir que conduits par la certitude que leur victoire permettrait l’avènement d’un monde pacifié et enfin libre. Ils étaient utopistes, mais peut-on mourir pour autre chose qu’un projet qui nous dépasse.

La deuxième partie du film partie retrace les discussions qui ont abouti à la signature du programme du CNR. La première et la seule réunion plénière s’est tenue en novembre 1943 au prix de risques insensés. Les discussions se sont ensuite déroulées par l’intermédiaire de cinq délégués. Certains groupes s’opposaient à ce que les partis politiques soient représentés mais c’était compromettre la validité de l’accord final. L’accord s’est fait sous l’égide du général de Gaulle pour inclure les partis politiques non compromis dans la collaboration et les organisations syndicales CGT et CFTC. Le premier projet d’accord était d’orientation socialiste. Le Parti Communiste s’y est fortement opposé. Il voulait un accord qui rompe nettement avec les politiques d’avant-guerre même s’il ne constituait pas une rupture avec le capitalisme. Après d’âpres négociations, l’accord s’est fait le 15 mars 1944 sur un programme dont tout un chacun peut facilement trouver le texte complet sur internet.

Il comportait les points suivants : « le retour à la Nations des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques », « le droit au travail et le droit au repos », « un plan complet de sécurité sociale », « la sécurité de l’emploi », la « retraite » pour tous, et une instruction égalitaire « afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises » « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances de l’argent et des influences étrangères ».

image 3Ce programme n’est pas resté lettre morte puisqu’il a permis les mesures suivantes : La réforme de la fonction publique et la création de l’Ecole nationale d’administration (1945), la nationalisation des usines Renault et de 4 grandes banques (1945), la loi de nationalisation du gaz et de l’électricité (1946), la nationalisation des combustibles minéraux (1946), la nationalisation des Charbonnages de France (1946), la création des comités d’entreprises (1945), la création de la sécurité sociale (1945), la création du SMIG (1950), la nationalisation de 34 compagnies d’assurances (1946), la création de l’assurance-chômage (1958), la création du minimum vieillesse (1959), la nationalisation des 9 plus grands groupes industriels et de 36 banques (1982).

Mais il suffit d’énumérer toutes ces mesures pour se rendre compte que tout ce que ce programme a permis est aujourd’hui défait et que ce qui en reste est attaqué. Le patronat n’a pas attendu les déclarations de son représentant Denis Kessler pour en vouloir la destruction. Toute la fin du film alerte sur ce démontage. Les séquences finales sont des interviews des principaux leaders politiques actuels. Elle met en évidence toute leur ignorance, leur mauvaise foi, leurs intentions réactionnaires. C’est en creux un véritable appel à se réveiller, à rappeler qu’il n’est pas acceptable que ce qui était possible dans la France des années quarante, dans une France dévastée et ruinée, ne soit plus possible dans la France du vingt et unième siècle qui est un  pays prospère dont les travailleurs sont parmi les plus productifs au monde.

Car ce film, qu’il faut absolument aller voir, n’est pas un film d’histoire. Il lance une campagne qui doit se développer dans les prochains mois pour revenir au programme du CNR dans son esprit et dans l’essentiel de sa lettre.

Les critiques discutent sur la qualité cinématographique de l’œuvre. Quelle pauvreté d’esprit. Le film est bon d’ailleurs quoiqu’en disent certains mais ce n’est vraiment pas le problème. La question c’est : allons trahir les aspirations de ceux qui se sont sacrifiés pour la patrie et pour le progrès social ou allons-nous, dans des conditions bien moins difficiles, reprendre le flambeau et exiger la réactualisation du programme du CNR et son application ?

Manoeuvres factieuses ?

image 2Voilà comment Laurence Parisot alors à la tête du MEDEF avait présenté sa « solution » à la crise : « La solution existe. Elle est audacieuse. Elle s’appelle États unis d’Europe, fédéralisme européen, délégation de souveraineté. Elle offrirait enfin aux Européens un projet, une ambition, une fierté. Mais elle nous oblige à changer nos habitudes, à conférer une responsabilité politique plus grande aux institutions européennes, à considérer d’emblée à leur échelle européenne les questions sociales, et pas seulement budgétaires et fiscales. Il faut vouloir avancer vers un territoire reconfiguré, vers une nouvelle patrie, vers l’an I d’une véritable pratique de notre histoire fédérale. »

La dernière phrase est importante car elle dit clairement de quoi il s’agit concrètement : « un territoire reconfiguré » c’est-à-dire l’effacement des Etats Nations, ce que confirme l’expression « une nouvelle patrie ».

Or que nous disent les représentants des « bonnets rouges » qui s’agitent autour de la question de l’écotaxe. Ecoutons ce que disait hier soir au journal de 22 heures de France Culture Christian Troadec, maire divers gauche de Carhaix dans le Finistère, porte-parole du collectif « vivre, décider et travailler en Bretagne »image 1

L’interviewer : « Votre combat c’est un peu la Bretagne contre Paris » :

Christian Troadec : « il y a un peu de cela parce qu’il y a également des demandes spécifiques qui sont faites par la Bretagne qui ne sont pas reconnues. Je pense tout particulièrement à la décentralisation. Je crois qu’aujourd’hui chacun reconnait que ce qu’il faut pour que ça fonctionne bien en Europe, c’est quand même l’Europe des régions où il y a des initiatives, où on libère des énergies, où on crée, où il y a de l’innovation, où on imagine et surtout où on crée de la richesse. Je crois que la France aujourd’hui est basée sur un vieux modèle de la royauté d’abord, et puis après dans les années 1800 par Napoléon ; c’est le système Napoléonien. Ce système aujourd’hui est obsolète et à bout de souffle »

L’interviewer : « Donc vous êtes sur un combat très régionaliste en fait ».

Christian Troadec : « Nous sommes régionalistes évidemment, comme l’est aujourd’hui  toute l’Europe. La France est le dernier État aussi centralisé. Et je pense qu’une partie de nos problèmes vient aussi de cela. Je crois qu’il faut qu’on regarde une gestion beaucoup plus proche des citoyens qui ne viendra que si les citoyens se réconcilient avec la politique parce que les citoyens verront que les actions sont concrètes et qu’elles répondent à leurs aspirations.

Quand on  demande de libérer les énergies, c’est aussi donner à la Bretagne le droit à l’expérimentation. Cela n’empêche pas de vivre dans un cadre plus large qui est celui de la République et aussi au niveau de l’Union Européenne. Aujourd’hui les temps ont changé. Les derniers à s’en rendre compte sont ceux qui sont au gouvernement aujourd’hui à Paris ».

C’est très clair, il me semble : il s’agit bien du programme de régionalisation du Medef (l’Europe des régions). Il est symptomatique que M. Troadec passe sous silence le rôle de la Révolution dans la création de nos institutions républicaines. Il passe de la royauté à l’empire en ignorant la période révolutionnaire. Il ne mentionne ensuite la République que comme un « cadre » c’est-à-dire comme un élément passif et purement formel. L’idée d’une république sociale lui est  complètement étrangère. Sa république est morte, c’est là aussi le programme du MEDEF dont il faut rappeler qu’il a été exprimé ainsi par Denis Kessler : « Il s’agit de défaire méthodiquement le programme du CNR » c’est-à-dire qu’il faut revenir sur tous les acquis sociaux de la période d’après guerre, il faut détruire ce qui peut rester de la république sociale pour laquelle les résistants s’étaient mobilisés. Voilà le programme !

image 3Tirer un trait sur la notion d’égalité républicaine. Soumettre la nation française à la marchandisation la plus totale des territoires : une intégration encore accrue dans l’Union Européenne comme instrument du capital et du patronat. Cet acte trois du projet de décentralisation et de régionalisation commence par la création d’Euro-métropoles appelées pudiquement « métropoles d’intérêt européen » qui viennent supplanter les conseils généraux. Avec l’idée avancée dans la région lyonnaise (région pilote) par Gérard Coulon à la tête de la métropole: « il y a concurrence entre les territoires comme il y a concurrence entre les entreprises. Il nous faudrait une métropole qui aille de Saint-Étienne au nord Isère, capable de concurrencer Barcelone et Munich ; une agglomération qui prenne les compétences du département et de la commune ». En clair les communes feront ce que les communautés leur diront comme la succursale fait ce que lui dicte la maison mère. La compétence ne sera plus montante (déléguée) mais descendante. L’agglomération prendra toutes les compétences des communes à l’exception de l’état civil et du social (le compassionnel). L’urbanisme, l’économie, la voirie, qui donnent des marchés au privé, passeraient aux agglomérations. L’agglomération serait dirigée par un président et organisée de manière à renforcer le bipartisme

En parallèle à cela, nous avons eu la tentative de régionalisation avec le référendum en Alsace. Il s’agissait de l’intégration administrative de cette portion du territoire national à un espace transnational rhénan qui aurait été mis en concurrence avec d’autres régions européennes. Un droit plus spécifique s’y serait appliqué, notamment en matière de droit du travail et de droits sociaux, droits qui sont déjà mis en concurrence au niveau des États par le biais de la « construction » européenne. Tout processus démocratique, dans le sens du renforcement, par les luttes sociales et leur confirmation dans la loi, du pouvoir des classes populaires, serait devenu définitivement impraticable.  L’Alsace serait devenue une région européenne autonome dans une configuration fédéraliste. Ses choix économiques auraient été complètement contraints par le poids économique de ses puissants voisins, c’est-à-dire par les classes dominantes allemandes et américaines sur lesquelles les forces populaires n’auraient aucun moyen de peser.

N’est-ce pas la même stratégie qui se déploie aujourd’hui en Bretagne avec des méthodes de plus en plus ouvertement factieuses ?

Le printemps de la Renaissance

image 3L’exposition du musée du Louvre  essaie de saisir à sa source, à son tout début,  ce grand mouvement d’essor artistique et de civilisation qu’a été la Renaissance : à Florence dans la première moitié du XVème siècle. Nous sommes avant la chute de Constantinople (1453) et avant la prise de Grenade, c’est-à-dire avant cette reconfiguration des zones d’influence des grandes religions et des cultures. Nous sommes aussi avant l’invention de l’imprimerie. Les modes de pensées changent mais avec une extrême lenteur. D’abord  du XIIIème au  XIVème siècle, chez les artistes, les sculpteurs en particulier, de façon confuse puisqu’ils innovent en tournant leurs regards loin dans le passé, vers l’antiquité grecque et romaine et en se détournant des productions récentes qui ont marqué la floraison du gothique. Ce mouvement de retour à un passé mythifié et de détournement de l’art récent se retrouve dans sa forme dans la période moderne quand les artistes se sont tournés vers les arts primitifs, les masques océaniens ou africains en particulier, pour s’opposer à l’art académique et fonder ce qui est devenu l’art moderne.

Ce premier ébranlement dans les références artistiques est rappelé dans la première salle de l’exposition. Autour du « cratère des talents », une œuvre romaine très connue et appréciée des artistes florentins, se trouvent réunies des œuvres florentines encore d’expression gothique mais dont les thèmes reprennent les figures sculptées sur le cratère.image 2

Si le mouvement amorcé du XIIIème au XIVème siècle s’épanouit vivement à Florence dans les premières décennies du XVème siècle, c’est sans doute parce que Florence est une république depuis trois siècles. La ville est gouvernée par un Conseil où siègent les membres des familles praticiennes. Elle connait un fort développement économique et voit l’apparition des premières compagnies de change.  Au début du XVème siècle, Florence est peut-être la cité la plus peuplée d’Europe. Elle est tournée vers le monde et veut s’embellir pour marquer son prestige. Ce mouvement est illustré par l’exposition de deux bas-reliefs du Sacrifice d’Isaac exécutés pour le concours lancé par la ville. Si leur composition s’inspire de la sculpture antique, les figures restent de style gothique.

L’ambition de la cité est illustré par un second symbole : la coupole de la cathédrale, qui permet de constater que l’essor artistique s’accompagne de celui des techniques de l’ingénieur. La maquette originale, parfaitement conservée, est en bois. Elle illustre la révolution architecturale et technique qui a permis la disparition des contreforts des monuments gothiques et l’édification d’un dôme de 45 mètres de diamètre et de 53 mètres de haut, le plus grand du monde, dont la forme s’inspire du Panthéon antique construit à Rome en 27 avant JC. Cette coupole est constituée d’anneaux de pierres de taille décroissante qui absorbent la poussée exercée sur les murs. Une coque interne le deux mètres d’épaisseur stabilise toute la structure. A chaque étape de l’exécution du projet, le comportement de l’édifice a été observé et corrigé au niveau suivant. La pensée mise en œuvre par l’architecte mêle une réflexion théorique sur la poussée et la contrepoussée à un empirisme qui s’appuie sur la précision des mesures. On assiste aux premiers moments d’élaboration d’une science de l’architecture.

La salle suivante permet de constater l’évolution du langage plastique : statues de saints et de prophètes aux vêtements au drapé romain et à la physionomie toujours plus expressive mais considérée par la critique comme encore gothique. Chaque saint, chaque prophète se reconnait à ses attributs finement sculptés. L’individu commence seulement à poindre et à s’extraire de sa gangue mythique. Ainsi, le saint Matthieu et le saint Louis de Toulouse se font face et l’hymne à la jeunesse perce dernière l’hymne à la foi.

Le passage à un âge nouveau est attesté par la présence d’un nouveau thème : les angelots ou « Spiritelli ». Ils témoignent d’une vision du supranaturel ou du divin qui se libère des craintes et des tourments de l’âme de l’homme du moyen-âge. La grâce de l’enfance apparait mais il faudra encore quelques décennies avant qu’elle soit délivrée du poids du péché originel. La religion est encore tournée vers le morbide comme en témoigne les nombreux coffres à reliques finement ouvragés.

image 1Peu à peu le culte de la vierge à l’enfant efface celui des reliques. La salle suivante est consacrée aux peintures sculptées sur ce thème. La féminité de la vierge apparait toujours plus éclatante et l’enfant Jésus est toujours plus charmant et joueur. L’intimité du sentiment est évoquée pour la première fois. C’est la vision que l’homme a de lui-même qui se modifie. Nous sommes, rappelons-le, dans la cité de Pétrarque et de Dante.

La pensée évolue aussi dans sa capacité à saisir l’espace. La peinture imite d’abord le volume de la sculpture. On voit le premier tableau qui met en œuvre la perspective mathématique. Les spécialistes trouveront sans doute cela absurde mais il m’a fait penser à Chirico. On voit ainsi que la perspective calculée pour les monuments est doublée d’une série de nuages dans le ciel au volume décroissant. Cet artifice donne un air moderne au tableau. Pour saisir l’évolution de la perspective, il faut voir les œuvres. On ne peut d’ailleurs que conseiller d’aller voir cette exposition mais surtout en faisant bien attention au fait que ce n’est pas une collection d’œuvres qui est montrée mais l’évolution des conceptions artistiques et des modes de pensées telles que l’art les met en œuvre.