Qu’est-ce que le temps ?

image 1Cet article sera court car son sujet est d’une difficulté inépuisable. Il me vient à l’esprit alors que je tente de lire ce que Hegel dit au sujet du temps. Je dois, (mais je reconnais être un peu obtus), relire plusieurs fois la même phrase pour qu’elle cesse de m’apparaitre autrement que comme un infâme galimatias.

Entre deux tentatives mon cerveau vagabonde. Je m’imagine à la terrasse d’un café. Je regarde passer les gens et je photographie toutes les belles personnes qui charment mes yeux. Quand j’aurai développé mes photos, j’aurais une succession de clichés. Cela correspond bien à la définition que donne Aristote du temps : « le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur ». Chacune de mes photos est une étape d’un mouvement (celui des passants) et leur succession permet de dire comment chacune succède à l’autre.

Seulement ce temps-là ne me satisfait pas. Il n’a pas de mesure. Je sais qu’il n’a pas été le même entre chaque photo mais mon « nombre » ne permet pas de remplir ce vide.

Je reviens à Hegel qui ne m’aide pas du tout. Et mon esprit repart. Supposons qu’il y avait dans le champ de mes photos un objet qui a connu lui aussi un mouvement : l’ombre d’un arbre sur le sol. Cette fois, en observant bien mes clichés, je remarque qu’entre certains l’ombre a à peine bougé. Entre d’autres elle a parcouru un angle large. Ma succession s’enrichit d’une nouvelle qualité. Elle fait apparaitre un rapport entre deux mouvements.

image 2Ce rapport est-il le temps ? Je dois répondre « non pas encore ». Ce que j’ai c’est un rythme et non le temps en lui-même. J’ai tout de même l’ombre du temps car je ne peux concevoir que deux formes de rythme : un rythme dans l’espace et un autre qui se passe d’espace. Une frise décorant une corniche de l’image de feuilles et de fruits donnera un rythme dans l’espace (par exemple trois fruits cinq feuilles puis cinq fruits et trois feuilles etc.). Mais si je répète « fruit-fruit-feuille-feuille-fruit-fruit » dans quoi se déploie mon rythme, sinon dans le temps ?

Voilà que j’ai une première définition du temps : le temps est ce qui apparait quand un rythme est créé par le rapport entre deux mouvements.

Nouveau retour à Hegel et rien de neuf de ce côté ! Je reviens à ma rêverie. Je dois reconnaitre que j’ai postulé que le mouvement de l’ombre auquel j’ai rapporté celui des clichés était régulier. J’ai eu raison sans doute. Mais si j’abandonne ce postulat, je suis à nouveau en difficulté. Comment puis-je savoir qu’un mouvement est régulier ?

Je le sais parce que je ne suis jamais confronté à deux mouvements mais que je fais, avec mes semblables, l’expérience d’une multitude de mouvements simultanés. Un de ces mouvements est celui que je ressens. J’ai l’intuition d’un temps passé plus ou moins long qui est fluide dans des circonstances où je ne ressens ni impatience ni ennui. Ce temps est en relation avec le nombre d’images par seconde que transmet mon œil. Or, un œil à facettes d’abeille transmet 200 images par seconde, alors que l’œil humain transmet au cerveau environ 24 images seconde. Le temps ne s’écoule pas de la même façon pour l’abeille et l’homme ou plutôt ce qui est rapide pour l’homme est lent pour l’abeille qui voit les choses, de notre point de vue, au ralenti.

Cette fois je crois que je tiens le temps. En voici la définition : le temps est la réalité qui apparait lorsque le rapport entre tous les mouvements est rapporté à un observateur (réel ou fictif) dans un univers unifié en perpétuel mouvement.

Cette définition n’est pas en contradiction avec ce que nous dit la théorie d’Einstein puisque celle-ci nous dit qu’il n’y a pas de temps absolu, il n’y a pas de temps universel, mais qu’il est universel que tout observateur a son temps propre (sa durée) dans un univers unique où les mêmes lois s’appliquent partout. Ce « temps propre » sera sa ligne d’univers dans l’espace temps. Je dirais, pour ma part, que tout observateur peut et ne peut que, depuis son mouvement propre, faire le rapport des mouvements qu’il observe. Il n’y a de rapport que si on se place du point de vue d’un mouvement particulier auquel on ramène, ou plutôt on imagine pouvoir ramener, tous les autres mouvements. La possibilité de ce rapport généralisé étant rendue imaginable du fait de l’unité de l’univers dans sa nature et dans les lois qui s’y appliquent (même principe de causalité). Mais ce rapport généralisé bien qu’imaginable n’est jamais réalisable même sous forme d’expérience de pensée car, bien que l’univers soit unique, il ne peut pas être saisi dans son ensemble car cela supposerait une simultanéité universelle, alors qu’Einstein a démontré que l’idée même de simultanéité n’était pas tenable en physique. La saisie du temps est donc toujours plus ou moins illusoire.

(Il ne faudrait pas en conclure que le temps n’est qu’un effet de la conscience car le mouvement existe indépendamment de toute conscience. Il est le mode d’être de la matière — il n’y a pas de matière sans mouvement. Le rapport entre les mouvements est donc là potentiel (mais toujours illusoirement réalisable) indépendamment de toute conscience comme le nombre 12 est là potentiellement dès d’un cube se présente — sous la forme par exemple des arêtes d’un cristal. Ce qui ne peut pas être en revanche c’est un temps sans matière, un temps vide et « pur » car il n’y a dans le rien aucun moyen de saisir quelque chose, que ce soit du temps ou de l’espace).

Je me garderais bien de juger la théorie d’Einstein car je n’ai pas l’ombre d’un début de compétence pour cela. J’observe seulement qu’elle établit une relation réciproque entre l’espace/temps (par sa « courbure ») et les objets qui s’y trouvent en mouvement. Cela fait de l’espace/temps une chose à la fois substantielle (car autrement comment un objet métaphysique pourrait-il agir sur les mouvements des objets physiques?). Il reste donc, il me semble, une obscurité non résolue dans cette théorie dont l’efficacité a été démontrée amplement : Tout autant que ma modeste définition du temps, elle fait du temps (de l’espace/temps)  une « réalité », un objet de pensée, dont la nature fait problème. Mais pour être plus clair, je dois dire ce que j’entends par « être une réalité ».

J’ai dit que le temps est une réalité et non qu’il existe. Je dis qu’une chose existe lorsque je peux la situer dans l’espace et le temps. Si je dis que je possède une Rolex (comme tout homme de plus cinquante ans qui a réussi sa vie), on va me demander de la montrer – c’est-à-dire de la situer dans l’espace et le temps. Toute chose qui existe a nécessairement une certaine substance car autrement il ne serait pas possible de la faire se manifester dans un espace et un temps. A l’inverse, ce qui n’a pas de substance n’existe pas, ce qui n’en fait pas rien mais en fait ce que j’appelle une « réalité ».

image 3Mais il découle de ce que j’ai dit que le temps ne peut pas être situé dans un espace et un temps puisqu’il est lui-même un cadre de la parution. Le temps n’existe donc pas (pas plus que l’espace d’ailleurs). Il n’est pas rien pourtant, ne serait-ce que parce que j’essaie d’en saisir la nature. Comme tout ce qui ne peut pas être situé dans un espace et un temps mais peut faire l’objet ne serait que d’une pensée, il a une réalité. Alors qu’il n’y a pas de degré dans l’existence du point de vue du temps sinon celui d’avoir été ou d’être présentement, et du point de vue de l’espace d’être ici ou ailleurs, il y a une infinité de degrés dans la réalité (comme être imaginaire ou être une idéité rationnelle). Le temps est de ces choses qui ont un fort degré de réalité puisqu’il apparait au moins potentiellement dès qu’il y a un mouvement dans un univers unifié. Sa réalité s’impose à nous à tel point que nous lui attribuons couramment des effets.  Il prend forme quand deux mouvements peuvent être rapportés l’un à l’autre et il est pleinement présent pour une conscience dès qu’elle perçoit une multitude de mouvements. Le temps est toujours lié à l’espace (par le mouvement), c’est pourquoi on ne peut pas le penser hors de lui ou plutôt on ne peut penser qu’un complexe d’espace-temps. (Je laisse à mon collègue Einstein le soin de développer cette notion !). Je m’en tiens pour ma part à dire que le temps est une réalité car un rapport est une réalité. Désigner le quart, la moitié ou de double de quelque chose c’est désigner un objet, certes dans l’immédiat idéel, qui peut devenir effectif par le découpage ou la duplication. Donc quelque chose de bien réel. Mais, j’en conviens, cela laisse en suspens tout autant que la théorie d’Einstein la nature de l’action réciproque (tout en laissant supposer qu’elle n’est que l’effet pour notre intellect de l’unité de l’univers dont l’observateur est toujours lui-même une partie).

Je n’en ferai pas plus pour aujourd’hui puisque je viens de résoudre une des plus grande difficulté de la science et de la philosophie. Un tel effort mérite d’être suivi d’une bonne pause.

Prolétariat et lumpenprolétariat

image 2J’ai lu récemment un livre d’Immanuel Wallerstein « Comprendre le monde – Introduction à l’analyse des systèmes monde ». Je n’ai pas jugé utile d’en faire la critique, j’expliquerai pourquoi. Dans l’immédiat, je m’en tiendrai à deux définitions extraites du glossaire joint à l’ouvrage. Je lis : «ma définition du capitalisme est la suivante : il s’agit d’un système historique caractérisé par la priorité donnée à l’accumulation illimitée du capital ». Une autre définition est celle du prolétariat : « le terme prolétariat est apparu en France à la fin du XVIIIème siècle pour désigner le plèbe, par analogie avec la Rome antique. Au XIXe siècle, on commença à l’utiliser pour désigner plus spécifiquement la main-d’œuvre salariée (urbaine) qui n’avait pas accès à la terre et qui dépendait donc d’un employeur pour vivre. »

Ces deux définitions sont trop pauvres, aussi bien dans leur forme que dans leur contenu, pour fournir la base d’une discussion. Cela apparaitra clairement dans la suite de mon propos. Je vais, dans un premier temps, leur en substituer d’autres qui auront pour premier avantage de s’intégrer dans un système conceptuel cohérent (1). Pour cela, il me faut revenir à la définition des rapports sociaux donnée par Danièle Kergoat, telle que je l’ai reprise dans mon article du 21 mars 2014 et, à partir de cette définition, je vais dérouler l’ensemble des concepts qui y sont associés.

La définition de D. Kergoat présente le rapport social comme une « tension », un antagonisme, qui traverse la société et se cristallise autour d’un « enjeu ». Pour le dire en termes plus quotidiens, elle décrit le rapport social comme une opposition qui travaille la société, en dissocie les membres et les assemble en groupes opposés les uns aux autres. Cette opposition n’est nullement arbitraire ou personnelle mais a pour base des situations où des groupes ont effectivement des rôles à la fois antagoniques et complémentaires (des enjeux). Danièle Kergoat termine ainsi : « Ce sont ces enjeux qui sont constitutifs des groupes sociaux. Ces derniers ne sont pas donnés au départ, ils se créent autour de ces enjeux par la dynamique des groupes sociaux ». Sa définition insiste donc sur le fait que les groupes sociaux se forment du fait de la tension consécutive à l’apparition d’intérêts opposés. Elle nous dit que le rapport antagonique entre les groupes sociaux structurés par la tension dans le corps social est un rapport à la fois de complémentarité et de domination. L’antagonisme n’est personnel que pour autant que les individus sont assignés à un groupe social et s’y reconnaissent. L’assignation est consécutive au milieu social de naissance. Elle est renforcée par l’éducation mais aussi par des formes de contraintes voire de violence.

Il est clair à la lecture de cette définition que deux « enjeux » fondamentaux structurent toute société : la production et la reproduction. Autour de la question de la reproduction à la fois se crée la vie commune des hommes et des femmes, se pose la question du rapport entre les sexes (alors pensés comme des groupes sociaux) et se met en place la problématique de la domination masculine. Le rapport social de sexe évolue dans le temps en correspondance avec les autres rapports sociaux et en particulier avec le rapport induit par l’enjeu de la production. Il faut bien comprendre ici que le rapport social oppose des groupes pensés de façon abstraite (tous les hommes et toutes les femmes ou plutôt les hommes comme genre et les femmes comme genre). Il doit être bien distingué de la relation sociale qui est directe et personnelle et concerne un homme et une femme pris dans des relations affectives et de désir. Le rapport social commande la forme de la relation sociale. Cela signifie que les relations entre hommes et femmes n’est pas la même selon la forme des rapports sociaux, que les institutions qui stabilisent ce rapport social (la famille, les rôles sexués) sont différents et évoluent avec les rapports sociaux.

image 1La même problématique se retrouve dans le cadre du rapport social autour de l’enjeu de la production (qui est le deuxième grand rapport social présent dans toutes les sociétés et à toutes les époques). Cependant, spécifier quels groupes sociaux se structurent autour de l’enjeu de la production exige d’introduire un nouveau concept : celui de mode de production. On appelle mode production les rapports objectifs noués entre les hommes à l’occasion de la production sociale de leur vie matérielle. Le mode de production articule un degré de développement des forces productives avec les rapports de production qui leur sont adaptés. Le mode de production n’est pas le même selon le niveau de développement des moyens de production. Quand l’homme est lui-même la principale force productive, deux modes de production sont possibles : le communisme primitif dans les groupes restreints de chasseurs-cueilleurs, et l’esclavage dans les sociétés plus nombreuses capables de générer un surplus social – ceci essentiellement dans les activités primaires comme l’agriculture et l’extraction minière. La domination est généralement moins directe dans les activités qui exigent un savoir-faire et une certaine autonomie comme l’artisanat ou le commerce.

Le mode de production esclavagiste est dépassé dès lors que les moyens de production exigent une organisation collective : directement pour la production (par exemple l’irrigation) ou pour la transformation des produits et leur échange (par exemple avec les moulins à vent ou à eau et les fours collectifs). Il laisse alors la place au mode de production féodal. A la structuration sociale entre esclaves et hommes libres (avec toutes ses gradations : patriciens et plébéiens etc.) se substituent d’autres groupes sociaux. La société se structure en ordres : noblesse, clergé et tiers état ou bien noblesse, lettrés et paysans (en Asie). Les deux premiers ordres ne participent pas directement en tant que tels à la production. Le troisième ordre se structure entre fermiers et journaliers ou entre maitre de jurandes et compagnons etc.

Le mode de production capitaliste s’impose dès lors que les moyens de production mettent en œuvre des ressources venues d’horizons lointains et des moyens exigeants la collaboration de vastes groupes d’hommes animant des machinismes utilisant des sources d’énergie puissantes et capables de produire en masse. Ce mode de production se caractérise par l’appropriation privée des moyens de production (voir mon article du 12 mars 2014) et non par une mystérieuse « priorité donnée à l’accumulation du capital » – qui ne peut prendre forme que si le capital est déjà là. La société se structure alors en deux pôles : bourgeois et prolétaires. Le pôle bourgeois est celui des classes dominantes, le pôle prolétarien est celui des classes dominées.

Après ce détour, nous arrivons à la définition du prolétariat et à une définition qui lie le concept de prolétariat à celui de mode de production capitaliste.

Développons ce concept : le prolétariat, pas plus que la bourgeoisie, n’est à proprement parler une classe sociale. C’est un des pôles qui s’opposent dans la société capitaliste. Marx l’indique expressément dans le « manifeste du parti communiste » quand il écrit que la première tâche du prolétariat est de se constituer en classe (cette idée n’aurait pas de sens, si le prolétariat était en lui-même une classe !). A Chaque pôle, que ce soit la bourgeoisie et le prolétariat, apparaissent des groupes spécifiques (qu’on appelle précisément des classes). Ces groupes se distinguent par les forces productives qu’ils mettent en œuvre ou dont ils ont la possession (2) ; apparaissent au pôle bourgeois : capitalistes, commerçants, financiers et industriels et, pour le pôle prolétarien : classe ouvrière, salariés du commerce, de la finance ou des administrations etc. Parmi les classes du pôle prolétarien, la classe ouvrière a un rôle dirigeant car elle la classe productrice sans laquelle les autres classes ne pourraient pas se développer. Entre les deux pôles prolétarien et bourgeois se structurent des groupes intermédiaires comme la paysannerie, les artisans et les petits commerçants. Ces groupes mettent en œuvre eux-mêmes leur force de travail alors que les prolétaires ne le peuvent pas puisqu’ils sont dépourvus de tout moyen de production (lesquels sont la possession de la classe capitaliste). La paysannerie est un groupe, divers dans sa composition, qui reste numériquement très important tant que le machinisme et le capitalisme ne sont pas complètement développés (3). C’est comme la classe ouvrière une classe productrice qui assure les moyens de subsistance des autres classes (4).

Assimiler prolétariat et salariat, comme le fait Immanuel Wallerstein, c’est en rester à un niveau purement descriptif (5). Alors que le situer comme un pôle lié à la séparation du producteur des moyens de production propre au mode de production capitaliste, c’est à la fois en restituer la source constitutive et surtout le faire apparaitre pour ce qu’il est : le produit d’une violence (car la tension propre au rapport social de production est dans le cadre du mode de production capitaliste une véritable violence – certes cette violence est moins directe que celle exercée dans le cadre de l’esclavagisme ; elle n’en est pas moins réelle)  .

La violence du capitalisme consiste à contraindre ceux qui sont privés de moyens de production (qui ne possèdent pas le capital) à se mettre au service de celui-ci. Le prolétaire vend sa force de travail : cela signifie que le capitalisme tend à le réduire à un moyen de production. Aucun prolétaire n’accepte cette aliénation. Il ne réduit pas ses capacités à une force productive qui serait à vendre, ni ne considère son temps libre comme celui qui devrait être utilisé à la reproduction de cette force de travail. Comme tout homme, il aspire à développer ses capacités et à avoir du temps pour la création et les loisirs. Dans le cadre du capitalisme, la valeur des marchandises ne se mesure selon le temps de travail social incorporé que pour autant que le travailleur est aliéné (réduit à sa force de travail). Par conséquent, cette valeur/travail n’est pas une donnée naturelle qui serait la résultante de l’aspiration de chacun à économiser son temps de travail, comme on le lit parfois, mais un produit de la société capitaliste progressivement apparu avec elle et destiné à s’éteindre progressivement après son dépassement.

Puisque le prolétariat est un des pôles de la structure sociale générée par le rapport social de production capitaliste et non à proprement parler une classe sociale, il se comprend aisément qu’il y ait à ce pôle des individus qui ne trouvent pas leur place dans les classes sociales productives. Ces prolétaires très précaires, ces marginaux laissés hors de la structure sociale et vivant d’expédients, forment ce qu’on appelle le lumpenprolétariat. On ne peut que s’étonner de voir quelqu’un comme Jacques Rancière considérer que la notion de lumpenprolétariat ne recouvre rien de tangible. Il est pourtant quasiment inévitable que dans un rapport social polarisant comme le rapport de production dans la société capitaliste, il se trouve un certain nombre d’individus qui ne trouvent pas leur place (voir mon article du 4 mars 2014). Rien là-dedans ne devrait étonner ou poser problème.

image 3Cette situation n’est d’ailleurs pas propre au rapport social de production. Le rapport social de sexe, formé autour de l’enjeu de la reproduction, fait apparaitre une situation analogue. Un certain nombre d’individus ne parviennent à se retrouver ni dans le groupe des femmes ni dans celui des hommes. Ce sont les « transgenres » et autres groupes dont l’idéologie dominante fait actuellement très grand cas dans ses efforts pour brouiller la polarisation en masculin et féminin et remettre en cause la légitimité de cette structure sociale (ceci sous prétexte de libération et d’égalité et avec pour effet de subvertir toute compréhension des structures sociales).

Certains auteurs anglophones (Andre Gunder Frank et Paul Baran) utilisent aussi l’expression « lumpenbourgeoisie » pour caractériser les élites sociales des pays colonisés. Cette appellation ne convient pas dans le cadre d’une conception correcte du rapport de production, car cette bourgeoisie soumise à la domination coloniale trouve sa place dans le rapport social de production (même si elle se trouve sous la domination de ses pairs de la société colonisatrice). Elle forme une classe spécifique et non un ensemble d’individus laissés hors des structures sociales générées par le rapport social de production.

Ainsi, dès qu’on a une conception claire de ce qu’est un rapport social, il apparait que les concepts de prolétariat, lumpenprolétariat, classes, mode de production, rapports de production, ne peuvent se comprendre que l’un par l’autre. On ne peut pas concevoir ce qu’est le prolétariat sans comprendre ce qu’est un mode de production et plus spécifiquement ce qu’est le mode de production capitaliste. Et il n’est pas possible de comprendre ce qu’est un mode de production sans savoir ce qu’est un rapport social et sans connaitre les phases de développement des forces productives et des rapports de production qui leur sont liés. Or, tout cela manque dans le travail d’Immanuel Wallerstein, c’est pourquoi il ne m’a pas paru une base de discussion intéressante.

La faiblesse des concepts utilisés par Immanuel Wallestein n’est pas sans conséquence. Ainsi, il fait de l’échange inégal une des caractéristiques des systèmes monde modernes, ou « économies mondes » (c’est-à-dire des ensembles de nations, d’économies mutuellement dépendantes qui sont en relation d’échange et d’exploitation les unes avec les autres) et il présente cela comme une découverte. Mais cet échange inégal n’est une découverte que pour lui. Cette idée figure déjà chez Lénine dans « impérialisme stade suprême du capitalisme ». Elle trouve sa source chez Marx dans l’analyse de la péréquation des taux de profit. En revanche I. Wallerstein ignore complétement la notion d’impérialisme (fondamentale dans le marxisme) qui explique la nature de l’échange inégal dans le cadre du capitalisme monopoliste. Il y substitue la description des luttes d’influence, des luttes pour l’hégémonie, entre États centraux et États périphériques ou intermédiaires (6). Il dit bien que le capitalisme est un « système historique » mais ne dit rien de ses phases et de la logique de leur succession, de ses crises et de leur influence sur les modes de gestion.

Immanuel Wallerstein semble découvrir que le capitalisme cohabite avec d’autres modes de production. Il critique Marx bien à tort sur ce point car si Marx a développé le concept de capitalisme à partir de l’exemple de la Grande Bretagne de son époque, il a bien vu que toute société inclut des éléments des modes de production passés et des prémices du développement du mode de production futur qui doit lui succéder. C’est la base du concept de formation économique et sociale.

Le développement du concept de capitalisme était et est toujours un préalable à l’analyse des sociétés et de leurs relations. Ce n’est que dans la mesure où nous disposons, grâce au travail de Marx, d’un concept clair du capitalisme que nous pouvons analyser le fonctionnement de nos sociétés et la nature des relations internationales. Nous pouvons en particulier comprendre ce qu’est véritablement la mondialisation et ne pas nous laisser enfermer dans la conception purement descriptive et apologétique qui nous est servie quotidiennement (voir à ce sujet la série de mes articles du 18 au 24 novembre 2013).

Enfin, Immanuel Wallerstein soutient que l’accumulation primitive décrite par Marx se poursuit actuellement. C’est introduire la confusion dans cette notion. Personne ne contexte que le capitalisme, lorsqu’il s’introduit dans une société, a un fort pouvoir désintégrateur, ni qu’il est un mode de production prédateur. Seulement, si les mécanismes de prédation propres à l’impérialisme sont souvent analogues par certains aspects à ceux de l’accumulation primitive, ils n’ont aucune raison d’être qualifiés de primitifs.

La faiblesse conceptuelle des idées d’Immanuel Wallerstein trouve son origine, semble-t-il, dans une peur de la critique qui s’exprime clairement dans sa définition du capitalisme. Celle-ci commence ainsi : « Capitalisme : ce terme n’est guère apprécié dans le milieu universitaire, car il est associé au marxisme, bien que dans l’histoire des idées cette association ne soit, au mieux, que partiellement vraie ». Il est navrant de voir ainsi un leader du mouvement altermondialiste, céder devant le terrorisme intellectuel qui voudrait qu’on rejette un concept sans examen dès lors qu’il est marxiste, ou à tout le moins qu’on le vide de sa substance. Cette timidité a un coût : le renoncement à se doter d’un concept sérieux de capitalisme ne permet pas d’envisager un dépassement de ce monde de production. Ainsi Immanuel Wallerstein, dans ses derniers écrits, en arrive à soutenir qu’il n’est pas possible de prévoir une sortie du capitalisme. La forme, comme l’aboutissement de cette sortie, ne pourraient pas être anticipés parce qu’ils seraient en fait aléatoires. D’où l’impossibilité de doter le mouvement altermondialiste d’objectifs précis et d’un programme constructif.

1 – Lénine dans La maladie infantile du communisme : « Le capitalisme ne serait pas le capitalisme si le prolétariat « pur » n’était entouré d’une foule extrêmement bigarrée de types sociaux marquant la transition du prolétaire au semi-prolétaire (à celui qui ne tire qu’à moitié ses moyens d’existence de la vente de sa force de travail), du semi-prolétaire au petit paysan (et au petit artisan dans la ville ou à la campagne, au petit exploitant en général); du petit paysan au paysan moyen, etc. ; si le prolétariat lui-même ne comportait pas de divisions en catégories plus ou moins développées, groupes d’originaires, professionnels, parfois religieux, etc. « 

2 – sur l’axe qui va du prolétariat à la bourgeoisie, on peut distinguer les classes selon le degré de l’exploitation qu’elles subissent : d’abord ceux auxquels l’extraction de la plus-value ne laisse que le nécessaire pour renouveler leur force de travail, puis ceux qui sont souvent exploités  plus encore que les premiers  en pourcentage de la richesse qu’ils créent mais qui reçoivent néanmoins de quoi mener une vie aisée (cadres et ingénieurs dirigeants)   , enfin ceux qui ne possèdent aucun moyen   de production mais à qui leur lien avec la bourgeoisie assurent une situation de super consommateurs (classe consommatrice selon M. Clouscard). Vient ensuite ceux qui possèdent des moyens de productions modestes etc. On passe alors au pôle bourgeois de l’axe.

Rappelons aussi que les rapports sociaux de production et de sexe ne sont pas nécessairement les plus directement perçus dans les sociétés. Chaque société se structure aussi selon différents états liés à leur histoire : noblesse/roture, tribu, race, caste (Inde), religion. Ces états créent des appartenance souvent plus fortes et plus évidentes pour les individus que les appartenance de classe ou la solidarité de sexe. Elles créent plus directement un sentiment d’appartenance à une communauté.

3 – Toute définition et plus encore tout concept correctement développé ne sont possibles que pris dans leurs rapports à d’autres concepts avec lesquels ils forment un ensemble rationnel. Cela a été exposé dans mon article du 30 septembre 2014 « la philosophie comme rapport au monde ».

4 – d’où l’importance de l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie symbolisée par la faucille et le marteau.

5 – et c’est ignorer que le salariat ne s’est développé que lorsque le capitalisme est arrivé à maturité et que la classe ouvrière a pu l’imposer.

6 – le transfert de valeur dans l’échange inégal reste confus chez I. Wallerstein car il refuse la notion de plus-value. Il définit celle-ci ainsi : « ce terme a un lourd héritage de controverses, voire de débats obscurs. Il n’est employé dans cet ouvrage que pour désigner le profit réel obtenu par un producteur, qu’il peut malgré tout perdre à travers l’échange inégal ». Une nouvelle fois se manifeste ici la crainte des « controverses » et le repli sur un concept inconsistant. En effet I. Walllerstein considère la plus value capitaliste comme le produit de la différence entre prix de vente et prix de production ; il la réduit à son apparence première dans l’échange monétaire. Autrement dit, il considère que les marchandises sont vendues au-dessus de leur valeur, idée dont Marx a démontré l’absurdité (dans des pages qui ne sont obscures que pour qui ne veut pas comprendre).

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L’exposition Pierre Bonnard au musée d’Orsay (mes impressions)

image 1L’exposition Pierre Bonnard au Musée d’Orsay est à visiter, pourvu qu’on supporte la foule des béats. Pour attirer ce public innombrable, Bonnard est parfait. Il est si on peut dire de la bonne période (né en 1867 – mort en 1947), il est en rupture avec l’impressionnisme ou le symbolisme mais juste ce qu’il faut. Loin des révolutions picturales comme le cubisme, le fauvisme ou le futurisme, loin des grands mouvements de pensée comme le surréalisme.

Sa première manière s’inspire à la fois de Gauguin et de l’estampe japonaise. Il tient de Gauguin le goût et l’art de faire se rencontrer les taches ou les aplats de couleurs vives et de l’estampe japonaise à la fois les thèmes, les supports (comme les paravents) et la composition qui élimine la profondeur mais tisse un réseau de lignes et de courbes. Sa peinture est décorative. Elle ne semble se recommander d’une école (le nabi) que parce qu’un peintre qui se respecte (et qui veut être respecté) se devait à cette époque d’appartenir à une école – c’était le gage sans doute d’une réflexion esthétique.

Mais au fond Bonnard n’a jamais été un théoricien et immédiatement après sa période Nabi, cela se voit. Selon la présentation faite par l’exposition, il se serait rapproché d’Alfred Jarry et de la pataphysique mais cela sans en faire trop. L’humour chez lui est mesuré. Il passe inaperçu pour des yeux non avertis. Il se traduit selon le commentaire par la présence d’éléments incongrus et la présence d’objets ou de formes non identifiées. Ce genre d’humour n’est vraiment pas dérangeant. Il ne vise rien et ne trouble personne.

image 2Cet humour est d’ailleurs vite abandonné et le peintre se replie sur des sujets intimes – loin, dit le commentaire des théories et des sujets pompeux. Ses tableaux présentent des intérieurs tout à fait dans le style de l’époque (nous sommes à ce qu’on a appelé la Belle Époque). Les tables sont couvertes de nappes aux couleurs chaudes, éclairées soit par un soleil généreux mais indirect, soit par la lampe à pétrole. On y voit des tartes, une vaisselle décorée comme devaient en avoir toutes les familles un peu aisées. Les personnages sont en retrait, dans l’ombre, leurs traits (leur visage surtout), leur silhouette sont flous. Le commentaire parle d’impression d’enfermement, d’univers oppressant. Cela parait bien excessif pour des scènes d’une vie de famille à la fois simple et aisée. J’y ai vu surtout, mais je suis connu pour être mauvaise langue, une difficulté à peintre les visages, les mains et les chevelures.

Il est remarquable que la quasi-totalité des tableaux sont construits de telle façon que les sujets sont soit de biais, soit partiellement dans la pénombre, ou bien la tête penchée de telle manière que leur visage reste flou : leurs traits sont inexpressifs. Les autoportraits de Bonnard ne font pas exception. D’un de ceux-ci un commentaire dit qu’il fait voir un visage soucieux, angoissé ou tourmenté. Mais cela a-t-il été voulu ? Cela parait bien incertain ; il semble bien plutôt que ce soit accidentel, que ce soit l’effet d’une saisie trop approximative des traits. Un autre est appelé « le boxeur »; il allie des bruns tirant sur le jaune doré avec le brun foncé tirant sur le rouge d’un visage laissé dans l’ombre. Si le jeu de couleur est intéressant, le portrait lui-même n’exprime rien d’identifiable.

Il est remarquable aussi, qu’aucun des modèles de Bonnard ne semble vieillir, alors qu’il a peint sa compagne Marthe sur plus de trente ans. C’est toujours, dans toutes les situations, la même femme jeune, menue, à la poitrine bombée, à la peau claire et pleine de vie. Elle est toujours à sa toilette. Si j’en crois la biographie du peintre, il semble que cela ait été réellement une de ses occupations favorites.

Une série de tableaux représente Marthe à sa baignoire. Là aussi le commentaire me semble en faire beaucoup pour donner à ce sujet une certaine profondeur. On apprend que lorsque le peintre a épousé sa compagne, en août 1926, sa maitresse s’est suicidée –elle se serait noyée. Les scènes de bain, pourtant bien bourgeoises, illuminées par la lumière d’été, auraient quelques rapports avec cette tragédie.

image 3Ce qui frappe chez Bonnard, bien au contraire, c’est combien il semble avoir été étranger à toute préoccupation qu’elle soit personnelle ou sociale. Sa vie ne semble avoir été qu’une suite de villégiatures – à la campagne, dans le midi – au Cannet, à Grasse, à Saint-Tropez. Voilà un homme qui a vécu une des périodes les plus sombres : une enfance dans la région parisienne juste après la commune, dans une France vaincue et amputée. Il a connu la guerre 14, la montée et la victoire du fascisme et du nazisme, la révolution d’octobre, le front populaire, la guerre du Rif, la guerre d’Espagne. Mais rien de cela ne semble l’avoir concerné. Il n’y a dans sa peinture aucune trace du temps, ni du temps dans son passage (avec le vieillissement), ni du temps avec ses événements (ses tragédies). Rien n’a dérangé son hédonisme petit bourgeois. C’est à tel point qu’en sortant de là je me disais : quel petit homme ! Quelle pauvre imagination. En voilà un qui cherche l’Arcadie au fond de son jardin, un aux lendemains qui chantent domestiques !Il manie admirablement les couleurs (les bleus et les roses), il sait à la perfection composer ses tableaux, mais il n’a rien à communiquer, rien à partager sinon son goût du farniente.

J’avais entendu à la radio, de la bouche du commissaire de l’exposition, que Bonnard était sans doute un des peintres les plus importants du 20ème siècle, peut-être l’égal pour l’inventivité de Picasso. Après la visite, je peux dire : non, vraiment ! C’est un peintre agréable, facile et qui ne dérange pas. Il a fait de jolis tableaux, des tableaux qui décorent bien, qui ne peuvent que plaire. Mais ne lui prêtons pas plus que cela.

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Les étapes de la guerre et du mensonge (2)

image 6Cinquième étape : Au moment de l’affaire du golfe du Tonkin cela faisait plus d’une décennie que les américains intervenaient au Vietnam. Cela nous donne la mesure de leur acharnement et devrait nous inciter à la méfiance chaque fois que nous avons l’impression qu’ils sont sur le point de lâcher prise. En fait, eux et leurs pareils n’abandonnent que défaits, vaincus et réduits à l’impuissance.

Johnson était aussi tenace que ses prédécesseurs mais il était en campagne électorale ; il redoutait d’être « mal compris de l’opinion » et semblait jouer l’apaisement. Tandis que son état-major disait qu’il fallait frapper un grand coup et étendre les bombardements, il semblait considérer que la guerre devait être confiée à une force d’intervention asiatique « soutenue » par les forces américaines. Nous assistons aujourd’hui au même genre de détour dans toutes les guerres périphériques.

Johnson considérait que l’extension de la guerre au sol exigeait le renforcement du gouvernement du sud-Vietnam. Son secrétaire d’État McNamara insistait « pour que la voie reste ouverte à des actions plus fortes, même si le gouvernement du Sud-Vietnam n’arrive à améliorer sa situation ». La marine américaine continua ses patrouilles toujours plus proches des côtes Nord-Vietnamiennes. La CIA intensifia ses opérations de sabotage. Il s’agissait d’être prêt à lancer des opérations punitives de grande envergure dès qu’on parviendrait à créer à créer une mobilisation de l’opinion analogue à celle qu’avait permis l’affaire du golfe du Tonkin.

C’est ainsi qu’on arriva le 12 septembre à ce que la presse appela « le troisième incident de Tonkin ». Les incursions sur le territoire laotien et les opérations aériennes sur le Laos furent intensifiées car, disait le Pentagone « un cessez-le-feu actuel au Laos était incompatible avec le concept actuel de l’intérêt national des États-Unis ». La crainte était de voir s’organiser une conférence internationale qui parviendrait à une neutralisation du Laos et aurait risqué en contrecoup de provoquer l’effondrement du régime sud-Vietnamien. Pour parer à cela, le projet de propager l’incendie de la guerre à toute l’Indochine se profilait.

Mais l’opinion politique mondiale commençait à se mobiliser et l’URSS faisait savoir qu’elle ne pouvait pas « rester indifférente ». Elle se déclarait prêtre à apporter l’assistance nécessaire à un « pays frère ». Les États-Unis réagirent en élaborant d’urgence de nouvelles mesures de propagande. Il s’agissait « d’utiliser au maximum les explications de l’incident dans le golfe du Tonkin » et de gagner ou de renforcer la « sympathie » de l’OTSASE et de l’OTAN, et de s’appuyer sur l’amitié de la Grande-Bretagne, de l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Thaïlande.

L’opération « Rolling Thunder » se préparait. Elle fut précédée par « des ripostes isolées » qui en fait figuraient de longue date dans l’agenda du Pentagone. Les capitales amies en étaient informées à l’avance. Le comportement « scissionniste » des Chinois était observé avec attention.

L’opération « Rolling Thunder » démarra le 2 mars 1965. Les forces US était autorisées à utiliser le napalm. Les 14 et 15 mars furent les jours des bombardements les puissants depuis le début de la guerre aérienne. Plus de cent avions y participaient. L’étape suivante prévoyait l’utilisation des bombardiers lourds B-52.

image 7Sixième étape : En fin 1964 et au début 1965, malgré leurs provocations et les intenses bombardements sur le Nord, la situation n’était pas en faveur des États-Unis. Le gouvernement du sud s’effondrait. Les plans stratégiques avaient besoin d’être revus.

Les Nations-Unies proposaient leur médiation. Ho Chi Minh y était favorable. Lyndon Johnson laissa croire qu’il les accepterait mais il laissait passer le temps. Il attendait le printemps 1965 pour lancer une nouvelle étape vers une grande guerre au sol avec la participation d’unités militaires régulières des USA. Simultanément avec le déclenchement des attaques aériennes systématiques contre la R.D.V., au début mars 1965, la direction américaine prit la résolution de lancer dans l’offensive deux bataillons de Marines qui se trouvaient déjà au Sud-Vietnam. 3.500 fusiliers marins débarquèrent le 8 mars à Da Nang pour les soutenir. Le prétexte avancé dans les médias était qu’il s’agissait de renforcer la sécurité de la base aérienne. Une campagne fut lancée « pour informer l’opinion publique » en ce sens.

Les effectifs réguliers américains au Viêt-Nam étaient de 27.000 hommes mais cela ne suffisait pas. Les militaires réclamaient qu’ils soient portés à 70.000. Cela fut acté par Johnson lors d’une conférence tenue à la Maison Blanche les 1er et 2 avril 1965 malgré les doutes de l’Ambassadeur US à Saigon. Une nouvelle extension de la guerre s’annonçait mais il fallait parvenir à la cacher l’opinion publique américaine.

La 173ème brigade aéroportée fut ramenée de Honolulu. Mais cela ne suffisait pas encore. L’état-major réclamait que les effectifs terrestres soient portés à 82.000 hommes. En mai le Vietcong passa à l’offensive et prit la ville de Song Be. Il encercla un bataillon près de BaGia. Ce fut une défaite totale pour les américains : deux bataillons furent anéantis. Les désertions se multipliaient. Le général Westmorland réclama que les effectifs soient portés à 200.000 hommes. Johnson donna son accord, ce qui signifiait encore une nouvelle étape dans l’escalade. L’opinion publique commençait à s’alarmer des nouvelles qui filtraient. Elle ne pouvait plus croire que les troupes n’avaient pour mission que de garder la base de Da Nang et d’effectuer quelques patrouilles comme on voulait lui faire croire.

Le 4 mai le président demanda au Congrès l’attribution de 700 millions de dollars supplémentaires pourtant il « ne pouvait garantir que ce soit la dernière demande ». Il était désormais difficile de dissimuler l’ampleur des envois de troupes mais la version officielle persistait à ne reconnaitre que la présence de 75.000 ou 125.000 hommes. En juillet les effectifs réels étaient déjà de 184.000 hommes, soit 44 bataillons de ligne.

En novembre 1965, Westmorland demanda 154.000 hommes supplémentaires. Il ne cessait d’élever ses mises dans ce qui devenait pour l’opinion « une sale guerre ». En octobre 1967, c’étaient 525.000 hommes qui étaient engagés.

image 9Septième étape : En 1965 ne s’agissait pas pour les américains de menacer de bombarder puisqu’ils le faisaient massivement. La ruse consistait à marquer des « pauses » en proposant bruyamment des conditions de paix inadmissibles pour prouver la « mauvaise volonté de Hanoï ». La première « pause » débuta le 12 mai 1965. Elle ne concernait en fait que le Nord et ne dura que jusqu’au 18 ; elle s’accompagnait d’ailleurs d’une intensification des bombardements sur le Sud.

La deuxième « pause » fut un peu plus longue. Elle dura du 24 décembre 1965 au 31 janvier 1966 ; il s’agissait de calmer l’opinion mondiale et américaine qui protestait violemment contre l’agression en Indochine. Le 7 janvier, le Département d’État publiait les « 14 points » c’est-à-dire les prétentions que l’administration Johnson voulait faire avaliser par les autres capitales occidentales. Mais tout cela ne servit à rien : la reprise des bombardements déclencha une indignation plus vive que jamais.

Une troisième « pause » débuta à la mi-février 1967. Elle ne fut qu’un prétexte pour justifier une nouvelle escalade de la guerre. Elle fut réalisée d’après un scénario déjà au point et s’accompagna d’un flot de déclarations sur la volonté de « paix » du gouvernement des États-Unis qui assurait tapageusement de son souci d’arriver à un « règlement » alors qu’il savait très bien qu’il n’avait fait que lancer un ultimatum : la capitulation ou plus de bombardements encore.

Alterner les « tours de vis » supplémentaires et les moments de relâchement est une technique bien connue des tortionnaires pour briser les nerfs de leur victime. Appliquée à tout un peuple, elle se révélait inefficace. Le peuple Vietnamien avait compris qu’il n’avait rien à attendre d’un belliciste comme McNamara qui écrivait au même moment que le risque de cette tactique était « de tomber dans le piège d’un statu quo sous forme de cessez-le-feu ou de négociations qui […] pouvaient rendre politiquement difficile l’arrêt de la pause » et qui donc n’avait nullement l’intention de faire la paix.

image 10Huitième étape : Quand un matin de février 1971, des troupes de Saigon, appuyées par les Américains, envahirent le Laos, elles suivaient des chemins tracés dès 1964, c’est-à-dire au début de l’agression américaine au Vietnam. Cette invasion n’était que l’aboutissement d’un long processus d’ingérence qui avait commencé en 1956. Elle avait été longuement préparée. Un mémorandum adressé au secrétaire d’État Mcnamara proposait dès 1964 d’ « amener le gouvernement du Sud-Vietnam à entreprendre une opération au sol au Laos à une échelle suffisamment large…. »

Au Laos l’agression se déroula selon le même scénario que l’intervention au Vietnam. Au début, ce furent des attaques secrètes par des groupes de 25 à 40 bombardiers T-28 qui opéraient sous une identification laotienne avec des pilotes, souvent de nationalité Thaïlandaise, appartenant à la compagnie Air America dirigée par la CIA. Mais Washington s’obstinait à nier la participation de l’aviation américaine à ces opérations.

Ces attaques aériennes furent bientôt suivies de raids de commandos américains et saïgonnais organisés à une grande échelle. Elles furent suivies par la décision d’entreprendre une agression ouverte contre le Cambodge. Le 30 avril 1971 les troupes américano-saïgonnaises traversèrent la frontière du Cambodge pour prendre le contrôle de cet État indépendant.

Après vingt ans d’effort, les plans américains aboutissaient à la guerre générale. Une vaste opération se déroulait à laquelle participaient plusieurs centaines de milliers d’hommes dans toute l’Indochine. Des groupes formés de la tribu Kha encadrés par les américains se déplaçaient au Sud Laos pour aider les Sud-Vietnamiens à couper les lignes de ravitaillement. Des groupes de la tribu Méo, également encadrés par des Américains, lançaient une attaque dans le Nord du Laos. Dans certaines régions, des opérations offensives étaient réalisées par les forces royales laotiennes. Au Cambodge, les troupes sud-vietnamiennes et cambodgiennes intensifièrent leur action. Au Sud-Vietnam, le gouvernement lança une offensive générale contre les positions fortifiées des partisans.

On peut craindre qu’une opération de même nature se prépare contre la Syrie. On ne s’explique pas autrement l’installation de rampes de missiles à la frontière turque. Comment dire à la fois que l’armée syrienne recule partout et prétendre que, dans le même temps, elle menace ses voisins ? On voit bien que les États-Unis ont inscrit les principaux groupes armés opérant en Syrie dans leur liste des organisations terroristes mais que c’est un pays membre de l’Otan, la Turquie, qui en abrite les bases arrières. On voit que des renforts en mercenaires et djihadistes viennent de partout (en particulier d’Europe) et que leur acheminement et leur armement est assuré par l’Arabie Saoudite et le Qatar qui sont les principaux alliés des USA dans la région. Un groupe terroriste est apparu l’été dernier tout armé, avec des troupes entrainées, et l’on veut nous faire croire qu’il est venu de nulle part. On lit qu’il contrôle 24 banques en Irak et personne n’est parvenu jusqu’à présent à empêcher ces banques de faire de opérations avec d’autres banques hors d’Irak (sans possibilité de compensation internationale, une banque est vouée à faire faillite). Une centaine de camions chargés de pétrole passerait les frontières chaque jour et en un an aucun n’a été intercepté. Les terroristes reçoivent des munitions (comment pourraient-ils autrement poursuivre leur offensive ?) et personne n’est parvenu à en intercepter un seul chargement. Chaque fois que les États-Unis ont largué des munitions au Kurdes, leurs adversaires en ont reçu exactement autant (et ceci à chaque fois par erreur !).

Pourtant les choses étaient claires dès 2013 ; Un plan d’invasion était prêt selon ce qu’on lisait : « La France, le Royaume-Uni, Israël et le Qatar ont préparé un énième plan d’intervention en Syrie. 6 000 nouveaux djihadistes, dont 4 000 en provenance du Liban, devraient attaquer incessamment le quartier résidentiel de Mazzeh, au sud de Damas, qui abrite de nombreuses ambassades et où résident plusieurs hauts responsables civils et militaires. Un incident impliquant des armes chimiques à l’autre bout du pays devrait augmenter la tension. Un général félon devrait alors prétendre avoir pris le pouvoir et appeler les Occidentaux à l’aide, donnant ainsi un prétexte à une intervention militaire hors mandat de l’ONU». L’incident impliquant des armes chimiques a bien eu lieu mais trop vite éventé.

L’affaire n’est que remise ; la suite est prévisible : sauf si la diplomatie russe et chinoise parvient à l’éviter, comme dans le sud-est asiatique, une bataille générale va avoir lieu.

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Source : les étapes de la guerre et du mensonge – éditions de l’agence de presse Novosti – Moscou 1971

Les étapes de la guerre et du mensonge (1)

image 1Au début d’août 1964, le monde fut bouleversé par les événements en Indochine : l’aviation américaine commençait des bombardements féroces des villes et des villages de la République démocratique du Vietnam. Les porte-parole des États-Unis prétendirent qu’il s’agissait d’une action « défensive », d’une riposte à l’attaque de certaines vedettes de la marine de guerre américaine dans le golfe du Tonkin. Ainsi se justifiait l’intervention directe et massive des États-Unis dans la seconde guerre du Vietnam : par un mensonge planétaire. Plus près de nous, pensons au soudard américain, Colin Powell, agitant une petite fiole d’Anthrax à la tribune de l’ONU pour justifier le déclenchement de la guerre contre l’Irak : mensonge éhonté, venant après d’autres mensonges et combien de manœuvres en coulisse.

Aujourd’hui des bruits de bottes se font entendre au Moyen-Orient : en Syrie, en Irak et autour de l’Iran. Une bonne partie de l’Afrique Sud saharienne est en proie à la guerre contre des bandes armées aux origines douteuses. Le feu vient de prendre au Yémen. En Ukraine un coup d’État provoqué en sous-main par l’OTAN a conduit à la guerre civile. Alors que nous voyons ce qu’il en a été de la « libération » de la Libye, soyons sur nos gardes. Le mensonge est la première étape de la guerre. Le mensonge annonce la guerre. Nous n’avons aucun moyen de savoir qui a tiré des obus sur un village de Turquie ou qui a organisé un attentat à Beyrouth, qui a usé d’armes chimiques dans les faubourgs de Damas mais nous pouvons apprendre du passé. Revenons donc au début de la guerre du Vietnam. Apprenons du passé pour mieux voir clair dans le présent.

En 1964, si nous avions écouté, nous aurions su que d’agence TASS qualifiait l’incident du golfe du Tonkin de « provocation délibérée ». Mais comme l’américain moyen croit qu’il vit dans un pays démocratique, nous croyons que la presse nous informe sans rien nous dissimuler. Peut-être croyons-nous que personne n’a intérêt à la guerre, puisqu’elle n’apporte que misère et désolation. Naïveté ! Certains chiffres sont éclairants : les revenus des cinq principaux fournisseurs du Pentagone (Lockheed, General Electric, General Dynamics, McDonnell Douglas, United Aircraft) sont passés de 395 millions de dollars en 1964 à 587 en 1968. Une pluie de bénéfices de guerre s’est épanchée sur les compagnies étroitement liées aux politiciens de Washington ; c’est ainsi qu’a été financée la carrière politique de Lyndon Johnson. Inutile de rappeler les fabuleux bénéfices tirés par les compagnies directement liées aux amis de Bush au cours de la guerre d’Irak. Chacune de ces guerres ne s’est arrêtée que lorsque la tendance s’est inversée et que le coût exorbitant de la guerre a menacé l’économie du pays. En 1971 les Etats-Unis ont dû renoncer à la parité du dollar avec l’or. Ils se sont endettés plus que tout autre pays au monde mais ce risque suffira-t-il à préserver la paix maintenant que l’exploitation désastreuse des gaz et pétroles de schiste permet de gagner un peu de temps ?

***

Revenons donc aux faits, à ce qui a rendu nécessaire et permis l’intervention directe des États-Unis.

image 2En 1964 personne ne pouvait dire exactement quand les États-Unis avaient commencé à intervenir au Vietnam. Nous savons aujourd’hui que la France recevait déjà une aide dans sa guerre contre le Vietminh dès 1954, mais la défaite française était consommée à Dien Bien Phu. Les États-Unis ont commencé alors à s’ingérer directement dans les affaires du Vietnam et un mot nouveau est apparu dans le vocabulaire politique : l’escalade. Ce fut la première étape du mensonge et de la guerre. Le but de cette « escalade » avait été annoncé dès 1953 par Eisenhower : « Imaginons que nous perdons l’Indochine…. L’étain, le tungstène qui sont si précieux, cesseront de parvenir de cette région…. C’est pourquoi lorsque les États-Unis votent 400 millions de dollars d’aide à cette guerre, il ne s’agit pas de voter un programme sans valeur. Nous votons pour le moyen le moins cher d’empêcher des événements qui auraient pour les États-Unis des conséquences terribles ». Comment les États-Unis auraient-ils pu se satisfaire d’élections libres au Vietnam dont ils prévoyaient qu’elles s’accompagneraient presque à coup sûr du passage sous contrôle communiste du Vietnam, du Laos et du Cambodge ? Ils estimaient que leur hégémonie était en jeu.

A ce moment la doctrine américaine se présentait comme elle se présente encore aujourd’hui. « Nous envoyons des unités logistiques, mais pas de troupes terrestres » disait le secrétaire d’État adjoint Smith. En fait dès 1952, cent mille tonnes d’équipements américains étaient déjà livrés à Saigon. Les dépenses atteignaient en 1953-1954 un milliard de dollar par an. Ce n’était là que l’application du programme du Conseil de la sécurité nationale adopté en 1951 dont il nous reste la célèbre théorie des dominos. Les discussions secrètes portaient, non sur l’intervention, mais sur l’éventualité d’utiliser l’arme atomique. La crainte était d’entraîner dans la guerre la Chine et l’URSS alors que l’opinion publique américaine n’était pas prête. Des avions transportant des armes atomiques survolaient déjà le Vietnam mais, au dernier moment, le président Eisenhower les a rappelés. Il fut donc décidé d’envoyer des troupes au sol. Mais comment le faire accepter ? C’est ici que commença la deuxième étape de la guerre et du mensonge.

Cette seconde étape vers la guerre fut le torpillage, par le secrétaire d’État américain, Dulles, des accords de Genève de 1954 dont il pensait qu’ils auraient risqué d’ouvrir la voie du pouvoir aux communistes vietnamiens si des élections avaient lieu. Ce torpillage lui permit ensuite de justifier chaque phase de l’escalade en prétextant de « l’inefficience » d’un accord, que les États-Unis avaient refusé de signer bien qu’il n’ait abouti qu’à la signature d’un armistice, les élections étant repoussées à juillet 1956.

Alors que les termes de l’accord étaient débattus, les porte-avions américains avaient quitté Manille et se dirigeaient vers l’Indochine, les commandos de la CIA conduits par un certain Colonel E. Lansdale commençaient au Vietnam même leurs actions de terreur et de sabotage. Dans le même temps, Dulles travaillait à convaincre le ministre britannique des Affaires Étrangères Lord Avon (Anthony Eden) d’organiser une intervention commune. Celui-ci, aussi bien qu’un belliciste comme Churchill, résistèrent car ils comprenaient que Dulles voulait avant tout les utiliser pour faire avaliser son intervention par le Congrès des États-Unis. Ils craignaient aussi, non sans raison, que leur allié utilise la bombe atomique et les entraine dans une confrontation avec la Chine.

Le 8 septembre 1954, les efforts américains aboutissaient à la création de l’OTASE ou pacte de Manille qui réunissait tous les pays non communistes de l’Asie du Sud-Est. Le Pentagone était chargé d’élaborer un programme pour former et entrainer les armées de ces pays tandis qu’à la CIA était confié la mission de travailler au renversement du gouvernement de la RDV (nord-Vietnam). Au Sud-Vietnam, malgré les protestations de la France, « l’empereur » Bao Dai était écarté au profit d’une créature des États-Unis (Ngo Dinh Diem), ceci à l’occasion d’un référendum grossièrement truqué. Le nouveau chef d’État s’empressa d’annuler les élections prévues, consacrant ainsi la partition du pays et la transformation du sud en protectorat américain. Malgré une politique de répression féroce le pouvoir de cette marionnette des États-Unis et de son gouvernement honteusement corrompu restait fragile et constamment menacé. Le Vietcong ne cessait de gagner en influence.

image 4Kennedy, entré en fonction en janvier 1961, essaya de consolider le gouvernement Diem en allouant des fonds pour augmenter de 20.000 hommes l’armée du Sud Vietnam et de 32.000 les effectifs de la « garde civile ». Il autorisait officiellement le Comité des chefs d’états-majors à agir sans passer par l’ambassadeur américain à Saigon. Il entérinait ainsi l’intervention directe des USA dans les affaires intérieures du Vietnam. En mai 1961, le vice-président Lyndon Johnson fut expédié sur place pour « encourager » Diem à solliciter l’envoi de troupes terrestres américaines. Celui obtempéra officiellement en Octobre. Entre-temps les généraux Maxwel Taylor et Walt Rostow avaient été dépêchés sur place pour élaborer des plans concrets ; des forces spéciales, composées de mercenaires et de « conseillers » américains, commençaient un travail de subversion et s’infiltraient par le Laos ; des réseaux de « résistance » étaient créés et des tracts étaient largués sur le pays par l’aviation ; de grandes quantités d’armes et d’équipements militaires modernes étaient acheminées sur place. Ainsi avait commencé ce que les américains ont appelé la « guerre spéciale ».

Au début 1961, mille soldats américains se trouvaient au Sud-Vietnam. Le nombre de « conseillers » était estimé à 16.000 en 1963 au moment où Kennedy fut assassiné, mais tout cela était tenu secret. Les généraux s’appliquaient à prouver qu’une intervention directe était indispensable et qu’elle n’exigerait pas plus que l’envoi de dix divisions, soit environ 205.000 hommes. Les archives montrent que Kennedy acceptait l’ensemble de ces recommandations. Un coup d’État était envisagé et son plan finalisé le 17 septembre 1963. Il aboutit le 2 novembre 1963 au renversement et à l’assassinat de Diem. Kennedy était lui-même assassiné le 22 novembre 1963. L’étape suivante de la guerre et du mensonge échouait au Vice-Président Johnson.

Troisième étape : Nous le savons déjà : l’action agressive des États-Unis contre la République démocratique du Vietnam a commencé bien avant 1963. L’opération Haylift dirigée par la CIA a consisté dès 1961 à acheminer au Nord des agents sud-vietnamiens qui s’y livraient au sabotage des voies ferrées, des ponts etc. Les inondations au sud avaient été aussi le prétexte pour donner un aspect humanitaire à la venue de troupes qui ont atteint l’effectif de 8000 hommes. A la mort de Kennedy, le président Johnson se trouva ainsi placé devant le choix : étendre les opérations militaires ou partir.

Les élections étaient prévues pour novembre 1964 et Johnson ne pouvait pas apparaitre comme un belliciste. Il décida de renforcer encore plus la guerre secrète tout en commençant dès le printemps à établir le plan d’une guerre ouverte. Ce plan, connu comme « plan tactique 34-A », comportait quatre points principaux : 1) survol de reconnaissance ouvert du Nord-Vietnam (donc violation de l’espace aérien de la R.D.V.) – 2) bombardement aérien et attaque de commandos parachutistes saïgonnais pour frapper les objectifs nord-vietnamiens – 3) minage aérien des principaux ports du nord-Vietnam – 4) pression militaire ouverte et croissante exercée par les troupes de Saigon et les troupe américaines avec pour objectif de frapper les « objectifs économiques industriels dont dépend le bien-être du Nord-Vietnam ». L’ensemble de ces opérations était dirigées par le département d’État et la CIA ; la coordination était assurée par l’adjoint du secrétaire d’État William Bundy et les opérations étaient contrôlées par le général P. D. Harkins.

Pour parachever ce plan, Johnson avait besoin de son Pearl Harbour et il l’eut avec l’affaire du golfe du Tonkin en août. La marine américaine avait multiplié les opérations de patrouillage dans le golfe. Ces patrouilles avaient à la fois pour objectif de faire une démonstration de force et de récolter des renseignements sur les radars nord-vietnamiens du service d’alerte et sur la défense côtière, tous renseignements susceptibles de servir aux commandos chargés des opérations de sabotage. Mais le but ultime était, selon ce qu’écrivait Johnson, de provoquer les « circonstances extraordinaires » susceptibles de « créer une base militaire et politique aussi solide que possible pour prendre à l’avenir les dispositions qui pourraient s’imposer ». Son espoir était que tout cela soit facilité par « un affrontement décisif entre les partis communistes chinois et soviétiques ». Dans le même message à son état-major, il se prononçait catégoriquement contre la proposition de Gaulle sur « la neutralisation du Sud-Vietnam ». Rien ne lui paraissait plus important que de mettre fin par tous les moyens à toutes les conversations sur la neutralisation. Il suivait en cela la thèse de Dulles, à savoir que « la neutralité est immorale ». Son seul problème était de trouver le moyen de présenter l’agression comme justifiée. Il lui fallait tromper le peuple américain, au nom de qui il se préparait à lancer des milliers de vies humaines dans le chaudron d’une nouvelle guerre d’agression.

Le 23 mars 1964, l’état-major proposa un scénario pour intensifier la guerre avec comme point culminant un « vaste bombardement du Nord ». Dans ce scénario les mesures propres à assurer le côté « moral et politique » de l’agression jouaient le principal rôle. Parmi celles-ci figurait l’idée d’une résolution commune des deux chambres du Congrès américain qui bénirait le président pour l’escalade. Ce scénario comportait les mesures suivantes : retarder toute conférence sur le sud-est asiatique jusqu’au jour J – discours présidentiel proposant une résolution conjointe du Congrès (dont le texte avait été établi dès le 23 mai)– directives aux forces du pacifique pour la préparation du déploiement pour le jour J. – obtenir « l’accord » des Sud-vietnamiens qui demanderaient l’arrêt de « l’agression du nord » puis constatation que tous les efforts se seraient révélés vains – évacuation des familles des américains – consultation des alliés – et pour finir : premiers raids au jour J sur les 94 objectifs dont la liste avait été établie. En complément, le plan tactique 37-64 prévoyait combien d’avions et quel tonnage de bombes réclamait chaque phase des attaques sur les objectifs énumérés.

Tout cela fut facilité par l’attitude du challenger de Johnson aux élections, le sénateur Goldwater, qui connaissait les plans et ne cessait de lancer les plus sinistres appels à la guerre. Tout concourait donc à l’exécution de l’affaire du golfe du Tonkin (quatrième étape de la guerre et du mensonge).

image 3Quatrième étape : Le 23 juillet 1964 un destroyer de l’US NAVY quitta le Japon pour aller patrouiller « dans les eaux côtières du Vietnam ». Il fit escale à Taïwan pour s’équiper en matériel électronique de surveillance. Le 2 août, ce destroyer ouvrit le feu sur « des vedettes lance torpilles qui le poursuivaient » alors qu’il était entré dans les eaux territoriales du nord-Vietnam. Le même jour, sept chasseurs-bombardiers américains bombardèrent un poste frontière nord-Vietnamien sur lequel ils avaient lancé des roquettes la veille. Le 30 juillet des navires de guerre sud-vietnamiens avaient quitté leur port pour aller canonner des iles nord-Vietnamiennes.

Mais cela ne faisait que préparer le jour J fixé au 4 août. A cette date, alors qu’il faisait déjà nuit noire, les américains déclarèrent que leurs radars avaient repéré une flottille de vedettes lance-torpilles patrouillant dans les eaux du golfe du Tonkin. Malgré une suite de messages contradictoires, les uns faisant état de tirs, les autres les démentant, les destroyers ouvrirent le feu après en avoir reçu l’ordre de Washington (où il était encore midi). Le porte avion « Ticonderego » fit prendre l’air à ses avions chargés de bombes. Les premières bombes furent larguées à minuit (heure de Washington). Dans le même temps, le président prit la parole à la télévision pour justifier cette riposte « à une attaque non provoquée ». Un pas décisif était donc franchi dans l’extension des hostilités.

Dès le 5 août, l’administration Johnson déposa le projet de résolution (déjà rédigé) pour examen préliminaire par les commissions du Sénat. Bien que les débats fissent apparaitre de multiples contradictions et invraisemblance dans la présentation des circonstances, le 7 Août, la résolution fut votée à l’unanimité à la Chambre des représentants ; au Sénat, elle fut adoptée avec deux voix contre. Elle autorisait le président « à prendre toutes les mesures nécessaires pour repousser toute attaque armée contre les forces des États-Unis », ce qui équivalait à une déclaration de guerre.

La presse lança une campagne d’agitation chauvine bien qu’il apparaissait de plus en plus clairement que la flottille repérée ne pouvait être que celle des navires sud-Vietnamiens partis le 30 juillet attaquer les iles nord-Vietnamiennes. L’enquête menée plus tard (en 1968) montra que les destroyers américains n’effectuaient pas une mission de routine comme il avait été dit mais une mission de combat destinée à contraindre le nord-Vietnam et la Chine à brancher leurs stations de radars, alors que l’un des navires de la patrouille sud-vietnamienne était équipé du matériel nécessaire pour les repérer.

Il avait été dit que le destroyer le Maddox opérait dans les eaux internationales. La publication des documents secrets du Pentagone en 1971 prouva qu’il avait reçu l’ordre de pénétrer dans les eaux territoriales nord-vietnamiennes pour effectuer sa mission de repérage. Il fut prouvé aussi que la mission de la flottille sud-Vietnamienne devait être connue de la marine américaine, puisqu’elle était en fait organisée par la CIA dans le cadre d’un plan dit 34-A. Enfin, l’enquête a montré que l’opérateur du sonar, à bord du destroyer Maddox, avait été trompé par les mouvements faits à son insu par le navire : de brusques changements cap du navire à vitesse élevée (30 nœuds) font le même bruit que le passage d’une torpille. Enfin, le destroyer n’a subi aucun impact de torpille. Les autorités nord-Vietnamiennes ont démenti toute attaque. La patrouille nord-Vietnamienne n’a fait que suivre les destroyers américains jusqu’à ce qu’ils aient quitté leurs eaux territoriales. Dès le 5 août l’agence de presse nord-Vietnamienne avait dénoncé la manipulation et le crime commis contre la paix.

Les étapes qui ont suivi cette entrée officielle dans la guerre seront l’objet du prochain article.

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Fresques murales à Redon (3)

De nouveau de passage à Redon, j’ai constaté que les fresques murales, qui ornent les murs de la friche industrielle sur le quai Jean Bart, avaient été partiellement renouvelées. Elles le sont d’ailleurs dans deux sens : d’abord parce que d’anciennes fresques ont été recouvertes, puis parce que les motifs ont changés. Les nouvelles fresques sont des portraits – ce qui me parait particulièrement intéressant. Réussir un portrait sur une surface verticale avec les bombes à peinture exige  certainement un vrai talent. Mais plus fondamentalement le portrait, qu’il soit d’une personnalité connue, d’un inconnu ou qu’il soit imaginaire, révèle plus que tout autre motif la relation de son auteur à la fois aux autres et à lui-même.

De ce point de vue, les portraits faits à Redon sont remarquables. J’y vois deux thèmes dominants : celui du métissage et celui du borgne. J’avais déjà remarqué lors de mon dernier passage que les artistes avaient une prédilection pour les sujets borgnes. Cela se confirme et ne peut manquer d’interroger. Le borgne est celui qui ne voit que d’un oeil, celui à qui toute une partie du monde échappe. Il semble bien que ce que ne voient pas ces borgnes c’est la beauté du monde. Ceux-là ne semblent voir que la noirceur et au moins un commentaire semble le confirmer.SAMSUNG DIGITAL CAMERAOn a là une espèce de Christ borgne, dont l’œil droit est mort et dont l’œil gauche, d’un bleu délavé, dit la lassitude désabusée. Pour ce Christ, il n’y a rien dans le monde à sauver. La beauté elle-même ne mérite que l’injure. Dans la tradition chrétienne, ce sont les bourreaux qui injurient le Christ, ici c’est le Christ qui renie un monde où même le beau ne mérite qu’injure.SAMSUNG DIGITAL CAMERASemble-t-il du même auteur nous avons ce visage, non pas exactement borgne mais dont un seul œil est vivant : c’est celui d’une jeune femme qu’on imagine belle, heureuse et vaillante, mais dont tout le reste du visage et sans doute du corps est recouvert d’une lèpre noire. L’œil droit, noir et hagard, dit la stupeur et l’horreur. C’est un œil de zombie métis qui ne voit rien.SAMSUNG DIGITAL CAMERA  Celui-ci n’a même pas l’œil clair de la jeune femme qui fait face à la vie. C’est bien un œil de femme mais au regard dur, celui d’une femme qui est dans le rejet du monde et des autres. Une nouvelle fois, comme je l’avais remarqué, il s’agit d’une métisse. Je ne saurais dire comment il faut comprendre cela. Est-ce que le métissage produirait des êtres en révolte à qui le monde est odieux ?

SAMSUNG DIGITAL CAMERA Voilà encore une métisse. Son attitude, (elle allume une cigarette ou un joint ?), la détourne du monde. Elle a des traits qui expriment une dureté et peut-être une violence peu contenue.

SAMSUNG DIGITAL CAMERACelui-ci exprime en clair le regret dont ne sait quel passé. Il semble que ceux qui ont fait ces portraits ne puissent pas se projeter dans un avenir. Il y a ici sous-jacent le thème de la régression qui dominait dans le premières fresques que j’ai commentées dans mon premier article.

SAMSUNG DIGITAL CAMERA Ce dernier portrait confirme ce refus du monde et cette fuite devant l’avenir. Nous avons ici un aveugle dont l’espèce d’auréole fait penser à un de ces moines bouddhistes dont toute l’ambition est d’arriver au néant.

Que dire face à cela ? Sinon recommander, comme dans mon précédent article, face à ce monde, l’attitude du pratiquant des sports combat : les yeux portés en avant, le regard clair et assuré, l’attitude de force et de confiance. Secouez-vous donc les artistes de Redon !!

Religion et sport de combat

image 8Quand je prends les transports en commun, je vois souvent des gens penchés un livre complètement usé tant ils l’ont lu et relu. Ils en ont marqué toutes les pages et le savent sans doute par cœur. D’autres lisent en marmonnant. On voit leurs lèvres bouger. Leurs yeux, et parfois leurs doigts, suivent un texte dans un tout petit livre qu’ils récitent sans jamais reprendre leur souffle. Dans la rue aussi ils m’arrivent de croiser des passants dont les doigts égrainent les boules d’un chapelet.

Tous ces gens se livrent à leurs exercices de dévotions comme le font les moines dans leurs abbayes. La vie monacale consiste à répéter, jour après jour, toujours les mêmes cérémonies où se disent toujours les mêmes paroles, où se lit toujours le même texte, où se chantent toujours les mêmes chants : à le faire jour et nuit, le matin pour les mâtines, le midi pour la messe, dans l’après-midi pour les vêpres et la nuit pour l’office de nuit. Les moines et les nonnes dorment très peu, se nourrissent très frugalement. Affamés et abrutis par le manque de sommeil, répétant avec une parfaite monotonie toujours les mêmes rites, ils parviennent à un état de demi vie où ils oublient jusqu’à leur corps.

Ces pratiques ne sont pas réservées aux religions monothéistes. Le bouddhisme et l’indouisme connaissent la répétition des mantras. L’adepte répète la journée entière la même phrase ou le même son, souvent en sanscrit (une langue qu’il ne connaît pas). Il s’exerce à suspendre sa pensée, à vider son mental de tout affect, de tout fantasme pour le laisser vide et net comme un jardin zen. Les maîtres zen posent aussi aux disciples des questions absurdes appelées des Kôans. Le disciple doit les méditer jour et nuit dans le but chimérique de leur donner une réponse. Il reste assis en tailleur dans un état de stupeur se demandant par exemple quel est le son d’une seule main qui applaudit. Chaque fois qu’il propose une réponse, le maître la repousse toujours très tranquillement, qu’elle soit rationnelle ou folle. Ce n’est que lorsque le disciple a dépassé l’abrutissement jusqu’à rester ébahi devant le vide de son esprit que le maître le délivre de ce supplice pour lui en proposer un autre. On trouve aussi dans le bouddhisme de véritables athlètes de la méditation qui sont capables de rester des jours entiers, parfois des semaines et des mois, face à un mur, les yeux mi-clos et l’esprit vide, concentrés sur la maîtrise de leur souffle. On dit qu’ils sont des sages.

image 9Dans le soufisme la pratique consiste à tourner comme une toupie jusqu’à la perte de conscience. L’adepte s’affale alors sur le sol dans une sorte de béatitude idiote et nauséeuse dont il faut le sortir. Les groupes évangélistes arrivent aussi à un état d’ivresse collective en se soulant de chants et de rythmes. Tous ces exercices ont en commun de suspendre toute pensée dans le but d’atteindre un état de conscience que personne ne peut décrire. En fait, ils font ce que fait toute religion : empêcher de penser. Car la religion, tous ces exemples le prouvent, ça sert à s’interdire de penser. Ne pas penser, surtout ne pas penser voilà l’unique but de la religion. Je dis l’unique but car c’est celui qu’elle atteint, ceux qu’elle proclame sont illusoires et sont le masque de cet unique but : ne plus penser.

Mais quand je prends les transports, je croise encore d’autres sortes de gens. Ceux-là ont des casques sur la tête. Ils gênent leurs voisins par le martèlement lancinant et sourd qui sort de leur casque. Ils regardent autour d’eux sans rien voir et quand leur machine s’arrête, leurs doigts s’agitent sur un écran pour sélectionner de nouvelles chansons et s’en remplir le cerveau. Ceux-là aussi s’empêchent de penser mais ils le font non par le vide mais par la saturation. Ils le font de façon artisanale et sans finesse. Ils ont le crâne plein de sons violents sur des rythmes de machines. Ils écoutent des paroles que, le plus souvent, ils ne comprennent pas. Parfois même ils sont si pris dans leur univers qu’ils se mettent eux-mêmes à tenter de répéter ce qu’ils entendent. Avec des voix fausses ils braillent soudain des semblants de chants.

Ne pas penser, surtout ne pas penser, c’est le but que l’humanité souffrante poursuit depuis la nuit des temps. Mais il est des questions qui reviennent pourtant sans cesse : d’où vient ma vie ? Où va-t-elle ? Quelles sont les causes de mes tourments ? Et là les religions ont un avantage certain sur les baladeurs MP3 car elles fournissent des réponses toutes faites à ces inévitables questions : des réponses faciles à retenir et qui dispensent le croyant de chercher plus loin, qui lui interdisent même de chercher plus loin. Sur les réponses qu’il reçoit le croyant ne s’autorise aucune question et il en est fier car ces réponses ont toujours été les mêmes ; elles ont toujours été acceptées de génération en génération ; elles seront toujours les mêmes et sont là écrites dans son livre. Les croyants se répètent inlassablement leurs vieux mythes, les discutent gravement dans le but impossible d’y trouver des règles de conduite. Ces mythes relatent pourtant d’anciens génocides. Ils parlent de sacrifices sanglants, de lapidations et de supplices barbares. La crainte du croyant, c’est de perdre sa foi, c’est-à-dire la confiance béate qui le tient tranquille. Alors il se refuse toute pensée de crainte qu’elle puisse le mener au doute. Son obsession est toujours la même : surtout ne pas penser. Le croyant a encore un avantage sur l’écouteur de musique sur MP3, c’est qu’au fond de lui il sait qu’il s’empêche de penser, que son but est de ne pas penser pour ne pas souffrir, alors que l’autre croit se faire plaisir, l’autre se croit moderne et ouvert sur le monde ; il écoute des musiques qui viennent de partout, alors que son esprit n’est nulle part.

Le philosophe Alain disait que les cultes religieux avaient pour fonction d’apprendre aux gens à se réunir pendant une heure sans se disputer. Cela n’est sans doute pas faux mais l’explication parait un peu courte. C’est vrai qu’il suffit parfois qu’il y ait dans une assemblée deux ou trois personnes aux nerfs à « fleur de peau » pour que la tension monte rapidement. Encore faut-il qu’il y ait une occasion : quelque chose à partager, un débat en cours, des questions de préséance ou d’amour propre. A la messe et dans les cultes en général, rien de cela n’est en cause. L’assistance est invitée à ne pas penser, il n’y a donc aucun risque qu’elle ait à débattre.

Observons une messe, voyons ce qui s’y passe. Des gens sont sagement rangés sur de petites chaises tandis qu’un officiant leur fait face. L’officiant leur dit de s’asseoir, et ils s’assoient ; il leur dit de se lever et ils se lèvent. Il leur demande de chanter : ils chantent. De répéter ses paroles : ils les répètent ; de les approuver : en chœur, ils disent « amen » c’est-à-dire « ainsi soit-il » ce qui n’est rien d’autre que les « tout-à-fait » et les « exactement» qu’un employé avisé fait entendre quand son patron parle (surtout s’il dit des âneries !).

Voilà des gens qui chantent, qui s’assoient ou se lèvent au commandement. Mais ils font bien mieux : l’officiant leur présente un peu de pain azyme et leur dit le plus sérieusement du monde que, par sa magie, ce pain est un corps, que le vin qu’il boit est du sang. Et tous ces gens à qui on le la fait pas, à qui je vous défie de vendre comme un pâté de sanglier une mixture de ragondin, ces gens que même leur garagiste ne peut pas rouler, ces gens à la méfiance aiguisée écoutent cela avec le plus grand respect, puis viennent humblement recevoir leur part. Et ils font, et ils écoutent bien des choses plus extraordinaires encore.

Que se passeimage 10-t-il donc ? Que leur a-t-on appris ? Si vous n’étiez pas vous-mêmes aveugles vous l’auriez dit avant même que je pose la question : ces gens ont appris à obéir. Le culte sert à apprendre à obéir. On y apprend à agir sur l’ordre de quelqu’un d’autre, à agir guidé par quelqu’un d’autre. Mais cela ne s’arrête pas là. Observez cette position si particulière que l’officiant demande aux assistants. Ils se mettent à genoux, la tête baissée et les mains jointes. Dans cette position vous êtes à la merci de celui qui vous fait face. Vous ne pouvez parer aucun coup. Vous êtes à la merci d’une attaque.

Ce qu’on fait à l’office est donc clair : on y apprend à obéir à quelqu’un qui vous met dans une position de faiblesse. Les religions étendent cette obéissance à tous les actes de la vie. C’est le seul sens véritable des superstitions alimentaires et des jeûnes (ramadan, carême) qu’elles imposent à leurs adeptes, comme des règles par lesquelles elles veulent limiter, quand ce n’est pas interdire, la vie sexuelle. Ainsi que le feraient des barbons acariâtres, les religions se mêlent aussi des tenues vestimentaires, de la pousse des barbes ou des cheveux et autres bagatelles absurdes dont aurait souci, selon elles, un être supérieur tout amour, béatitude et miséricorde !

Allez maintenant au culte orthodoxe : vous verrez une assistance face à deux ou trois popes qui chantent sans arrêt une mélopée monotone comme celle qui charme les serpents. Cet air lancinant engourdit les esprits mais les assistants s’agitent. A chaque reprise, ils se signent en se choquant le front, les épaules et le sternum de coups vifs. Ils le font sans arrêt, tous ensembles, comme s’ils étaient mus par une force invisible. Ceux-là ne font pas qu’obéir, ils apprennent qu’ils ne sont pas la source de leurs actions. Il en va ainsi plus ou moins dans toutes les religions. Chez les musulmans les choses sont claires : ils sont les « soumis » ; c’est le sens même du mot musulman. Ils se prosternent jusqu’au sol, tournés vers ce qui était à l’origine le centre du pouvoir impérial imposé par le fondateur. Ici l’obéissance ne se soucie même pas de cacher son sens politique !

image 11Observez maintenant le pratiquant d’un sport de combat : il est debout, les épaules droites, le regard vif et alerte, les jambes fléchies et les poings serrés, prêt à porter des coups. Celui-là ne va pas obéir, mais se défendre ; il n’est pas en position de faiblesse mais d’attaque ; il n’est pas humble mais se fait respecter. Le sport de combat est donc l’antithèse de la religion : son exact contraire. C’est une activité révolutionnaire du seul fait qu’elle apprend à s’affirmer, à ne pas plier, à ne pas obéir aveuglément.

Il ne vous reste plus qu’à choisir ce que vous voulez être.

La fausse tolérance

image 1Dans un article déjà ancien, j’ai écrit de la liberté qu’elle était « Pour l’individu humain, …. ce pouvoir et cette maîtrise exercée sur le cours de son destin dans le cadre de ce que lui permettent les relations sociales ». C’est très bien dit et je m’en félicite ! Mais cela ne va pas encore au fond des choses. J’ai ajouté que cette liberté doit se faire sociopolitique et se traduire en droits politiques et civiques. Il ne suffit pas que les moyens de s’éduquer soient là, ni même que soit affirmé un droit à l’éducation. Il faut encore que ce droit fondamental soit mis en œuvre par le droit positif. Avoir des droits est un élément essentiel de la liberté.

Mais encore faut-il en faire usage et les accorder effectivement à tous de telle façon qu’ils en fassent effectivement usage : Or, un autre degré de la liberté est souvent inaperçu. C’est celui qu’ouvre ou le plus souvent que ferme l’idéologie, celui qu’on atteint quand on surmonte les pièges tendus par les idéologies diffusées par les pouvoirs (autrefois par les religions) : celui où l’on exerce ses droits et travaille à son émancipation. C’est le plus difficile, car un ennemi insidieux est là qui se dresse contre le droit, qui incite à y renoncer : c’est une force séductrice qui détourne ses victimes de l’exercice de leurs prérogatives, qui les pousse à adopter les comportements qu’on leur donne en exemple et les idées qu’on leur distille. Où est cet ennemi ? Mais! Il est là devant vous vêtu de tolérance, d’humanisme et bons sentiments. C’est une idéologie qui s’avance masquée : la fausse tolérance.

Des millions de gens ont vu le film « intouchables ». Ils ont ri car ils ont bon cœur : quoi de plus émouvant que cette amitié qui lie deux exclus ? Ils ont ri alors qu’ils auraient dû hurler. Ils se sont laissé prendre au piège de la fausse tolérance, et tout y passe :

La première cible de la moquerie est celui qui travaille pour gagner sa vie. Celui qui a appris un métier et l’exerce avec compétence et dévouement mais aussi en faisant valoir ses droits. Sous la satire, c’est l’insulte qui pointe : les auxiliaires de vie professionnels sont des besogneux, méprisables et stupides. Y a-t-il dans le film un seul travailleur qui soit présenté comme un personnage positif ? Y a-t-il un seul travailleur qui ait des droits et les exerce ? Non, le jardinier et la cuisinière du riche paraplégique sont des nigauds. Ils sont disponibles jour et nuit ; s’ils se permettent une sortie un dimanche, ce n’est pas parce que c’est leur jour de congé mais parce que le jeune » black », héros du film et modèle proposé, a fait ce qu’il fallait pour les déniaiser un peu.

La seconde cible, c’est l’éducation. A quoi bon apprendre un métier, la débrouille suffit. A quoi bon se cultiver : la culture de la rue vaut bien celle des salons… Notre sympathique jeune black est un danseur hors pair (forcément). Sa musique est bien meilleure que celle des rabats joie qui vont se montrer à l’opéra ou qui, en parfaits faux-culs, écoutent sagement un orchestre de chambre, assis sur leur petite chaise. Un air de zouk vaut toute la musique de chambre (dont le film nous fait un inventaire aussi rapide que caricatural : les quatre saisons, les valses de Vienne etc.)… La peinture moderne n’est que supercherie. Il n’y a rien à y comprendre et à y connaître : en trois coups de pinceaux, le jeune black produit une œuvre qui se vend sans difficulté. L’art, ça se vend ou ça n’existe pas.

A quoi bon la culture donc. D’ailleurs, en matière de psychologie, la méthode » banlieue » est la meilleure. La fille du riche paraplégique est malheureuse et pense au suicide : une bonne claque et ça repart. Les psy et autres docteurs peuvent fermer leur cabinet. Je sais bien que j’exagère quand je parle de claque : il ne s’agit que d’une brusquerie. Une vraie claque aurait cassé l’ambiance. Le scénariste est bien trop habile pour faire une pareille erreur, il reste dans le symbolique et la juste mesure. Son héros ne se montre violent que là où le blâme ne risque pas de l’atteindre. Ainsi dans les relations avec les voisins indélicats. Là, les relations sociales n’exigent aucun savoir-faire, ni courtoisie ni connaissance du droit : un gêneur se gare mal et dérange : le « black » vous règle ça à sa manière en un rien de temps, sans hypocrisies et sans discussions inutiles. Pas la peine non plus de s’encombrer de compassion et de solidarité : le jeune black traite son patron sans ménagement. Il rit de toutes ses dents comme le bonhomme Banania devant ce corps de pantin à qui il faut mettre des bas de contention. Le patron apprécie ces rapports francs et sans tralala.

Le parapente est un sport de riche. Le jeune black ne veut pas le pratiquer. Il n’a peur de rien sauf de se risquer dans les airs. Il n’a pas passé le permis de conduire et conduit mieux que tout le monde. Il fait du 180 en plein Paris : être un chauffard, c’est cool et c’est un sport à risque à la portée de tous. La question du cannabis aussi est évoquée. Les deux « exclus » fument quelques joints. On sait qu’il est de bon ton d’être très libéral en cette matière dans les milieux « jeunes et branchés ». L’ivrognerie est vulgaire, c’est un vice populaire tandis que le joint vous met du côté des artistes et des minorités.

La morale est claire : soyez contents d’être à votre place. Soyez contents de ce que vous êtes. Complaisez-vous dans votre médiocrité : nous sommes tolérants et nous l’appellerons votre culture. Nous gardons notre musique, nos arts, nos manières. Gardez les vôtres. N’essayez pas de vous élever, de vous cultiver. Pour mieux vous maintenir dans votre condition, nous étalons notre tolérance.

image 2Plus tolérant que les auteurs de ce film, tu meurs. En matière de sexe, ils sont tolérants, forcément. La gouvernante est gouine. Le film nous le fait savoir car il est important qu’on sache qu’il n’a pas de problème avec « ça ». (Il faudrait faire le décompte du nombre de films où un personnage homosexuel est là seulement pour faire passer ce message). Les homosexuels sont une « minorité » et on soutient toutes les minorités qu’elles soient GTBL ou autre. Peu importe la somme de misère psychologique que cela recouvre parfois. La « visibilité » est censée y remédier (n’y croit que celui qui veut y croire). Et puis, si on y réfléchit, une gouvernante homosexuelle est parfaire : c’est pour cela qu’elle est une bonne gouvernante : qui voudrait d’une gouvernante mariée et mère de famille ? Le jeune black est un queutard obsédé par les femmes blanches, forcément. Il ne parvient pas à ses fins (il y a une limite qu’il ne faudrait pas franchir)… Le luxe, une immense et veille fortune font d’un paraplégique un homme séduisant : qui pourrait bien avoir un problème avec ça ? L’argent est bien là où il est. Il n’y a rien à discuter là-dedans. D’ailleurs ce qui lie le riche paraplégique à sa jeune et belle conquête, c’est leur amour commun pour la poésie. Le reste n’est que mauvaises pensées.

On pourrait, en effet, m’objecter que toutes ces critiques viennent d’un esprit mesquin qui ne voit que le mal. L’histoire, reprise du réel, est celle d’une rencontre aussi brutale qu’improbable entre deux condamnés a priori à s’emmurer dans leurs ghettos sociaux respectifs d’une part et la victimisation d’autre part. Un coup de foudre transforme leurs impasses réciproques en dignité. Deux braves franchissent le gué en osant l’amitié. Ils créent un cadre nouveau. Il faut être un médiocre pour cracher là-dessus. Mais je ne crache pas là-dessus. Qui ne voit que cette « rencontre » risque de nous faire oublier les nécessaires solidarités qui doivent unir non des personnes mais doivent traverser le corps social. La prise en charge des exclus ne doit pas être affaire de bons sentiments mais de solidarité organisée, de prise en charge sociale. La vraie dignité n’est pas dans la charité, fut-elle réciproque, mais dans la solidarité qui, elle, est toujours réciproque.

On peut m’objecter aussi qu’il est faux de dire que le film ne présente aucune image positive de travailleur. On voit bien que la mère du jeune Driss trime pour gagner sa vie et n’est nullement caricaturée. Elle élève dignement cinq enfants. Seulement, elle représente ici, encore une fois, les « minorités ». Le rejet des travailleurs, et plus particulièrement de la classe ouvrière jugée réactionnaire et bornée se corrige par une mise en valeur de la personne de l’immigré et surtout du « sans papiers ». C’est tout le ressort des propositions du cercle de réflexion social-démocrate Terra Nova dans un rapport resté célèbre.

Le film « intouchable » est un hymne à la tolérance; mais quelle tolérance ? Sa tolérance, on l’a compris, nous dit : chacun dans son monde, laissez-nous notre luxe, notre culture, notre fortune, complaisez-vous dans la culture de la rue. Elle est faite pour vous. Elle est le rempart qui nous préserve. Ne demandez pas plus. Vous êtes libres mais : votre liberté, renoncez y volontairement.

image 3Un autre film illustre bien cette fausse tolérance dans les rapports sociaux. Je pense au film britannique du réalisateur Mike Leigh « another year ». C’est une comédie dramatique, amère, démoralisante, aux personnages peu sympathiques : un couple heureux autour duquel gravitent des « amis » esseulés et égoïstes en mal d’affection et de reconnaissance.

Cependant, son bonheur, ce couple âgé, le doit d’abord à sa position sociale ; Tom et Gerry semblent n’en avoir absolument pas conscience. Ils appartiennent à cette couche sociale salariée intégrée à la bourgeoisie. Elle est psychologue, il est géologue. Ils ont de bons revenus et vivent dans une banlieue cossue près de Londres. Dans l’Angleterre libérale, fortement inégalitaire, les jardins ouvriers sont devenus le luxe et le supplément d’âme des mieux lotis, de ceux qui sont à la fois à l’aise financièrement et éduqués. Tom et Gerry ont donc un petit jardin qu’ils entretiennent paisiblement. Ils ne voient pas qu’ils sont des privilégiés. Leur bonheur, pensent-ils, ils le doivent à leur sagesse. Cette sagesse n’est qu’un égoïsme aveugle.

Une collègue de Gerry, secrétaire dans le centre médical où elle travaille, se veut son amie. Cette pauvre Mary accumule les déboires sentimentaux et noie son désespoir dans l’alcool. Elle est mal logée, mal informée ; elle imagine que l’achat d’une petite voiture rouge va changer sa vie. Kent, un vieil ami de Tom, craint plus encore la solitude de la retraite que l’humiliation au travail. Il noie ses frustrations dans l’alcool.

Tous les éclopés qui cherchent un peu de réconfort chez Tom et Gerry se réfugient dans l’alcool. Le couple ouvre pour eux de bonnes bouteilles avec une libéralité condescendante et les écoute sans véritablement les aider. Il est tolérant, admirablement tolérant !

Je ne vais pas tout raconter. Il faut laisser le spectateur découvrir le film et se forger sa propre compréhension. Mais tout cela est clair pour qui sait voir. On y apprend que ce qu’on devrait savoir déjà : dans un monde où l’égoïsme aveugle domine, les difficultés personnelles ne sont comprises que comme des troubles psychologiques et ne trouvent pas d’issue. On est d’autant plus tolérant avec elles, qu’on ne veut pas voir les problèmes sociaux. Un esprit large cache un esprit étroit : large quand il renvoie chacun à ses difficultés avec sa bénédiction, mais fermé à l’idée qu’il faudrait changer la société pour changer la vie des plus démunis, (car cela risquerait de réduire ses privilèges).

Le principe – Jérôme Ferrari

image 1Voilà un roman au sujet des plus improbable : la physique quantique et plus précisément le principe d’incertitude formulé par le physicien allemand Heisenberg. Je me garderais bien de tenter d’expliquer en quoi consiste ce principe. Il suffit de savoir qu’il repose sur une conception philosophique positiviste qui ne considère comme existantes que des grandeurs observables. Il s’oppose à la conception matérialiste du suédois Schrödinger dont la théorie conserve le réalisme des « ondes particules » et surtout au ferme matérialisme d’Einstein. L’horizon de la controverse entre ces savants est la formulation d’une théorie unifiée de la matière (l’unification de la gravitation et de l’électromagnétisme). Cette « grande unification » reste à faire. Elle exige une description de la matière qui rende compte de la relation onde/particule à laquelle la science n’est pas encore parvenue.

Beaucoup d’idéologie brouille la compréhension à laquelle les non-spécialistes (c’est-à-dire quasiment tout un chacun) peuvent parvenir. La représentation de l’atome de Démocrite, qui nous est si familière, est devenue insoutenable. La connaissance de la matière devient de plus en plus médiate et s’exprime à travers des formalismes abstraits. D’où ce grand cri, formulé dès le début du 20ème siècle, et dont l’écho n’a cessé de s’amplifier : « la matière disparait, il ne reste que des équations ». Le positivisme savant tel que celui de Heisenberg ouvre ainsi la voie au spiritualisme. Et derrière le spiritualisme pointe le fidéisme et son usage politique. On sait que Lénine avait dès 1908 perçu ce glissement et l’avait combattu en publiant son ouvrage « matérialisme et empiriocriticisme ».

Le roman de Jérôme Ferrari n’aborde aucune de ces questions. C’est normal puisque c’est un roman. Il tranche tout de suite dans le sens du fidéisme. Il évoque la rencontre entre le très jeune Heisenberg et un mathématicien nommé Lindermann pour lequel tout ce qui n’était pas pures mathématiques n’avait aucun intérêt et ne méritait que mépris. Et, depuis la position transcendante du narrateur, il lui dit : « au fond, vous-même n’avez jamais cru en la matière ». Ce qui après un passage par la conception platonicienne du monde à partir de formes primordiales (le Timée), il tranche : « ce qui compose la substance du monde n’est pas matériel » … pour aboutir plus loin à « parce que les choses n’ont pas de fond » (répété deux fois).

image 2Il est vrai que cette philosophie (ou plutôt cette idéologie), qui affirme que « peu importe que tout soit mensonger », forme une excellente trame pour un roman. Le grand souci de Jérôme Ferrari était surtout de ne pas faire une biographie (tout en respectant la réalité des faits avérés). Il s’agissait de se donner un monde où, sinon les faits, du moins leur sens est indécidable, où ils sont toujours, sous quelque angle, mensongers. Les faits ne sont d’ailleurs que des événements et même selon certaines formulations d’Heisenberg des « potentialités ». C’est la conception de Wittgenstein pour qui « le monde est la totalité des événements, non des choses ». Ces événements le narrateur les perçoit depuis sa position non pas subjective mais relative. Il les interroge. Il s’adresse à Heisenberg depuis un autre temps, une autre vie, un autre monde, non dans leur suite mais comme des bouffées d’images qui lui arrivent. Il s’agit d’autant de « situations » ou de scènes entrevues comme à travers un brouillard, saisies par les traces laissées dans les écrits d’Heisenberg ou dans les témoignages des acteurs, tout comme l’événement quantique se manifeste dans le brouillard de la chambre de Wilson sous la forme d’une trace qu’il faut tenter d’interpréter mais qui ne forme que faussement une unique trace (c’est une suite de quantas d’action).

Il faut quand même faire ici une remarque : ce roman est d’autant moins une biographie qu’il gomme ou qu’il omet toute une partie de l’activité Heisenberg – son activisme philosophique. Comme savant, dans son activité pratique, Heisenberg ne peut pas nier que le monde s’impose à lui. Son spiritualisme est ambigu. Il prend la forme d’un énergétisme. Il considère que l’univers est composé exclusivement d’énergie. Contre Einstein, il utilise l’équivalence masse énergie pour réduire la matière à l’énergie : « Étant donné que la masse et l’énergie sont, selon la théorie de la relativité, substantiellement les mêmes concepts, nous pouvons dire que les particules élémentaires sont constituées par de l’énergie. Cela peut être interprété comme définissant l’énergie en qualité de substance primordiale du monde ». D’où il tire la conclusion très osée que notre époque « est tombée d’accord définitivement avec Platon ». C’est l’oubli de tout cet aspect de l’activité intellectuelle d’Heisenberg qui permet à Jérôme Ferrari de déclarer indécidable la compromission d’Heisenberg avec le nazisme. Un Heisenberg à la pointe du combat philosophique contre le matérialisme n’aurait pas pu se concilier avec la naïveté et l’idéalisme moral qui l’aurait amené, contre toutes les mises en garde, à rester en Allemagne et à s’y occuper à la mise au point d’un « réacteur nucléaire ». L’indécidable du sens de ce refus de partir était nécessaire à un roman illustrant le principe d’incertitude. Seulement il est obtenu au prix d’une décision prise mais non dite : celle de gommer le polémiste pour faire d’Heisenberg un jeune homme plein de fougue mais bien naïf.

Tout cela peut être déroutant pour un esprit non préparé, pour celui qui ne saurait pas que Heisenberg n’était pas seulement un grand physicien mais, à sa manière, un philosophe ou un idéologue en guerre contre le matérialisme. Il se voulait « loin du simple point de vue matérialiste qui a prédominé dans les sciences de la nature, pendant le XIXème siècle ». Il considérait ce matérialisme comme « métaphysique » c’est-à-dire qu’il lui retournait le compliment et le pourfendait ainsi : « le réalisme métaphysique va encore plus loin que le réalisme dogmatique, en disant que les choses existent réellement ». Un monde qui serait la création de notre esprit, ou (pour le scientifique) de nos instruments, est tout à fait le monde du romancier. Dans ce monde il peut s’adresser à Heisenberg, le voir et le faire voir par-delà le temps et l’espace puisque temps et espaces ne sont que l’illusion forgée par l’esprit.

L’observation des traces laissées dans la chambre de Wilson, leur furtive discontinuité, conduit Heisenberg à rejeter l’idée même de causalité (mais avec beaucoup d’obscurité). Le philosophe Wittgenstein lui emboite le pas sans hésiter et affirme tout de go que c’est une « superstition » que d’accepter l’existence de relations causales. La causalité n’est pas « une loi mais la forme d’une loi ». De la non-prédictibilité (ou plutôt de la prédictibilité seulement statistique ou probabiliste) il saute sans hésiter à la contingence. Du fait qu’on ne peut pas mesurer simultanément deux grandeurs qui ne commutent pas entre elles, il passe à l’idée qui a été exprimée ainsi « la particule dans son mouvement n’est pas soumise à la causalité » puis au rejet de l’idée même de causalité. C’est du pain béni, encore une fois, pour le romancier qui peut s’abstenir de tout jugement, qui se refuse à inférer d’une suite d’actes une intention, un sens. Mais le fidéisme n’est pas loin. Il est même en exergue en première page du roman sous la forme d’un fragment d’Héraclite : « Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit rien, ne cache rien – mais il fait signe ». C’est sous une forme littéraire le retour de l’au-delà que Wittgenstein ne s’embarrassait pas à nommer mais qu’il indiquait ainsi : « la raison du monde se trouve en dehors du monde ».

image 3Le reste n’est que littérature mais bonne littérature. Toute la force du roman de Jérôme Ferrari est dans sa construction faite pour montrer toute la profondeur philosophique du principe d’incertitude. Il reprend « position » et « vitesse » comme pour cerner son objet sans l’éclaircir. Il s’agit d’en faire un objet indécidable qui passe du jeune homme à l’homme prématurément vieilli sans que le passage puisse être saisi, sans que l’un efface l’autre. Son objet (Heisenberg) passe sans transition de celui qui ne se soucie que de la beauté des paysages de la mer du nord à celui qui ruse avec ceux qui voudraient le confondre. Cela permet de jouer avec l’attrait des situations ambigües, avec tout ce monde qui s’agite en marge, fait d’espions et de mouchards qui gravitent autour d’Heisenberg soit pour le confondre soit pour tenter de le tirer vers un camp ou l’autre. Est évoquée aussi la « rose blanche » à quoi semble se réduire la résistance allemande sans que le lien avec Heisenberg puisse être fait (il n’existait pas !).  L’objet se referme sur son incertitude.

Un histrion postmoderne : David Bowie

image 1Les chanteurs se sont longtemps présentés comme des gens du peuple. Ils en disaient les joies, les peines et les souffrances. Habillés comme eux, avec leur accent, ils chantaient les amours difficiles, les espérances souvent vaines. Quelques-uns, peu nombreux, jouaient les princes mais le plus souvent exotiques (de Rio, de Mexico, d’Amérique), d’autres jouaient les mauvais garçons, les gangsters comme Sinatra. Certains comme Maurice Chevalier savaient mélanger tous les registres.

Avec les années 60, cela a changé. L’influence américaine s’était imposée comme dans tous les arts dans le sillage du plan Marshall avec ses rythmes binaires fortement marqués.  L’âge a effacé la position de classe. Le chanteur a revendiqué sa jeunesse. Il était « l’idole des jeunes », il avait un surnom d’enfant comme cloclo. Sa chevelure, son déhanché, sa voix trop claire, presque frêle disait son jeune âge. Il s’est mis à chanter les amours débutantes, les rencontres et surprises-parties de la nouvelle génération. Néanmoins, ce chanteur restait malgré lui un homme ou une femme du peuple. Il faisait son service militaire comme Elvis ou comme Johny. Mais, en France, il était d’un peuple soumis (ou qu’on voulait soumettre) : il copiait servilement les airs venus d’outre atlantique. Quelques fois même, il se risquait à l’anglais. L’originalité restait limitée.

Seulement la jeunesse ne dure pas. Il a fallu en rajouter. D’abord les chanteuses ont été de plus en jeunes : des adolescentes et des demoiselles des années 60 comme Sheila, France Gall ou Françoise Hardy, on est passé plus tard aux très jeunes, de plus en jeunes, comme Vanessa Paradis, Elsa ou Melody. Elles chantaient « ce garçon pour lequel mon cœur frissonne » et autres bluettes charmantes. Les plus âgées ont survécu grâce à la surenchère : plus sexy, de plus en plus provocantes, de plus en plus déshabillées ; jusqu’à ce que Madonna lance sa petite culotte dans le public. De la culotte elle est passée au sein, sans parvenir à freiner la descente. En matière de jeunesse aussi la limite a été rapidement atteinte, on en est arrivé au bébé mais il n’y avait plus rien au-delà !

Très tôt, comme dans les autres arts, pour exister il a fallu transgresser. Il ne s’agissait plus ni de classe, ni d’âge, mais d’individualité singulière. La transgression a d’abord été très sage. Les Beatles avaient les cheveux longs ! Quelle affaire ! Ils avaient une conscience sociale (bien inoffensive naturellement). Ils sont même allés à Moscou ! Là aussi quelle affaire ! Mais en esthétique ils reprenaient les courants en vogue : psychédélique, influence indoue, mouvement Hippie. Rapidement d’autres sont allés plus loin : des rythmes plus heurtés, des vociférations plus abruptes. On laissait voir sa violence, ses perversions, ses délires. Ceux-là allaient en Jamaïque. Certains, comme Jimmy Hendrix, faisaient la promotion de la drogue plus qu’ils luttaient contre la guerre du Vietnam. Mais ils se sont rapidement heurtés à la dure réalité. Du festival de Woodstock on est vite passé à celui d’Altamont. La transgression s’est muée en gesticulation : Jimmy Hendrix, encore lui, mordait sa guitare, la faisait couiner, la fracassait ou y mettait le feu. Mais l’effet s’est vite épuisé (1).

image 2La rupture s’est amorcée dans le courant des années 70. David Bowie en est l’emblème. Il ne s’agissait plus d’être mais de s’inventer et se réinventer sans cesse. Pas de message, du fantasme. L’innovation ne projette pas un avenir, elle en finit avec tout futur. Elle est décadente. Elle avorte. Le chanteur annonce sa fin (sa dernière tournée) dès son commencement. Son futur est apocalyptique. Il est Halloween Jack, il s’autodétruit. Il est paranoïaque, mégalomane, mystique. Il sombre dans le glauque pour renaître. Il n’est plus tout à fait un homme, c’est un extraterrestre. Il est d’ailleurs ou plutôt de nulle part. Son monde a sombré. Son élégance glacée dit son vide intérieur. Il se désincarne. Il n’a plus de conscience, il est plus fou encore que nazi. Puis, il cherche une impossible rédemption, un refuge, mais aucun temple ne peut l’accueillir. Son délire se fait abscons mais au fond il se plie aux lois du commerce, au nouvel esprit du capitalisme. L’innovation devient la recherche du produit qui se vend. L’artiste subit les aléas du marché, la concurrence effrénée, la surenchère, l’obsolescence programmée. Son costume laisse de plus en plus voir le bourgeois, l’homme d’affaires. Il exploite son mythe. Il se lance dans la finance : il se titrise même. Dans le même temps, il fait son retour à la religion. Il est austère et pratique la charité. A sa manière c’est un born-again. Il colle aux canons du néo conservatisme. C’est peut-être ce qui vaut à David Bowie une exposition mondiale. Du néo conservatisme, il adopte la nouvelle frontière : l’abolition de la différence des sexes. La « libération » par l’homosexualité. Le voilà donc bisexuel. Son public a du mal à suivre, alors il se rétracte et ne sait plus qui il est. Il n’avait pas compris que la promotion de l’homosexualité est, pour le néo conservatisme, un produit d’exportation, ce n’est pas fait pour le marché intérieur. De toute façon, il est complètement distancé quand se présente sur le marché un homme/femme à barbe, bêlant ou bêlante comme on voudra !

Cet éclairage était nécessaire pour bien comprendre l’exposition qu’on peut voir à Paris dans un lieu nouveau : la philharmonie. Elle s’ouvre avec un extrait de la République de Platon (mais oui !) : je le cite de mémoire « qui porte atteinte aux formes de la musique porte atteinte aux lois de la Cité ». N’y voyez pas une fantaisie. Cela est certainement très réfléchi et donne la clé de l’exposition – mais peut-être à l’inverse de ce que voulaient les organisateurs. La lecture première (celle voulue sans doute) dit que David Bowie a bouleversé les canons de la musique populaire et, faisant cela, il aurait contribué au bouleversement social. Mais ce que Platon ne pouvait pas anticiper et que n’avaient pas imaginé les organisateurs, c’est qu’il faut sans doute inverser les choses. Il allait de soi pour Platon que la société voulait préserver ses structures, assurer sa cohésion, fusionner et accorder ses citoyens. Notre société au contraire veut briser ses structures pour faire de chacun une monade autonome, jetée dans la gueule du grand automate qu’est le marché. Alors l’atteinte aux formes de la musique n’est plus qu’un moyen. On subvertit les normes esthétiques pour mieux saper les normes sociales.

Tout de suite cela peut se vérifier. L’exposition est une invitation à la conception postmoderne de la liberté : une liberté d’indifférence, qui n’est pas une liberté de choisir (choisir le mieux pour soi ou les siens) mais une liberté de ne pas choisir. (Le non-dit de ce message c’est que le marché choisira pour vous !) C’est une autre version du « lâcher prise » préconisé par l’autre produit culturel à la mode : le film et le livre cinquante nuances de Grey (voir mon article du 11/02). Cette liberté offerte se résume dans le message prêté à David Bowie : « soyez libre d’être différent, d’être qui vous voulez ». Vous pouvez être glam, rock, funck, soul, disco ou electro. L’offre est riche ; vous pouvez prendre dans le rayon du bas comme dans celui du haut. Il y en a pour tout le monde. Mais cela exige la dissolution des identités. C’est la seconde facette du postmodernisme : en finir avec l’attachement aux liens sur laquelle une personnalité se construit : la classe, la communauté, le sexe. David Bowie s’est inventé en oubliant le contexte historique et social de l’Angleterre d’après-guerre qui l’a vu naitre. Il est anglais mais va emprunter son nom à un « héros » de la conquête de l’ouest : James Bowie. Il s’agit d’un aventurier passé de la traite négrière au génocide et qui a goûté aussi de la piraterie. Lui-même devait son nom à son talent pour manier le couteau, le Bowie Knife. Bref : tout un programme !

David Bowie se contente, quant à lui, de passer d’une identité à l’autre et d’une mode à l’autre, avec l’ambition d’être toujours un peu en avance. Il choisit aussi son genre ; ou plutôt, et mieux encore, il se refuse à choisir son genre. On retrouve ici « l’identité de genre » que certains voudraient qu’on puisse endosser à son gré. L’exposition fait de lui un « transgenre » – qu’on sait être le héros post moderne par excellence. Cela est particulièrement bien illustré par une vidéo. On y voit David Bowie qui chante. Puis voilà que s’avance une femme, vêtue assez bourgeoisement (tailleur, chemisier et riche collier), d’un geste large elle retire sa perruque. Du revers de la main, elle essuie son rouge à lèvre qui s’étale sur sa joue : c’est Bowie qui apparait : elle n’était qu’un de ses avatars. Mais il n’est lui-même qu’un fantôme blanc, un visage vide et souillé. Il chante, puis c’est une deuxième femme qui s’avance et la scène recommence. Puis c’est une troisième. Ainsi se déconstruit sans cesse un personnage toujours vide. La déconstruction de l’identité se répète sans rien dire, sans rien signifier que le vide du geste et l’absence de tout sens.

David Bowie est un homme « aux mille visages ». Il est d’abord, et tour à tour, Major Tom, Ziggy Stardust, Aladdin Sane ou Halloween Jack. Tout ce qu’on voudra mais pas un enfant de la classe populaire du sud de Londres. Deleuze nous aurait dit que c’est un nomade des villes. C’est son itinéraire, ou plutôt son errance, que l’exposition retrace. Le mot revient sans cesse et il est typique des normes postmodernes : nous sommes invités à voir en Bowie « un artiste hors-normes ». Être hors normes c’est, par excellence, l’excellence postmoderne !

Aussi, comme l’aurait préconisé Deleuze, l’exposition évite la chronologie. Sa narration est « temporelle et falsifiante » c’est-à-dire qu’elle mêle les époques, les lieux, et procède plutôt par thématiques. Ce que la sortie de l’exposition résume en présentant une galerie de portraits de l’artiste, pris à différentes époques : les multiples facettes sous lesquelles se cache une forme vide (non pas une personne mais personne !).

image 3L’exposition présente son héros en caméléon emprunteur. On apprend qu’il pratiquait la méthode du Cut-up : une version simplifiée du cadavre exquis qui consiste en collages hétéroclites. En gros, on prend, on découpe, on colle et puis on voit ce que cela donne. La particularité, c’est que cela devient chez Bowie un style de vie et que cela s’accompagne de l’illusion d’être unique. Il s’agit de mener sa vie avec des vies empruntées. Cela suppose un corps androgyne qui change selon comme on l’habille. C’est aussi la préfiguration de ce que réalisent de nos jours les jeux vidéo qui permettent d’emprunter des « avatars » et de visiter des « mondes » autant qu’on voudra pourvu qu’on accepte de ne pas être soi-même (dans le monde virtuel vous pourrez tout trouver sauf vous-mêmes). Évidemment, on peut présenter la chose de façon savante. Cela l’habille mieux. Ainsi, j’ai pu lire : « Intellectuellement ambitieux et vivace, il a multiplié les relations intertextuelles, les références – souvent façon « name dropping » – les représentations réflexives et méta-musicales au sein de ses chansons et disques ». Un petit tour sur Wikipedia suffit pour dégonfler la baudruche. On y lit que le name dropping (littéralement « lâcher de noms ») est une figure de style qui consiste à citer des noms connus, notamment de personnes, d’institutions ou de marques commerciales pour tenter d’impressionner ses interlocuteurs. En gros donc, c’est un procédé de bonimenteur, un truc pour mieux vendre. Cela est illustré dans l’exposition par un curieux « tableau des éléments » qui reprend la classification périodique des éléments de Mendeleiev en associant au symbole de chaque élément une source d’inspiration de Bowie ayant les mêmes initiales !

L’exposition invite le visiteur au fétichisme mais c’est le travers commun à genre d’hommage. Elle présente toutes sortes d’objets : manuscrits raturés, dessins, photos, pochettes de disque, vidéos, costumes etc. Chacun selon son goût ou son humeur peut s’attarder devant ce qui a le plus retenu son attention ; chacun procède ainsi à son propre cut-up et se construit un personnage qui sera pour lui David Bowie. De la même façon qu’en secouant un kaléidoscope on peut faire apparaitre un arrangement nouveau, on peut passer d’une salle à l’autre pour constituer un David Bowie à sa façon. C’est un peu aussi le principe d’organisation des supermarchés.

Bien-sûr, là aussi on peut présenter ce personnage en supermarché de façon très savante. C’est ainsi que j’ai lu : « David Robert Jones, un personnage contradictoire. Timide et extraverti. Commun et lointain. Jouant les stars et intimant chacun à entrer dans la danse. Creusant en lui pour révéler ce qui le transcende. Cherchant l’autre, le divin en son humble humanité. Travaillant avec méthode et laissant le hasard présider à l’élaboration de certaines de ses compositions. Trouvant sa touche très personnelle dans le refus – apparent – de la figure répétitive. Critiquant ce qui le fascine ». Je cite cela car j’admire sincèrement cette capacité à transformer l’éclectisme et la contradiction en richesse !

Voilà donc une exposition qu’il faut visiter. Si vous avez l’œil ouvert, elle vous en dira beaucoup sur notre époque, bien plus qu’elle ne le croit ou l’aurait voulu !

1 – Le chanteur populaire ou le chanteur incarnant la jeunesse n’ont, évidemment, pas totalement disparu. Il reste bien-sûr des chanteurs populaires mais qui ne sont pas mis en valeur comme par le passé. Surtout, un renversement s’est produit. Le chanteur populaire n’est plus le chantre de sa classe. Le rap présente la classe travailleuse (ou plutôt de plus souvent chômeuse et oisive) en classe dangereuse. Le chanteur participe à la stigmatisation de ceux qu’il prétend représenter. A l’entendre son monde est celui de la violence, des prisons, de la délinquance et des trafics. Il vomit la société comme le faisait avant lui la musique Punk.

Une forme nouvelle de musique jeune est représentée par le mouvement Hip Hop. Cette culture réduit la musique et la danse à une suite de gesticulations vide de sens. C’est ce qui lui permet de s’adapter partout dans le monde. Elle oppose dans des « battle » des danseurs qui s’imitent l’un l’autre et multiplient les prouesses techniques sans jamais rien exprimer ni vouloir exprimer quoi que ce soit sinon se mettre en valeur pour leur souplesse et leur endurance.