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La liberté humaine

image 2Les articles précédents, consacrés à la question de l’histoire, ont montré que l’humanité connait une évolution qui échappe aux volontés individuelles. Cette évolution (appelée histoire) est un fait anthropologique fondamental, constitutif de l’essence générique de l’homme. Elle a pour fondement le travail comme relation spécifique de l’homme à la nature et processus social cumulatif dans lequel les hommes sont pris, qui les transforment et modifient leurs relations entre eux. Les sociétés humaines se modifient ; elles passent d’un mode de production à l’autre. A chaque mode de production correspondent des types humains spécifiques et des modes de pensée, des formes de représentation différents. Nous avions effectivement vu précédemment que les sociétés étaient d’abord organisées par la religion puis de plus en plus consciemment par le droit et que l’aspiration humaine à l’émancipation s’exprimait alors sous la forme de la proclamation de droits humains. Cela faisait des droits humains un fait anthropologique fondamental et une spécificité humaine exprimant l’essence humaine. Mais tout ce développement, cette réalisation de l’essence humaine n’est-elle qu’un processus nécessaire, le déroulement d’un processus d’autant plus nécessaire qu’il est tout autant naturel qu’historique (puisque, selon l’expression de Marx, « l’histoire est la véritable histoire naturelle de l’homme ») ? Où est la liberté humaine dans ce processus ? Y a-t-il une liberté humaine ? Quelle est sa place ? Comment s’exprime-t-elle ?

Au niveau de la personne humaine, ce qui apparaît d’abord, c’est que les hommes sont pris dans des contraintes qui pèsent sur leur vie mais que face à ces contraintes, les individus adoptent des attitudes diverses. Les uns se résignent, les autres résistent. Cette observation banale est à la base de ce qui oppose en philosophie les conceptions de la liberté que Marx résume ainsi dans un passage biffé de L’idéologie allemande : « Jusqu’ici la liberté a été définie par les philosophes sous un double aspect : d’un côté par tous les matérialistes, comme puissance, comme maitrise des situations et des circonstances de la vie d’un individu, – d’autre part, par tous les idéalistes, les Allemands en particulier, comme autodétermination, détachement du monde réel, comme liberté purement imaginaire de l’esprit. »

Il ne suffit d’avoir constaté que la diversité des attitudes est la marque d’une liberté humaine. Il faut comprendre en quoi consiste cette liberté et pour cela il faut revenir à ce qu’est l’homme : à l’essence humaine. Alors, il apparait que la liberté n’est pas celle d’un homme générique et abstrait doté d’une liberté métaphysique mais celle d’hommes vivants et agissants dans une société dont ils sont d’abord les produits avant que de pouvoir en être les agents. Ces hommes-là doivent composer avec trois puissances (dont aucune n’annule l’autre : biologie, histoire, société) qui influent sur ce qu’ils font et ce qu’ils pensent.

Biologie : car l’homme est d’abord un produit de l’évolution naturelle. Comme être naturel, Il est soumis aux lois de la biologie pour subsister et reproduire sa vie. Il pense car la pensée est une faculté acquise par l’organisation infiniment complexe de son cerveau. L’évolution naturelle l’a doté de la faculté de transformer la nature et de produire ses moyens d’existence (avec le cerveau, la main, la station debout). Elle a ainsi rendu possible une histoire humaine dont le relais ouvre à la fois le champ d’une liberté humaine et de nouvelles déterminations.

Histoire : comme il a été dit, l’histoire bouleverse la donne du déterminisme naturel par son effet cumulatif. Elle libère l’homme de la dépendance animale au milieu. L’homme ne fait pas que rencontrer ses moyens d’existence, il les produit. En transformant la nature par le travail il se transforme lui-même. Il ne produit pas seulement ce qu’il consomme, il fabrique et perfectionne ses outils : il accumule des techniques, des savoirs qui lui donnent une maîtrise toujours plus grande sur la nature et sur lui-même (mais toujours contrainte par ses bases biologiques et physiques).

Société : comme produit de l’histoire, l’homme est un être relationnel pris dans des rapports sociaux de production dont il ne peut pas se dégager. Il s’y fonde (se réalise) à la fois comme être social et comme être singulier. Il ne peut s’affirmer comme individu singulier que dans la mesure où il est un être social. Comme être social, l’homme produit ses besoins, ses rapports sociaux, ses institutions et ses formes d’individualité. (L’individu réalise une forme historique d’individualité )(1). Il développe et enrichit le contenu de sa conscience. C’est comme être social qu’il a des pensées abstraites, des croyances, des connaissances et des valeurs. Comme être social, il est le producteur de sa propre liberté. Il se donne et se proclame des droits.

image 1L’individu humain a ainsi un espace de liberté dans le cadre d’une triple contrainte. Cet espace est permis par la complexité même de l’expression de ces contraintes. Il s’ouvre là où s’exerce la tension inhérente aux rapports sociaux. En effet, selon Marx le processus d’émancipation humaine qui forme la trame de l’histoire n’est pas la simple actualisation d’une nature humaine dont chaque individu serait le porteur, il est la résultante des rapports sociaux historiques où l’essence humaine définit et redéfinit sans cesse son contenu. L’élargissement des rapports sociaux va de pair avec un rapport enrichi au monde. Il libère les capacités individuelles et les possibilités de réalisation de soi. Comme l’écrit Marx : « la véritable richesse intellectuelle de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels » (2) . C’est le développement historique lui-même qui tend à former des individus aspirant à un monde véritablement humain. Cette formation s’esquisse et se fait au sein des rapports sociaux du fait du haut degré de tension qui leur est inhérent (3) . Mais l’aspiration à la réalisation de soi se heurte à la conscience du caractère inégalitaire des rapports sociaux. L’individu prend conscience à la fois de sa liberté et des limites de sa liberté. Il développe une conscience critique qui est la condition première de sa liberté véritable.

image 3Cette liberté dépend du potentiel offert par l’état de la société et de ce qui en est disponible pour chacun. En effet, chaque homme, pris comme individu, ne jouit que d’une part des richesses matérielles et spirituelles qui s’accumulent hors de lui dans le monde social. Chaque homme ne réalise qu’une part des potentialités humaines. Ce qu’il est donné à chacun de réaliser est la mesure de sa liberté. La liberté est donc ce qu’offrent les contraintes naturelles, historiques et sociales par l’accumulation dans le monde humain des moyens de l’émancipation de l’individu humain. Elle est aussi ce qui est limité pour chaque homme par la place qu’il occupe dans une structure sociale donnée : ses possibilités d’agir et de s’éduquer. Elle n’est pas une « indépendance rêvée » à l’égard des lois de la nature ou des contraintes historiques et sociales. Elle est un pouvoir ou une puissance exercée sur le réel. Mais ce pouvoir n’est jamais entier. Il est plus ou moins large selon la position occupée dans les rapports sociaux et il connaît des limites propres à chaque société. Chaque société n’offre qu’un potentiel limité de liberté. Ce potentiel est objectif et lié au mode de production, à ce qui est accumulé comme richesses matérielles et spirituelles, mais il dépend aussi du degré de conscience ou de compréhension que la société a d’elle-même. Le pouvoir que constitue la liberté, réside, pour une société prise comme ensemble, dans sa connaissance et sa maîtrise des contraintes naturelles et sociales. Il dépend donc de sa connaissance du « déterminisme », dans sa capacité à le gérer donc à s’autogérer. Pour l’individu humain, la liberté est ce même pouvoir et cette maîtrise exercée sur le cours de son destin mais modulée par la position qu’il occupe dans les rapports sociaux. La liberté de l’individu se mesure dans le cadre de ce que lui permettent les relations sociales (par l’éducation, l’accès à la culture et aux biens matériels correspondants à ses besoins). Pour être effective, cette liberté doit se faire sociopolitique et se traduire en droits politiques et civiques. Même éduqué, on n’est pas libre sous une dictature. Mais il ne suffit pas encore que les moyens de s’éduquer et de s’informer soient là, ni même que soit affirmé un droit à l’éducation ou à l’information. Il faut encore que ce droit fondamental (ce droit proclamé) soit mis en œuvre par le droit positif (dans les lois et règlements) et dans les faits (la possibilité d’avoir un système éducatif et d’information indépendant des puissances sociales dominantes). Avoir des droits est une composante de la liberté. Leur réalisation la rend effective. Car le droit présente une double face : il n’est pas seulement une limitation mise à la liberté des individus ; il est aussi un instrument de la liberté. Il ne protège pas seulement les privilèges ; il est aussi une limitation des pouvoirs et un rempart contre l’arbitraire. Son contenu reflète l’état des rapports sociaux et leur histoire (4) . Il est le produit des luttes sociales et politiques mais aussi des luttes idéologiques autour de ses fondements et donc autour de la question des droits humains. De ce point de vue la liberté de chaque homme se mesure à la reconnaissance des droits humains par la société où il vit et par sa capacité à les faire respecter. La liberté est inséparable de la conscience sociale (qui sera l’objet de notre prochain article).

1 Le concept de forme historique d’individualité a été proposé par Lucien Sève : l’homme ? La Dispute 2008 – page 111
2 « L’idéologie allemande » réédition 2012 – page 36
3 Voir à ce sujet notre article du 21 mars : « rapports sociaux »

4 « La part du droit dans la réalité et dans l’action » – Monique et Roland Weyl – Éditions sociales 1968

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