Un histrion postmoderne : David Bowie

image 1Les chanteurs se sont longtemps présentés comme des gens du peuple. Ils en disaient les joies, les peines et les souffrances. Habillés comme eux, avec leur accent, ils chantaient les amours difficiles, les espérances souvent vaines. Quelques-uns, peu nombreux, jouaient les princes mais le plus souvent exotiques (de Rio, de Mexico, d’Amérique), d’autres jouaient les mauvais garçons, les gangsters comme Sinatra. Certains comme Maurice Chevalier savaient mélanger tous les registres.

Avec les années 60, cela a changé. L’influence américaine s’était imposée comme dans tous les arts dans le sillage du plan Marshall avec ses rythmes binaires fortement marqués.  L’âge a effacé la position de classe. Le chanteur a revendiqué sa jeunesse. Il était « l’idole des jeunes », il avait un surnom d’enfant comme cloclo. Sa chevelure, son déhanché, sa voix trop claire, presque frêle disait son jeune âge. Il s’est mis à chanter les amours débutantes, les rencontres et surprises-parties de la nouvelle génération. Néanmoins, ce chanteur restait malgré lui un homme ou une femme du peuple. Il faisait son service militaire comme Elvis ou comme Johny. Mais, en France, il était d’un peuple soumis (ou qu’on voulait soumettre) : il copiait servilement les airs venus d’outre atlantique. Quelques fois même, il se risquait à l’anglais. L’originalité restait limitée.

Seulement la jeunesse ne dure pas. Il a fallu en rajouter. D’abord les chanteuses ont été de plus en jeunes : des adolescentes et des demoiselles des années 60 comme Sheila, France Gall ou Françoise Hardy, on est passé plus tard aux très jeunes, de plus en jeunes, comme Vanessa Paradis, Elsa ou Melody. Elles chantaient « ce garçon pour lequel mon cœur frissonne » et autres bluettes charmantes. Les plus âgées ont survécu grâce à la surenchère : plus sexy, de plus en plus provocantes, de plus en plus déshabillées ; jusqu’à ce que Madonna lance sa petite culotte dans le public. De la culotte elle est passée au sein, sans parvenir à freiner la descente. En matière de jeunesse aussi la limite a été rapidement atteinte, on en est arrivé au bébé mais il n’y avait plus rien au-delà !

Très tôt, comme dans les autres arts, pour exister il a fallu transgresser. Il ne s’agissait plus ni de classe, ni d’âge, mais d’individualité singulière. La transgression a d’abord été très sage. Les Beatles avaient les cheveux longs ! Quelle affaire ! Ils avaient une conscience sociale (bien inoffensive naturellement). Ils sont même allés à Moscou ! Là aussi quelle affaire ! Mais en esthétique ils reprenaient les courants en vogue : psychédélique, influence indoue, mouvement Hippie. Rapidement d’autres sont allés plus loin : des rythmes plus heurtés, des vociférations plus abruptes. On laissait voir sa violence, ses perversions, ses délires. Ceux-là allaient en Jamaïque. Certains, comme Jimmy Hendrix, faisaient la promotion de la drogue plus qu’ils luttaient contre la guerre du Vietnam. Mais ils se sont rapidement heurtés à la dure réalité. Du festival de Woodstock on est vite passé à celui d’Altamont. La transgression s’est muée en gesticulation : Jimmy Hendrix, encore lui, mordait sa guitare, la faisait couiner, la fracassait ou y mettait le feu. Mais l’effet s’est vite épuisé (1).

image 2La rupture s’est amorcée dans le courant des années 70. David Bowie en est l’emblème. Il ne s’agissait plus d’être mais de s’inventer et se réinventer sans cesse. Pas de message, du fantasme. L’innovation ne projette pas un avenir, elle en finit avec tout futur. Elle est décadente. Elle avorte. Le chanteur annonce sa fin (sa dernière tournée) dès son commencement. Son futur est apocalyptique. Il est Halloween Jack, il s’autodétruit. Il est paranoïaque, mégalomane, mystique. Il sombre dans le glauque pour renaître. Il n’est plus tout à fait un homme, c’est un extraterrestre. Il est d’ailleurs ou plutôt de nulle part. Son monde a sombré. Son élégance glacée dit son vide intérieur. Il se désincarne. Il n’a plus de conscience, il est plus fou encore que nazi. Puis, il cherche une impossible rédemption, un refuge, mais aucun temple ne peut l’accueillir. Son délire se fait abscons mais au fond il se plie aux lois du commerce, au nouvel esprit du capitalisme. L’innovation devient la recherche du produit qui se vend. L’artiste subit les aléas du marché, la concurrence effrénée, la surenchère, l’obsolescence programmée. Son costume laisse de plus en plus voir le bourgeois, l’homme d’affaires. Il exploite son mythe. Il se lance dans la finance : il se titrise même. Dans le même temps, il fait son retour à la religion. Il est austère et pratique la charité. A sa manière c’est un born-again. Il colle aux canons du néo conservatisme. C’est peut-être ce qui vaut à David Bowie une exposition mondiale. Du néo conservatisme, il adopte la nouvelle frontière : l’abolition de la différence des sexes. La « libération » par l’homosexualité. Le voilà donc bisexuel. Son public a du mal à suivre, alors il se rétracte et ne sait plus qui il est. Il n’avait pas compris que la promotion de l’homosexualité est, pour le néo conservatisme, un produit d’exportation, ce n’est pas fait pour le marché intérieur. De toute façon, il est complètement distancé quand se présente sur le marché un homme/femme à barbe, bêlant ou bêlante comme on voudra !

Cet éclairage était nécessaire pour bien comprendre l’exposition qu’on peut voir à Paris dans un lieu nouveau : la philharmonie. Elle s’ouvre avec un extrait de la République de Platon (mais oui !) : je le cite de mémoire « qui porte atteinte aux formes de la musique porte atteinte aux lois de la Cité ». N’y voyez pas une fantaisie. Cela est certainement très réfléchi et donne la clé de l’exposition – mais peut-être à l’inverse de ce que voulaient les organisateurs. La lecture première (celle voulue sans doute) dit que David Bowie a bouleversé les canons de la musique populaire et, faisant cela, il aurait contribué au bouleversement social. Mais ce que Platon ne pouvait pas anticiper et que n’avaient pas imaginé les organisateurs, c’est qu’il faut sans doute inverser les choses. Il allait de soi pour Platon que la société voulait préserver ses structures, assurer sa cohésion, fusionner et accorder ses citoyens. Notre société au contraire veut briser ses structures pour faire de chacun une monade autonome, jetée dans la gueule du grand automate qu’est le marché. Alors l’atteinte aux formes de la musique n’est plus qu’un moyen. On subvertit les normes esthétiques pour mieux saper les normes sociales.

Tout de suite cela peut se vérifier. L’exposition est une invitation à la conception postmoderne de la liberté : une liberté d’indifférence, qui n’est pas une liberté de choisir (choisir le mieux pour soi ou les siens) mais une liberté de ne pas choisir. (Le non-dit de ce message c’est que le marché choisira pour vous !) C’est une autre version du « lâcher prise » préconisé par l’autre produit culturel à la mode : le film et le livre cinquante nuances de Grey (voir mon article du 11/02). Cette liberté offerte se résume dans le message prêté à David Bowie : « soyez libre d’être différent, d’être qui vous voulez ». Vous pouvez être glam, rock, funck, soul, disco ou electro. L’offre est riche ; vous pouvez prendre dans le rayon du bas comme dans celui du haut. Il y en a pour tout le monde. Mais cela exige la dissolution des identités. C’est la seconde facette du postmodernisme : en finir avec l’attachement aux liens sur laquelle une personnalité se construit : la classe, la communauté, le sexe. David Bowie s’est inventé en oubliant le contexte historique et social de l’Angleterre d’après-guerre qui l’a vu naitre. Il est anglais mais va emprunter son nom à un « héros » de la conquête de l’ouest : James Bowie. Il s’agit d’un aventurier passé de la traite négrière au génocide et qui a goûté aussi de la piraterie. Lui-même devait son nom à son talent pour manier le couteau, le Bowie Knife. Bref : tout un programme !

David Bowie se contente, quant à lui, de passer d’une identité à l’autre et d’une mode à l’autre, avec l’ambition d’être toujours un peu en avance. Il choisit aussi son genre ; ou plutôt, et mieux encore, il se refuse à choisir son genre. On retrouve ici « l’identité de genre » que certains voudraient qu’on puisse endosser à son gré. L’exposition fait de lui un « transgenre » – qu’on sait être le héros post moderne par excellence. Cela est particulièrement bien illustré par une vidéo. On y voit David Bowie qui chante. Puis voilà que s’avance une femme, vêtue assez bourgeoisement (tailleur, chemisier et riche collier), d’un geste large elle retire sa perruque. Du revers de la main, elle essuie son rouge à lèvre qui s’étale sur sa joue : c’est Bowie qui apparait : elle n’était qu’un de ses avatars. Mais il n’est lui-même qu’un fantôme blanc, un visage vide et souillé. Il chante, puis c’est une deuxième femme qui s’avance et la scène recommence. Puis c’est une troisième. Ainsi se déconstruit sans cesse un personnage toujours vide. La déconstruction de l’identité se répète sans rien dire, sans rien signifier que le vide du geste et l’absence de tout sens.

David Bowie est un homme « aux mille visages ». Il est d’abord, et tour à tour, Major Tom, Ziggy Stardust, Aladdin Sane ou Halloween Jack. Tout ce qu’on voudra mais pas un enfant de la classe populaire du sud de Londres. Deleuze nous aurait dit que c’est un nomade des villes. C’est son itinéraire, ou plutôt son errance, que l’exposition retrace. Le mot revient sans cesse et il est typique des normes postmodernes : nous sommes invités à voir en Bowie « un artiste hors-normes ». Être hors normes c’est, par excellence, l’excellence postmoderne !

Aussi, comme l’aurait préconisé Deleuze, l’exposition évite la chronologie. Sa narration est « temporelle et falsifiante » c’est-à-dire qu’elle mêle les époques, les lieux, et procède plutôt par thématiques. Ce que la sortie de l’exposition résume en présentant une galerie de portraits de l’artiste, pris à différentes époques : les multiples facettes sous lesquelles se cache une forme vide (non pas une personne mais personne !).

image 3L’exposition présente son héros en caméléon emprunteur. On apprend qu’il pratiquait la méthode du Cut-up : une version simplifiée du cadavre exquis qui consiste en collages hétéroclites. En gros, on prend, on découpe, on colle et puis on voit ce que cela donne. La particularité, c’est que cela devient chez Bowie un style de vie et que cela s’accompagne de l’illusion d’être unique. Il s’agit de mener sa vie avec des vies empruntées. Cela suppose un corps androgyne qui change selon comme on l’habille. C’est aussi la préfiguration de ce que réalisent de nos jours les jeux vidéo qui permettent d’emprunter des « avatars » et de visiter des « mondes » autant qu’on voudra pourvu qu’on accepte de ne pas être soi-même (dans le monde virtuel vous pourrez tout trouver sauf vous-mêmes). Évidemment, on peut présenter la chose de façon savante. Cela l’habille mieux. Ainsi, j’ai pu lire : « Intellectuellement ambitieux et vivace, il a multiplié les relations intertextuelles, les références – souvent façon « name dropping » – les représentations réflexives et méta-musicales au sein de ses chansons et disques ». Un petit tour sur Wikipedia suffit pour dégonfler la baudruche. On y lit que le name dropping (littéralement « lâcher de noms ») est une figure de style qui consiste à citer des noms connus, notamment de personnes, d’institutions ou de marques commerciales pour tenter d’impressionner ses interlocuteurs. En gros donc, c’est un procédé de bonimenteur, un truc pour mieux vendre. Cela est illustré dans l’exposition par un curieux « tableau des éléments » qui reprend la classification périodique des éléments de Mendeleiev en associant au symbole de chaque élément une source d’inspiration de Bowie ayant les mêmes initiales !

L’exposition invite le visiteur au fétichisme mais c’est le travers commun à genre d’hommage. Elle présente toutes sortes d’objets : manuscrits raturés, dessins, photos, pochettes de disque, vidéos, costumes etc. Chacun selon son goût ou son humeur peut s’attarder devant ce qui a le plus retenu son attention ; chacun procède ainsi à son propre cut-up et se construit un personnage qui sera pour lui David Bowie. De la même façon qu’en secouant un kaléidoscope on peut faire apparaitre un arrangement nouveau, on peut passer d’une salle à l’autre pour constituer un David Bowie à sa façon. C’est un peu aussi le principe d’organisation des supermarchés.

Bien-sûr, là aussi on peut présenter ce personnage en supermarché de façon très savante. C’est ainsi que j’ai lu : « David Robert Jones, un personnage contradictoire. Timide et extraverti. Commun et lointain. Jouant les stars et intimant chacun à entrer dans la danse. Creusant en lui pour révéler ce qui le transcende. Cherchant l’autre, le divin en son humble humanité. Travaillant avec méthode et laissant le hasard présider à l’élaboration de certaines de ses compositions. Trouvant sa touche très personnelle dans le refus – apparent – de la figure répétitive. Critiquant ce qui le fascine ». Je cite cela car j’admire sincèrement cette capacité à transformer l’éclectisme et la contradiction en richesse !

Voilà donc une exposition qu’il faut visiter. Si vous avez l’œil ouvert, elle vous en dira beaucoup sur notre époque, bien plus qu’elle ne le croit ou l’aurait voulu !

1 – Le chanteur populaire ou le chanteur incarnant la jeunesse n’ont, évidemment, pas totalement disparu. Il reste bien-sûr des chanteurs populaires mais qui ne sont pas mis en valeur comme par le passé. Surtout, un renversement s’est produit. Le chanteur populaire n’est plus le chantre de sa classe. Le rap présente la classe travailleuse (ou plutôt de plus souvent chômeuse et oisive) en classe dangereuse. Le chanteur participe à la stigmatisation de ceux qu’il prétend représenter. A l’entendre son monde est celui de la violence, des prisons, de la délinquance et des trafics. Il vomit la société comme le faisait avant lui la musique Punk.

Une forme nouvelle de musique jeune est représentée par le mouvement Hip Hop. Cette culture réduit la musique et la danse à une suite de gesticulations vide de sens. C’est ce qui lui permet de s’adapter partout dans le monde. Elle oppose dans des « battle » des danseurs qui s’imitent l’un l’autre et multiplient les prouesses techniques sans jamais rien exprimer ni vouloir exprimer quoi que ce soit sinon se mettre en valeur pour leur souplesse et leur endurance.

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