Alcoolisme et répétition (3)

image 1L’idée de répétition apparaît chez Freud dans « la dynamique du transfert », liée à celle de remémorisation. Ce que Freud résume ainsi : « Les motions inconscientes ne veulent pas être remémorées comme la cure le souhaite, mais aspirent à se reproduire, conformément à l’atemporalité et à la capacité hallucinatoire de l’inconscient ». La théorie psychanalytique veut que ce qui se répète (ou plutôt aspire à se reproduire) soit nécessairement lié à l’enfance et plus spécifiquement à un échec, une non satisfaction, des aspirations toujours agissantes parce ancrées dans ce qu’il y a de plus près du biologique : les pulsions sexuelles infantiles. C’est ce à quoi l’enfant a dû renoncer et qu’une partie de l’appareil psychique ne veut pas ou ne peut pas laisser accéder à la conscience, ce qu’il refoule. Mais le refoulement lui-même est occulté par le phénomène plus général de l’amnésie d’enfance. Les faits de la petite enfance sont oubliés ou plutôt ils sont couverts par quelques souvenirs-couverture dont la véracité n’est pas assurée. Ces souvenirs, que l’entourage comme le sujet lui-même ont contribué à retravailler, font écran à des faits, des situations toujours agissants mais moins dicibles. Ils sont des obstacles à la remémoration souvent d’autant plus puissants que ce qui s’agite n’est jamais parvenu à la conscience, n’a jamais trouvé sa place dans l’économie psychique et n’a donc pas pu être oublié.

La répétition apparaît ainsi comme le resurgissement de ce qui était enfoui. Mais il n’y a pas de relation directe entre ce qui resurgit et l’expérience nouvelle qui permet à la pulsion inassouvie de s’exprimer à nouveau. La répétition n’est pas un revécu mais une expérience nouvelle à travers laquelle d’anciennes aspirations trouvent à se revivre mais sans se dire et sans accès à la mémoire. Elle n’est pas la redécouverte d’une expérience ancienne bien qu’elle en soit la réactivation. Ce qui revient remonte à un temps de l’enfance où cela ne pouvait qu’être vécu sans compréhension. Celui qui répète une conduite ancienne ne le sait donc pas. Il répète sans savoir qu’il répète. Freud dit que le retour de l’ancien est un « après coup » c’est-à-dire une réanimation rétroactive d’une expérience enfouie et qui le reste. L’idée d’après coup signale aussi que la temporalité de la vie psychique profonde n’est pas celle de la vie conscience. L’expérience ancienne n’est pas retrouvée dans un passé ancien et vécu comme tel. Elle reste toujours aussi vive et présente aussi longtemps qu’elle n’a pas quitté les couches profondes de la psyché. Selon Freud, l’inconscient ne connaît pas le temps. Tout y est donc également présent et actuel, aussi tendu vers la satisfaction tout en étant de plus en plus éloigné du vécu conscient. La vie psychique consciente doit ainsi sans cesse composer avec des désirs archaïques et inassimilables mais toujours actifs aussi longtemps qu’ils ne sont pas parvenus à trouver une issue acceptable. Elle est par conséquent faite nécessairement de beaucoup de répétions.

Seulement, les exemples proposés par Freud dans « Remémoration, répétition et perlaboration » ruinent la complexité et la richesse de la théorie. Freud nous dit à propos d’un de ses patients : « L’analysé ne raconte pas qu’il se souvient d’avoir été frondeur et incrédule envers l’autorité de ses parents, mais il se comporte de cette même façon envers le médecin ». Le lecteur ne peut que s’étonner d’un tel appareillage théorique pour rendre compte d’un fait aussi banal que celui-ci : voilà quelqu’un dont le caractère n’a pas changé et qui donc ne trouve rien de remarquable dans son comportement aussi bien actuel qu’ancien. Ce comportement a toujours été le sien, il est l’expression de sa personnalité. Il n’y trouve rien qui justifie d’en fixer le souvenir ou qui soit digne d’être raconté. Il ne se souvient pas des petits faits de son enfance mais cela ne le distingue en rien de toute autre personne. Le deuxième exemple que propose Freud est tout aussi problématique : « Il ne se remémore pas le fait d’être resté arrêté, désemparé et en désaide, dans recherche sexuelle infantile, mais il apporte tout un tas de rêves et d’idées incidentes confus, se lamente de ne réussir en rien et soutient que c’est son destin de ne jamais mener une entreprise à son terme ». Le patient est donc en situation d’échec. Mais comment peut-on être assuré qu’il y a une relation entre ses échecs d’adulte et un hypothétique échec d’une hypothétique curiosité sexuelle infantile. Ici, la répétition est postulée plus qu’elle n’est illustrée et les échecs présents du patient lui sont entièrement imputés sans autre forme de procès. Ces exemples surprenants par leur décalage avec ce que semblait annoncer l’exposé théorique, ont cependant à nos yeux, l’intérêt de confirmer qu’un comportement banal en lui-même peut constituer la répétition d’un autre comportement plus ancien. Cela permet de maintenir l’idée que la conduite alcoolique pourrait être une répétition en ce sens, quoique sous une forme plus complexe.

Freud croit pourtant pouvoir déduire des exemples qu’il donne que l’analysé « commence la cure par une telle répétition ». La répétition est alors un phénomène provoqué ou amplifié par la situation de cure analytique. Les comportements du patient au début de sa cure seraient autant d’indices sur les faits occultés de sa petite enfance. Ils seraient autant de pistes à explorer pour deviner ce qui devrait être ramené à la conscience. La répétition dans la cure est ici plutôt une hypothèse de travail qu’une théorie vérifiée et complément établie. Freud remarque pourtant que le patient qui commence sa cure « ne sait quoi dire ». Mais cela n’infirme pas son hypothèse puisqu’il qu’il interprète ce mutisme immédiat ainsi : « Naturellement, cela n’est rien d’autre que la répétition d’une attitude homosexuelle ». Il voit dans le mutisme du patient, non pas une objection à son hypothèse que la cure commence par la répétition de comportements anciens mais au contraire une confirmation. Seulement, même le lecteur le plus complaisant ne peut qu’être sidéré par une telle interprétation. Quelle peut bien être cette attitude homosexuelle qui se répète ? Quel rapport peut-il y avoir entre l’homosexualité et le mutisme ? En quoi consiste « l’attitude homosexuelle » d’un tout petit enfant ? (aucun des stades de l’évolution sexuelle infantile ne se caractérise par des tendances homosexuelles). Le texte ne justifie en rien ce surprenant diagnostic mais Freud n’en déduit pas moins à l’existence d’un « rapport de cette contrainte de répétition au transfert et à la résistance ».

image 2Même si le texte ne la justifie pas, cette dernière remarque n’en est pas moins fondamentale. Elle donne la clé de tout ce qui se joue entre l’analyse et son patient dans la cure psychanalytique. Le transfert est, en effet, selon la définition de J. Laplanche et J.B. Pontalis : « le processus par lequel les désirs s’actualisent sur certains objets dans le cadre d’un certain type de relation établis avec eux et éminemment dans le cadre de la relation analytique. Il s’agit d’une répétition de prototypes infantiles vécue avec un sentiment d’actualité marqué ». Ainsi défini, le transfert tout entier est une répétition dans la situation analytique et vers la personne de l’analyste des désirs, des demandes, et des comportements qui sont la source des troubles. Ce que Freud résume ainsi : « Le transfert n’est lui-même qu’un fragment de répétition et [ …] la répétition est le transfert du passé oublié ». On peut en conclure que « le transfert est classiquement reconnu comme le terrain où se joue la problématique de la cure psychanalytique ». Cela fait de la répétition du même comportement dans la relation à autrui un trait fondamental de la personnalité et l’expression de ce qui la constitue.

Or, nous avons vu que le comportement alcoolique consiste d’abord en la répétition d’un comportement, aux règles implicites, adressé à l’entourage et à un cercle de relations sélectionné pour sa capacité à entrer dans le jeu que l’alcoolique lui propose. L’alcoolique redoute les situations d’intimité tout en les désirant. Il trouve un substitut à ces situations dans les relations qui se vivent autour de l’alcool où il s’efforce d’assouvir son besoin d’intimité par sa consommation excessive d’alcool et les épanchements qu’elle permet. L’alcoolique est donc celui qui voue sa vie à la répétition, comme l’analysé, il « s’abandonne à la contrainte de répétition, qui remplace maintenant l’impulsion de remémoration ». Cette dernière remarque donne d’ailleurs un sens à l’idée que l’alcoolique boit pour oublier. Elle incite à voir dans la répétition de la conduite alcoolique une forme particulière mais pourtant complète de la répétition telle que l’a théorisée Freud.

Pour sortir du cercle des répétitions, l’alcoolique devrait à la fois vaincre son addiction, rompre avec la forme de ses relations sociales et avec leurs protagonistes pour finalement retrouver le fragment de vie refoulé qu’il répète sans en avoir conscience et avec lequel il doit se réconcilier. Seulement la théorie exposée par Freud voudrait que la répétition soit suscitée par la relation analytique alors que chez l’alcoolique elle précède la cure. La répétition fait la trame de vie de l’alcoolique et se trouve figée dans sa forme. Elle devrait entraver le transfert plutôt que le constituer. L’alcoolique devrait, par conséquent, être un patient rebelle à la relation transférentielle.

Ces conjectures valent-elles encore si on considère, comme cela semble être souvent le cas, que le malade alcoolique réagit à une situation traumatisante, qui lui rend dorénavant douloureuse ou impossible toute situation d’intimité : comme une rupture, une séparation d’avec son milieu ou la perte de sa situation sociale. Dans ce cas, ce qui provoque la conduite alcoolique ne trouve pas son origine dans la petite enfance mais dans un fait connu, tout à fait présent à la conscience et dont l’alcoolique ne se rappelle que trop bien. La répétition alcoolique ne correspondrait alors pas à celle théorisée par Freud en 1914. Ne correspondrait-elle pas plutôt à celle intégrée à la théorie psychanalytique en 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir » ?

En 1920, en effet, Freud est amené à intégrer à sa théorie les observations relatives aux « névroses de guerre ». Il remarque que les rêves traumatiques des victimes de guerre ne correspondent pas ce qu’ils avaient analysés dans « l’interprétation des rêves ». Ils ne protègent pas le sommeil et n’accomplissent aucun désir mais ramènent sans travestissement le rêveur à une situation de danger qu’il a vécue dans la réalité. Ils ne sont pas gouvernés par le « principe de plaisir ». Comme dans les situations de traumatisme provoquées par un accident, ces rêves font revivre à celui dont la vie a été mise en danger, les circonstances qui les ont provoqués et l’effroi qu’il avait alors ressenti. Ils répètent ou font écho à un choc émotionnel.

image 3Pour en comprendre l’économie, Freud a le génie de les rapprocher d’un jeu commun à tous les enfants qui consiste à faire disparaître un objet pour jouir du plaisir de le faire revenir. Il y voit la figuration de l’épreuve que sont pour lui les départs de sa mère, (figuration ludique et finalement plaisante puisque l’enfant se donne le moyen de faire revenir son jouet). Mais figuration initiatrice aussi car ce que l’enfant s’exerce à vivre dans son jeu est aussi ce que ne manqueront pas de lui faire vivre sous de multiples formes ses attachements divers (car toute vie connaît des déceptions et des déboires). L’enfant répète ainsi une situation traumatique pour la déjouer. Il s’apprend à vivre.

Or, ce que l’enfant semble faire d’instinct, c’est aussi ce que fait le patient dans la cure analytique quand il rejoue dans le transfert, sans en avoir aucune conscience, les épreuves génératrices de sa névrose. Il les rejoue en investissement l’analyste du rôle de celui ou de celle qui les a provoquées. Il l’entraine dans le jeu dont il demande à être libéré. Freud peut donc s’autoriser à postuler que l’analysé cède à la force du même instinct qui animait le jeu de l’enfant. Il postule une tendance originelle chez tout être humain à rejouer les expériences premières qui les ont marqués, dont ils n’ont pas le souvenir et qu’ils ne peuvent pas dire. Il substantialise cette tendance sous le nom de « compulsion de répétition » et la définit ainsi : « La compulsion de répétition ramène ainsi des expériences du passé qui ne comportent aucune possibilité de plaisir et qui même en leur temps n’ont pas pu apporter de satisfaction, pas même aux motions pulsionnelles ultérieurement refoulées. »

Cette compulsion ainsi mise au jour se distingue des pulsions qui sont l’expression de l’appétit de vie de l’être humain, en ce qu’elle le pousse de façon incoercible et inconsciente à revivre les situations pénibles, à rétablir un état antérieur, fusse-t-il pénible. On ne peut pas la considérer comme un mécanisme de résistance à la remémorisation car elle ne s’oppose pas à un désir cherchant à s’assouvir. Elle installe le psychisme dans la réanimation d’une souffrance qu’elle ne contribue pas à apaiser. Elle est la manifestation d’un mode de fonctionnement de l’appareil psychique qui échappe au principe de plaisir, qui se situe donc dans un « au-delà du principe de plaisir ». Freud considère que cette compulsion a un caractère destructeur ou plutôt même qu’elle est l’expression d’une tendance primordiale à la destruction, la même qui s’exprimerait dans le masochisme et serait une composante de la constitution sexuelle de l’être humain. Ce que Freud substantialise cette fois sous le nom de « pulsion de mort ».

Ces deux concepts « compulsion de répétition » et « pulsion de mort » permettent à la psychanalyse de rendre compte des états régressifs. Ils lui ouvrent la voie de la compréhension des psychoses. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que précisément la conduite alcoolique est clairement la répétition d’un comportement d’auto avilissement. L’alcoolique se détruit et ne cesse de renouveler l’expérience d’une perte de contrôle de soi destructrice. Il faudrait alors considérer qu’il ne cherche pas à vivre, même sur un mode dégradé, une situation d’intimité. Cette situation serait pour lui une souffrance qu’il renouvelle chaque fois qu’il perd le contrôle de soi sous l’effet de l’alcool. L’alcoolique ne chercherait pas à retrouver un plaisir à jamais perdu ou vainement désiré, il rejouerait le malheur de ne pas savoir vivre un plaisir de ce type sous une forme pure. Il serait donc comme le masochiste quelqu’un qui cherche une satisfaction qu’il n’atteint que par la souffrance.

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image 4Nous ne trancherons pas ici cette question. Nous ne savons, après tout, s’il est absolument sûr que le problème de l’alcoolique trouve réellement son origine dans sa difficulté à vivre les situations d’intimité. Ce n’est qu’une thèse séduisante défendue par l’analyse transactionnelle, qui a le mérite de s’accorder avec ce qu’on peut observer autour de soi. Nos villes ont toutes des lieux publics voués à la consommation d’alcool et l’on voit bien que c’est là où les boissons servies sont le plus souvent alcoolisées que se réunit une clientèle presque exclusivement masculine et solitaire. Les casernes et les autres lieux du même genre où sont rassemblés de jeunes hommes retirés de leur univers familier sont toujours également des lieux où les boissons alcoolisées sont consommées souvent avec excès. Le service militaire était autrefois le moment de la vie où s’installaient les addictions. Enfin, l’alcool est fréquemment utilisé pour assurer la cohésion d’un groupe. Il est donc bien en relation avec l’absence d’intimité ou avec le besoin de recréer une atmosphère qui voudrait s’en rapprocher. L’abus d’alcool est souvent aussi la conséquence des ruptures et des accidents de la vie qui affectent l’harmonie des relations familières. Il est utilisé pour calmer les frustrations et les souffrances qu’on ne peut pas partager.

Cependant, si l’analyse transactionnelle permet de caractériser la source probable des tendances à l’alcoolisme, elle ne permet pas de comprendre ce qui dans les profondeurs de la psyché fait qu’un individu se révélera plus vulnérable qu’un autre. Les concepts de répétition et de compulsion de répétition ouvrent des pistes qui restent assez incertaines. Il faut sans doute considérer que la genèse de l’alcoolisme ne correspond pas à celle des névroses ; ce que semble confirmer le fait que son évolution n’est pas celle des névroses. Les recherches les plus récentes tendent à la situer du côté de l’idée de « clivage du moi » avancée par Freud en 1927 dans le cadre d’une réflexion sur les psychoses et le fétichisme. Le problème de l’alcoolique ne viendrait pas alors de son rapport à l’intimité mais à la réalité.

Ouvrages consultés :
Obstination de l’inconscient: « remémoration, répétition et perlaboration » Sigmund Freud, 1914 Editeur : Paris : In Press, 2004
Au-delà du principe du plaisir : Sigmund Freud ; traduit de l’allemand par Janine Altounian, André Bourguignon, Pierre Cotet, Alain Rauzy ; préface de Jean Laplanche Editeur : Paris : Presses universitaires de France, DL 2010 (61-Lonrai : Impr. Normandie Roto impression)

Des jeux et des hommes: psychologie des relations humaines / Eric Berne,.. ; traduit de l’américain par Léo Dilé Editeur : Paris : Stock, 1984, cop. 1967

De l’interprétation : Paul Ricœur ; Editions du Seuil 1965

Consulté mais non utilisé :
Pour une psychanalyse de l’alcoolisme : A. de Mijolla, S.A. Shentoub Edition : Nouv. éd. Editeur : Paris : Payot : Rivages, 2004
Explication : cet ouvrage s’appuie sur l’audition de malades alcooliques internés (le plus souvent sous contrainte) faites dans des conditions qui ne leur permettaient pas de se faire entendre : assis sur une chaise au face au psychanalyste qu’ils n’avaient jamais rencontré auparavant, au centre d’une petite pièce enfumée où s’entassait une trentaine de témoins, la plupart inconnus du malade. Toute personne de bonne foi reconnaitra que, dans de telles conditions, il est naturel que les sujets ne fassent qu’exprimer une protestation contre la violence qui leur est ainsi faite. Ils le font avec leurs moyens (souvent très limités) et en devant ménager l’autorité qui s’impose à eux. Ils réagissent comme tout un chacun sommé de présenter à une autorité : ils se limitent à réciter leur CV aussi objectivement qu’ils le peuvent.
Les interprétations de leurs propos par le psychanalyste sont manifestement abusives, accusatrices et parfois extravagantes.image 6

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Alcoolisme et répétition (2)

image 4La valeur explicative des « principes » postulés par la psychanalyse reste assez faible surtout si on veut l’appliquer à des conduites complexes comme l’alcoolisme (voir article précédent). Ils n’ont pas d’implications théoriques qui s’imposeraient d’emblée : il n’y a pas de processus qui en seraient la cause immédiatement identifiable et il ne peut pas y en avoir puisque l’appareil psychique est conçu comme le lieu de forces en conflit ; son fonctionnement est par nature non prédictible. Les principes interviennent comme régulateurs sur un fond de pulsions c’est-à-dire de poussées de l’énergie psychique venues de l’organisme (qui sont multiples mais se rangent en termes opposés (pulsions de vie/pulsions de mort, pulsions du moi /pulsions sexuelles). La postulation des « principes » a, cependant, pour mérite de renouveler complètement l’idée de « nature humaine » en la dotant d’une certaine plasticité, d’une malléabilité liée à la biographie (que n’a pas l’idée de « facultés »). Mais dans le même temps, elle importe dans la psychanalyse les problèmes posés par l’idée d’une nature humaine innée et indépendante de l’histoire. On pourrait même dire que cette postulation aggrave les problèmes posés par l’idée de nature humaine : ils maintiennent, sans la formuler, l’idée d’une nature (présentée comme « constitutionalité pulsionnelle ») en la rendant moins directement accessible. En transportant les motivations humaines de la conscience à l’inconscient, en multipliant les sources de motilité, et en les complexifiant encore par l’introduction de processus transformateurs comme la sublimation, le refoulement, la latence etc. (alors que les philosophies s’efforcent plutôt de ramener toutes les actions à un principe unique), la notion de principe ne permet pas de comprendre comment les motivations individuelles s’articulent à l’histoire et aux différentes cultures. Elle a pour conséquence que Freud n’envisage le rapport de l’homme à la culture que sous la forme très générale de la lutte de l’Éros contre la « civilisation » (qu’il mythologise et dont l’expression est un « malaise » qu’il croit percevoir), c’est-à-dire sous une forme idéologisée.

Or, nous avons noté d’emblée que l’alcoolisme se présente souvent comme une pathologie apparue sur la base de difficultés sociales. Dans un premier temps, nous n’allons donc pas chercher si la conduite alcoolique peut être décrite par la modélisation proposée par la psychanalyse. Nous n’essayerons pas de savoir si elle est la manifestation d’une recherche de plaisir ou un processus d’autodestruction car il parait possible de soutenir l’un comme l’autre selon que l’on privilégie un moment ou l’autre des comportements alcooliques. Parler ici de principe de plaisir ou de principe de nirvana, ne serait que parer de mots nouveaux une description purement phénoménale et ce serait surtout entrer dans un discours sans fin. Il semble beaucoup plus productif de mettre la théorie freudienne entre parenthèse, de la différer, et de s’en tenir aux choses les plus simples et les plus communément admises. Celles qui assument pleinement leur caractère purement descriptif.

Au risque de faire de la psychologie naïve, nous nous en tiendrons à ce que les mères ou les nourrices se répètent du développement du psychisme et qui vient directement de leur pratique. Ce que nous savons, et que toutes les mères ou toutes les nourrices disent, c’est qu’un nourrisson a besoin d’être manipulé pour se développer normalement : il faut le bercer, le porter, le caresser. Une trop grande privation émotive risquerait de le faire dépérir. Il n’en va pas différemment chez les adultes. Des faits récents nous apprennent qu’une des tortures les plus violente et les plus efficace consiste dans la privation sensorielle : elle peut rendre un homme psychotique en quelques jours. Les stimuli nécessaires au nourrisson comme à l’adulte ne peuvent pas être seulement physiques. Tout être humain a besoin de relations sociales pour ne pas tomber dans le marasme. Les relations sociales agissent comme des formes subtiles ou symboliques de manipulation. Il parait inutile à ce stade de la description de vouloir qualifier de « sexuelles » les satisfactions recherchées par les stimulations physiques ou de parler de « sublimation » pour caractériser le passage de l’appétit de satisfaction à l’appétit de reconnaissance ou d’amour qui se manifeste dans les relations sociales. A partir de ce schéma grossier, on peut soutenir, et cela suffit à notre propos, qu’une relation sociale réussie est celle qui permet une stimulation gratifiante. Elle comporte un échange de gratifications réciproques ou de « caresses ». L’observation des situations les plus banales suffit à le vérifier.

Nous constatons également que les échanges sociaux ne supportent pas la vacuité. Pour être stimulants, ils ont besoin de revêtir un sens c’est-à-dire de s’inscrire dans une activité, un projet, un rite qui les structurent. Le plus banal échange verbal a besoin de se donner un objet pour se maintenir, pour éviter que s’installe le malaise qu’on appelle « l’ennui ». En suivant les théories empiriques développées sous le nom d’analyse transactionnelle, nous allons appeler « jeu » l’ensemble des activités qui ont pour objet d’échapper à l’ennui en maintenant, en faisant durer et en structurant, une relation sociale gratifiante c’est-à-dire qui permet la reconnaissance mutuelle (l’échange de « caresses »). A l’inverse du « jeu », l’intimité sera la relation gratifiante qui se passe de formes convenues ou implicites. L’intimité sera donc la relation où l’individu se livre ou se donne à l’autre sans retenue.

image 5Ce que nous constatons, c’est qu’un échange gratifiant et structuré, un « jeu », ne réussit que si chacun des protagonistes adopte l’attitude qui convient. L’analyse transactionnelle (dont il faut rappeler qu’elle a été fondée par Éric Berne et développée par Claude M. Steiner), distingue ici trois postures : celle du parent, celle de l’adulte et celle de l’enfant. La première est celle qui se présente comme une figure parentale, donc qui prescrit, qui commande ou recommande. La seconde est orientée vers une appréciation objective de la réalité et la troisième cherche la séduction et le plaisant. Cette tripartition rappelle évidemment la division freudienne de l’appareil psychique en surmoi, en moi, et en çà. Mais elle ne va pas plus loin que la simple constatation que certains échanges exigent d’adopter l’une ou l’autre attitude selon le type de gratification qui est recherchée. Certains échanges demandent d’être ouvert à la fantaisie et aux dialogues ludiques, d’autres les excluent complètement. Un échange n’est gratifiant et structuré que si chacun s’adapte à ce qu’il exige. Ce que l’analyse transactionnelle fait observer aussi, c’est que les échanges sont rarement faits d’un seul type d’échange. Ils passent par des phases où les protagonistes savent adopter l’attitude qui est attendue. Un excès de rigidité d’un protagoniste ne permet pas à la transaction d’aboutir. Chacun doit savoir se positionner comme il convient à la fois pour ne pas subir une domination désagréable, pour s’affirmer face à l’autre et pour dans le même temps se soumettre à une règle commune. Le malaise s’installe si quelqu’un se positionne à contretemps ou se refuse à entrer dans le rite attendu.

Il résulte de tout cela que chacun va rechercher le type d’échanges dans lesquels il est à l’aise, dont il maîtrise les règles implicites, et où il trouve les gratifications qu’il attend. Chacun tendra à créer ou à recréer autour de lui les situations qui lui permettent d’entrer dans les échanges dont il maîtrise les règles et où il trouve une satisfaction. Les mêmes relations et les mêmes échanges ont ainsi tendance à se maintenir et à se recréer. Ils se répètent et ont une influence sur le cours de la vie (sur le destin). Dans ce cadre, il est possible de comprendre quelles sont les relations que recherche l’alcoolique et quelle gratification il en retire.

Nous allons décrire à présent la conduite alcoolique comme un « jeu » : ce qui va caractériser l’alcoolique sera alors sa propension à recréer des situations qui donnent lieu à l’absorption de boissons alcoolisées. C’est un constat banal que l’alcoolique, au moins jusqu’à ce que s’installe une addiction aux bases physiologiques, a tendance à boire dans des situations qu’il crée et qu’il tend à vouloir imposer aux autres : l’apéritif précédant le repas en est la forme la plus banale. L’alcoolique va donc chercher la compagnie de gens « qui prennent l’apéritif ». Il fuira les cuistres qui refusent ce plaisir.

Si on observe la conduite de l’alcoolique à la lumière de l’analyse transactionnelle, on voit qu’il n’y a aucune nécessité de rechercher un trouble psychique à l’origine d’une habitude alcoolique. Il faut seulement comprendre en quoi et pour qui, elle peut être une conduite structurée et gratifiante. On voit alors que l’alcoolique joue un rôle dans un ensemble de transactions qui exigent des rôles complémentaires. Il se conforme à un modèle social avec ses lieux de sociabilité et ses modes d’échanges spécifiques. Cette sociabilité n’est pas exactement la même selon que l’on dans un pays à cafés ou un pays à pubs, ni selon qu’on est dans un milieu populaire ou dans une classe sociale supérieure. Comme Sganarelle, dans le Don Juan de Molière, vante les « manières obligeantes » de celui qui use du tabac, on voit que l’alcool est le vecteur de nombreuses formes sociabilité. (Qui ne le propose pas à un visiteur de « prendre quelque chose » ?). Cette sociabilité est souvent même plus ou moins contrainte dans certains milieux de telle sorte qu’il est difficile de s’y refuser.

La sociabilité liée à la consommation d’alcool mobilise des personnages qu’on peut identifier. Ici l’analyse transactionnelle fait une remarque intéressante. Selon elle, le personnage central et récurant qui donne la réplique à l’alcoolique est celui du « persécuteur » ou plutôt le plus souvent de la « persécutrice ». Ce rôle est celui le plus souvent de la conjointe dont les reproches sont d’autant plus inefficaces qu’ils s’accompagnent d’un soutien gratifiant puisqu’ils sont une marque d’intérêt. La gratification obtenue par l’alcoolique de son persécuteur ou de sa persécutrice est ambivalent. Robert P. Knight la décrit ainsi : « L’usage de l’alcool comme un calmant de son désappointement et de sa rage, comme puissant moyen de réaliser ses impulsions hostiles en heurtant ses parents et amis, comme méthode pour s’assurer un avilissement masochique, enfin comme gratification symbolique de son besoin d’affection, l’enferme [l’alcoolique] dans le cercle vicieux névrotique ». Effectivement, la même personne ou une autre peut jouer le rôle du sauveteur qui s’intéresse au malade en raison même de sa maladie. Par l’intérêt qu’il suscite de ceux ou celles qui veulent le sauver, l’alcoolique participe à un échange de gratifications avec le « sauveteur ». Ici on voit que ce seul besoin de retrouver cette situation de réciprocité gratifiante suffit à expliquer qu’une même personne va avoir successivement des conjoints alcooliques tout en paraissant vouloir les éviter .

Comme dans toutes les addictions, intervient aussi le personnage du ravitailleur. Il « comprend » l’alcoolique, s’efforce de le limiter mais le manipule. Seulement, alors que pour les drogues illicites ou même pour le tabac, le ravitailleur n’est pas un personnage sympathique, l’image de celui qui propose ou vend de l’alcool est le plus souvent très positive. Le lieu de consommation d’alcool, comme le bistrot, est vécu par l’alcoolique comme un second foyer où il peut échanger sans avoir à assumer les difficultés de l’intimité. L’analyse transactionnelle fait observer, effet, que l’alcoolique a généralement peur de l’intimité ; elle considère que c’est là le ressort profond de sa conduite. L’alcoolique recherche à travers la consommation d’alcool, et au risque de l’addiction, à vivre des relations gratifiantes où il trouve les satisfactions qu’il ne parvient pas à trouver dans l’intimité (soit parce qu’il n’a jamais appris à vivre une relation intime, soit parce qu’un trouble psychique l’en empêche, soit aussi parce qu’un accident de la vie le prive de ces relations). Aussi longtemps qu’il n’est capable de vivre une relation intime, l’alcoolique ne peut sortir de son habitude alcoolique que s’il parvient à trouver un cercle de relations où il réitère les mêmes échanges en continuant à éviter les situations d’intimité, qu’il redoute et qu’il recherche tout à la fois.

image 6Les lieux de consommations d’alcool, comme les cafés, sont des lieux de fausse intimité. Il s’y crée des liens dans lesquels Karl Abraham voyait une « composante homosexuelle ». Il s’agit ici apparemment d’une homosexualité virile, c’est à dire qui se déguise en son contraire et voudrait que boire beaucoup et entre hommes prouve un haut degré de virilité. Boire de l’alcool en excès se serait être du côté des hommes contre les femmes. Les cercles comme ceux des alcooliques anonymes conservent cette composante et offrent ces possibilités de continuer les relations centrées autour de l’alcool en faisant que l’objet des échanges devient son évitement et non plus sa consommation. L’alcool reste le centre de la sociabilité mais cette fois par son absence. Il permet aux participants de se livrer à des confessions qui sont l’inverse et pourtant la copie des épanchements auxquels la consommation excessive d’alcool donne lieu. Dans ce cercle, à nouveau, l’intimité est factice et chacun peut jouer tour à tour le personnage du sauveteur et celui inversé de ravitailleur (qui ne donne plus de l’alcool mais des consignes de vie).

La sortie de l’alcool sous la forme de l’entrée dans un groupe tel que les alcooliques anonymes ne brise donc pas le cercle du jeu tourné autour de l’alcool. Elle le maintient au contraire. On peut appeler ici « réitération » cette répétition de la même transaction dans un autre cadre. La réitération répète le même jeu mais sous une apparence nouvelle, sous une image inversée même. Elle est une fausse sortie de la répétition. De là peut-être les fréquents échecs et souvent même les échecs collectifs des groupes d’alcooliques anonymes (qu’on voit soudain reprendre leur ancien jeu quand le nouveau a épuisé son potentiel de gratifications). L’expression de « rechute » exprime bien le caractère fatal de la répétition alcoolique quand la sortie de l’addiction ne s’accompagne pas de l’entrée dans une forme nouvelle de relations sociales. Cette rechute est d’autant plus fréquente que l’alcoolique ne vise pas l’alcool en tant que tel mais les relations sociales qu’il crée et l’évitement de l’intimité qu’il permet. La rechute parait fatale aussi longtemps que l’alcoolique ne parvient pas à vivre des relations intimes véritables.

Cette question de l’évitement de l’intimité, dans un environnement qui la mime, est l’élément central des relations liées à la consommation excessive d’alcool. Elle nous ramène à la question de la répétition telle que la pense la psychanalyse. Mais, ce qui se répète, ce n’est pas le fait de boire avec excès (qui n’est que le moyen) mais celui de fuir l’intimité en se réfugiant dans des relations qui la parodient : dans les épanchements alcooliques. Cela jusqu’à ce que l’aggravation de l’addiction l’emporte sur tout le reste et aboutisse au retrait social complet. Ce qui se répète n’est pas la réalisation d’un désir mais plutôt celle de l’évitement de ce qui est pourtant désiré et cela pose des questions qui nous ramènent nécessairement à la psychanalyse. Nous revenons donc à la psychanalyse mais avec une idée claire de ce qui se répète dans la rechute alcoolique et avec cette question : cette répétition est-elle celle théorisée par Freud ?

Cela sera l’objet du prochain article …. à suivre donc……

Alcoolisme et répétition (1)

image 1Alors que pour Hobbes ou le Darwinisme social, l’homme est violent dans ses conduites mais que son âme est simple, avec Freud, il peut bien être policé dans ses mœurs, son psychisme est le lieu de toutes les noirceurs. Il n’entre en société qu’en sacrifiant une sexualité asociale, en s’imposant des troubles psychiques dont l’analyse ne semble jamais parvenir à le libérer complètement. Si on lit les historiens critiques de la psychanalyse, le tableau est plus sombre encore : on voit bien que la théorie psychanalytique est construite sur une suite d’échecs répétés, d’histoires tragiques le plus souvent occultées par son fondateur. Ni Dora, ni « l’homme aux rats », ni « l’homme aux loups » n’ont guéri et pourtant leur analyse nous confronte avec quelque chose qui s’agite au fond de notre âme. L’homme aux loups peut bien nier avoir été témoin de « la scène primitive » imaginée par Freud, ce fantasme qu’il soit celui de Freud ou celui de son patient appartient aussi un peu à tout homme. Il en est de même du complexe d’Œdipe dont on ressent la force de vérité plutôt qu’on ne la comprend. La question n’est pas de savoir ce qui est vrai ou faux dans la théorie psychanalytique mais ce qu’elle exprime des profondeurs de la psyché humaine.

Nous n’allons donc pas confronter la psychanalyse à la question de l’alcoolisme en nous demandant si elle est capable d’obtenir du malade alcoolique qu’il renonce à son penchant. Il semble que cela ne soit pas le cas. Nous ne forcerons pas non plus les concepts psychanalytiques pour les appliquer au vécu de l’alcoolique. Ce qui va nous intéresser au contraire, c’est que la conduite alcoolique met à mal ces concepts. Elle permet de les questionner. L’alcoolique répète un geste qui le détruit mais il y prend un plaisir étranger à la pulsion sexuelle, un plaisir qui détruit même ses pulsions sexuelles. On pourrait, et cela a été fait, rappeler que la bouche est une zone érogène, que le liquide qui brûle et chauffe le corps peut évoquer le lait maternel. Mais cela s’applique mal à une conduite où le désir semble avoir si peu de place. L’absorption excessive d’alcool ne paraît pas être un symptôme dont il faudrait comprendre la signification et l’origine, elle est elle-même la maladie. Il ne fait pas de doute qu’elle profite souvent d’un terrain favorable pour s’installer (une personnalité névrotique, voire psychotique), elle n’en est pas moins autonome. Elle n’est pas l’effet de la psychose ou de la névrose. On ne peut pas la traiter comme un symptôme qui pourrait disparaître si le conflit psychique sous-jacent était résolu. Elle fait obstacle au traitement du problème psychique mais son rythme d’évolution est indépendant de celui de la maladie psychique. Elle peut être aigüe sur la base d’un problème en lui-même bénin. Elle n’en est pas l’expression. Elle le masque au contraire. On voit d’ailleurs qu’elle peut s’installer tout aussi bien sur la base de difficultés sociales, comme le chômage, le divorce, ou même simplement comme effet d’un environnement où elle est tolérée sinon encouragée. Elle a donc l’allure d’une maladie opportuniste, d’une sorte de complication qui peut avoir les bases les plus diverses. En cela déjà, elle est une difficulté pour le psychanalyste. Il semble au premier abord inutile qu’il en recherche les origines dans des problèmes psychiques non résolus. Ceux-ci peuvent exister, c’est certain, mais ils en semblent indépendants. Le psychanalyste peut mettre à jour une situation œdipienne classique non résolue, cela sera le terrain favorable mais non la cause de l’addiction.

Il y a pourtant au moins un concept psychanalytique qui parait adapté à l’addiction alcoolique, c’est celui de répétition. Mais si le psychanalyste parle plus volontiers de « compulsion de répétition » que de « répétition », c’est qu’il n’en reste pas au constat du retour incessant du même geste : il postule un affect inconscient inassouvi qui cherche satisfaction et ramène toujours la même conduite. Il faut voir si ce qu’implique le concept de « répétition » s’applique bien au comportement de l’alcoolique. A ce concept d’autres théories opposent celui de « jeu » qui suppose l’idée d’une gratification obtenue par la conduite elle-même. La recherche continuelle de cette gratification, même si elle n’est pas présente à la conscience, ne trouverait pas son origine dans une pulsion venue des instincts, elle se serait installée avec l’imprégnation alcoolique. Comme l’alcoolique a appris à boire, il aurait appris à tirer de ses excès d’alcool un bénéfice psychique que seuls ceux-ci peuvent lui apporter. Nous avons enfin un troisième mot qui revient toujours quand on parle de l’addiction à l’alcool. C’est celui de rechute. Il n’est pas lié comme les deux premiers à une théorie de la maladie, il appartient au vocabulaire populaire et se veut descriptif. Il constate que l’alcoolique lutte le plus souvent en vain contre son addiction et que celle-ci ne s’accommode d’aucun aménagement : un seul verre d’alcool suffit à provoquer le retour de la maladie, souvent sous une forme encore aggravée.

Avant de voir en quel sens la conduite alcoolique est une « répétition », il nous semble nécessaire de voir ce qu’apportent les notions de « jeu » et de « rechute ». La répétition sera le concept qui pourrait combler les manques des approches descriptives.

*

image 2L’approche de Freud n’est pas descriptive. Elle interprète les phénomènes psychiques à partir d’une modélisation théorique qui n’est pas directement issue de la pratique mais permet d’en rationaliser les observations. Les modèles que Freud appelle « métapsychologie » sont le fruit de ses efforts pour ramener le fonctionnement de l’appareil psychique à des principes, c’est-à-dire à des processus constants qui règlent les mouvements de l’énergie psychique dans un cadre de plus en plus dynamique. Freud distingue des compartiments du psychisme dans lesquels les processus seraient différents. Il appelle primaires les processus qui seraient ceux de l’inconscient et secondaires ceux de la conscience. Les premiers ne sont saisis qu’indirectement par l’analyse du rêve, les seconds s’observent dans le fonctionnement de la conscience. A ce niveau (celui de la conscience), l’énergie psychique prend la forme de la pensée et se manifeste dans et par le langage. Elle est donc en quelque sorte domestiquée. Elle obéit à des règles, qui sont à la fois celles du langage et du réel, qui la contraignent et lui interdisent les opérations, inadaptées à la confrontation au réel, qui sont celles du rêve (que Freud appelle « travail du rêve » pour bien marquer que le sujet ne les maitrise pas). Dans le vocabulaire freudien l’énergie psychique, prise dans les processus secondaires, est dite « liée » (celle de l’inconscient serait a contrario libre). Ce vocabulaire peut paraître paradoxal dans la mesure où dans l’inconscient la règle semble plutôt être celle d’une nécessité implacable que celle de la liberté. Cette liberté doit par conséquent se voir comme celle de l’animal sauvage plutôt comme une liberté de choix telle que la propose une société. La liaison de l’énergie psychique se comprend comme une domestication. Le vocabulaire freudien véhicule ici une conception pessimiste de la société, il renvoie l’image d’une société qui brime les pulsions et qui civilise en mutilant. La liaison de l’énergie psychique dans la conscience est vue comme un processus de soumission à des règles venues de l’extérieur, à des règles sociales, qui mobilise une partie de l’énergie pour la retourner contre elle-même. En prenant la forme de la pensée, l’énergie psychique se trouve contrainte par le langage mais en même temps, elle se détend à la manière d’un système où une chambre de condensation permet à un gaz de se refroidir. Le sauvage, en quelque sorte, dépose les armes et s’habille. Mais au vocabulaire du libre et du domestiqué, se surajoute celui de la thermodynamique. Freud imagine le fonctionnement de l’appareil psychique comme celui d’un système thermodynamique. En thermodynamique, on parle aussi de « principes : le premier principe est celui de la conservation de l’énergie, le second celui de la dégradation de l’énergie (de la diffusion entropique), un troisième, controversé, postule un état quantique stable qui serait celui du zéro absolu. On retrouve assez fidèlement ces principes dans ceux postulés par Freud dans sa modélisation de l’appareil psychique.

image 3Ainsi, le premier modèle de l’appareil psychique élaboré par Freud est encore partiel et n’inclut que le premier principe (de la conservation de l’énergie). Il reste marqué par les acquis de la physique galiléenne. L’appareil psychique y est censé avoir tendance à retourner à l’équilibre comme le ferait une toupie qui dissipe l’énergie du choc qu’on lui a donné pour retourner à son mouvement d’équilibre premier. Le principe affirmé est celui de la « constance » et le rôle du thérapeute sera de mettre à jour ce qui a perturbé le fonctionnement de l’appareil et de permettre la dissipation de l’énergie perturbatrice par l’abréaction. Freud n’abandonne pas complètement ce modèle quand il élabore sa première et sa seconde topique. Il y surajoute plutôt celui d’un fluide. La toupie devient un tourbillon dont il faut expliquer en quelque sorte quelle force l’entraîne et dans quel sens il tourne, comment il garde le mouvement qui le maintient. Dans ce modèle, la voie d’évacuation d’une perturbation est celle de la conscience, elle passe par la décharge d’affect qui accompagne la mise en mots de l’énergie refoulée. Il y a ainsi une véritable dégradation de l’énergie qui la rend acceptable.

Si on poursuit l’image du tourbillon, le sens de sa rotation sera donné par le principe de plaisir. Selon ce principe l’activité de l’appareil psychique, au moins dans sa partie inconsciente, est d’éviter le déplaisir et donc de tendre toujours vers une satisfaction accompagnée de plaisir. Au niveau de la conscience, ce plaisir peut se masquer, il n’en domine pas moins (tout comme dans un tourbillon, les eaux de surface peuvent paraître retourner en arrière tandis que la masse liquide en dessous poursuit son mouvement). Ce principe s’accompagne d’un second principe, le principe de réalité, qui est celui qui commande à la liaison de l’énergie psychique lors de son passage dans le système conscient. Le principe de réalité est celui qui commande le processus de domestication (de dégradation) de l’énergie psychique. Il succède au principe de plaisir sans l’annuler puisqu’il permet au plaisir de revêtir une forme que la conscience et les contraintes sociales puissent tolérer. Après 1920 et la rédaction de « Au-delà du principe de plaisir » Freud introduit un nouveau principe, sur le modèle du troisième principe de la thermodynamique : le principe de nirvana. Il postule un mouvement vers la mort psychique qui serait sa manifestation mais qui ne s’observe jamais à l’état pur. Pas plus qu’un système thermodynamique se refroidit ou peut être refroidi pour atteindre le zéro absolu, ce principe n’agit directement. Il est postulé qu’il n’agit qu’en collaborant avec le principe de plaisir.

…. à suivre ….. cet article est le premier d’une série qui en comptera quatre ou cinq et formeront un ensemble qui devrait répondre à la question de l’application de l’idée de « répétition » à l’alcoolisme. Le prochain article présentera plus amplement la démarche.

Pensée et usage singulier des mots

image 1Dans le Cratyle de Platon, Socrate est entraîné dans une discussion entre Cratyle et Hermogène au sujet de la justesse des noms. Hergomène soutient que les choses sont nommées par convention, Cratyle conteste cela et prétend que « qu’il y a pour chaque chose un nom qui lui est naturellement approprié ». Comme à son habitude Socrate n’entre dans la discussion que pour en saper les bases. Il imagine qu’il pourrait se donner pour convention d’inverser les noms et d’appeler un homme cheval, et cheval un homme. Il fait de la convention, ce qu’elle n’est pas : une affaire privée. Ce faisant, il pose un problème qui a toute l’apparence d’un problème philosophique et qu’on peut formuler ainsi : le mot est-il affaire privée ou publique ? Ou plutôt : peut-on faire un usage singulier des mots ?

Si nous disons que ce problème a « l’apparence » d’un problème philosophique, c’est qu’il appelle une réflexion sur des concepts et que la philosophie travaille avec des concepts. Seulement cela ne signifie pas que les concepts sont la seule matière de la philosophie. La philosophie ne commence pas avec des concepts mais avec des connaissances qui sont, elles, élaborées en forgeant des concepts qui rendent compte du réel. Le concept n’existe et ne prend sens que dans le cadre d’une connaissance. C’est la psychologie, comme domaine de connaissance, qui peut nous dire si les mots sont affaire privée ou publique. Plus exactement, la psychologie nous permet de connaître la façon dont l’enfant acquiert le langage et comment il passe du mot au concept, puis comment l’adulte utilise les mots avec plus ou moins de justesse selon le type de discours qu’il tient. Si on veut résumer ce que nous apprend la psychologie, on peut dire que le langage est privé, (qu’on fait un usage singulier des mots), au moment de l’acquisition du langage et le redevient lorsqu’il se singularise pour exprimer une pensée qui se présente comme novatrice, il n’est public (c’est-à-dire largement partagé) qu’entre deux formes d’appropriation qui en limitent l’usage : celle du langage de l’enfant et celle du langage « savant ».

Si nous voulons éviter de philosopher dans le vide et en pure perte, il nous faut d’abord faire un rapide examen de ce que nous apprend la psychologie au sujet du langage, de son acquisition et de ses formes. Ce n’est que dans un deuxième temps, à partir des acquis de la science, que nous pourrons poser la question philosophique de la nature du langage et de ce qui, dans cette nature, peut être rapporté au public ou au privé, si cette question a encore un sens. Mais nous pouvons déjà supposer que cette deuxième question devra être reformulée.

Piaget nous servira de guide. Il a, au début du 20ème siècle, beaucoup apporté à la connaissance de l’acquisition du langage et de la logique chez l’enfant. Il a voulu être d’abord un clinicien et consigner les faits qu’il observait en les interprétant aussi peu que possible. Il s’est astreint, selon ses propres termes « à la seule discussion des faits ». Naturellement, ces faits ont conduit à des problèmes qui l’ont contraint à les entrelacer dans une théorie. Nous nous efforcerons cependant de faire comme lui et de nous en tenir à une connaissance des faits en laissant à plus tard la théorie et ses implications philosophiques.

Ce qu’observe Piaget, c’est que le tout petit enfant fait un usage « égocentrique » du langage qui le situe « du point de vue génétique, fonctionnel et structurel entre la pensée autistique et la pensée intelligente dirigée ». Piaget appelle pensée dirigée celle qui est consciente et « poursuit des buts qui sont présents à l’esprit de celui qui pense » tandis que la pensée autistique est subconsciente c’est-à-dire que ses buts ne sont pas présents à la conscience. Elle n’est pas adaptée à la réalité extérieure. Piaget situe la pensée égocentrique de l’enfant entre ces deux formes de pensée, ce qui signifie que pour elle « le jeu tient en somme lieu de loi suprême », qu’elle manifeste une imagination quasi hallucinatoire; le jeu étant compris, chez le tout jeune enfant, comme une forme asociale d’activité pratique en ce sens que les tout petits enfants ne jouent pas véritablement ensemble mais poursuivent chacun un jeu et le commente pour eux-mêmes ; ce qu’ils disent n’appelle pas de réponse et ils n’entendent ce que les autres disent que pour autant que cela peut s’intégrer à leur jeu. En fait l’enfant se parle à lui-même et le fait à haute voix chaque fois qu’il rencontre une difficulté. Il n’intériorise ce langage que quand il y est contraint par son environnement, concrètement quand il rentre à l’école et doit éviter de perturber la classe. Il n’y parvient que difficilement. Piaget considère alors que le langage égocentrique de l’enfant disparaît peu à peu pour laisser la place à un langage adulte destiné à autrui.

Concrètement, l’enfant utilise le mot pour désigner un ensemble flou d’objets divers entre lesquels il établit un lien dont il ne sait pas toujours rendre compte. S’il a appris à connaître le mot « rose », il va l’appliquer à la rose comme on lui a appris ou comme il l’a observé mais aussi à d’autres fleurs ou même à une collection d’objets inattendus dans lesquels il voit une analogie avec la rose. Les liaisons que font ainsi les enfants sont parfois déroutantes. Elles peuvent manifester une imagination poétique surprenante et sont la source des « mots d’enfant » qui enchantent les parents. Ce n’est que lorsqu’il aura assimilé le mot « fleur » que l’enfant pourra remanier son lexique et prendre conscience que ce vocable couvre un ensemble d’objets qu’il rattachera intuitivement à un modèle commun. Il lui faudra atteindre un stade nouveau de maturité pour comprendre que la rose est un exemplaire singulier de l’espèce fleur et que cette espèce est une vaste collection d’objets répondant à des caractéristiques communes.

image 3Le mode de pensée qui lie intuitivement les mots à un ensemble commun reste la forme naturelle de pensée de l’adulte dans tous les domaines où il ne fait pas l’effort de se hisser à une pensée conceptuelle, c’est-à-dire à une pensée maîtrisée qui sait rendre compte que ce qui fait la nature commune et invariable des objets visés par le mot. Un adulte désigne ainsi souvent comme des « insectes » toute espèce de petits animaux portant des ailes ou une carapace ou bien faits de segments bien distincts quel que soit leur nombre. Il utilise le mot souvent sans être en mesure d’en donner une définition mais avec assez de sûreté pour être compris. Il ne se soucie pas de compter le nombre de pattes de ce qu’il désigne comme insecte et se refuse à assimiler les noms scientifiques des embranchements et sous-embranchements dont les insectes sont une partie. Il se contente d’associer le mot à un modèle qu’il généralise sans se donner de règle clairement pensée. Cet usage relâché du vocabulaire cesse d’être singulier lorsqu’il va jusqu’à l’emploi de pseudo mots tels que « truc » ou « machin » (que Claude Levi-Strauss a évoqués au sujet du mana polynésien).

Si l’on veut qualifier de « privé » l’usage des mots par l’enfant ou leur usage relâché par l’adulte, il faut donner un sens très large à ce mot puisqu’il recouvrira aussi bien le langage égocentrique de l’enfant que le langage de l’adulte dans tous les domaines où il ne fait pas l’effort d’aller jusqu’au concept. Cela nous donnera un usage assez imprécis mais pourtant clair du mot. Seulement, on voit qu’on peut aussi bien qualifier de « privé » des usages des mots à l’opposé de ceux-là. En effet, l’usage savant des mots (ou plutôt qui voudrait se présenter comme tel) peut aussi parfois être considéré comme privé. Ainsi, quand un philosophe comme Deleuze use de mots comme « nomades », « ritournelle », « corps sans organe », « plan d’immanence » et quantité d’autres expressions passablement obscures, il fait un usage des mots complètement anti académique et oblige quasiment son lecteur à tenter une retraduction du discours en langage commun, même si la complexité et le caractère allusif du propos vouent cette tentative à l’échec. Ainsi, dans l’anti-Œdipe, tout en se déclarant marxiste, Deleuze disqualifie le vocabulaire précis de Marx pour lui opposer un discours flamboyant dont il fait lui-même une critique surprenante. Il écrit « Le livre pompe les flux théoriques et pratiques du marxisme, les coupant ici et là, laissant tomber sans un mot des parties entières du dispositif marxiste ». Ce qui est clairement l’aveu d’un éclectisme qui renonce à rendre compte de ses choix et semble les vouer au caprice, à l’air du temps. Le même procédé est employé aussi avec le vocabulaire freudien de telle manière que le mélange des deux registres de vocabulaire permette des thèses à l’allure radicale comme : « La libido n’a besoin de nulle médiation ni sublimation, nulle opération psychique, nulle transformation, pour investir les forces productives et les rapports de production ».

Deleuze mélange ainsi des mots détournés de l’ensemble théorique où ils puisent leur sens et des mots pris dans un sens purement métaphorique ou même en référence à une image. Ainsi, le mot « ritournelle » est choisi en référence à l’oiseau ou à l’enfant qui chantent pour écarter une menace. Cette image est transposée dans le contexte d’un discours politico social où elle vise à donner corps et valeur nouvelle à l’idée de « territoire » mot lui-même puisé chez Foucault. Un autre procédé consiste à utiliser un mot, non pas dans son sens commun, mais en l’utilisant par différenciation avec d’autres mots. Le mot ne se définit alors que négativement. Le mot « schizo » chez Deleuze, par exemple, ne désigne pas un malade, ni même clairement un type d’individu, il ne se comprend que par écart avec d’autres mots. Ce qui donne : « Du schizo au révolutionnaire, il y a seulement toute la différence de celui qui fuit, et de celui qui sait faire fuir ce qu’il fuit [….] Le schizo n’est pas révolutionnaire, mais le processus schizophrénique (dont le schizo n’est que l’interruption ou la continuation dans le vide) est le potentiel de la révolution ». On se trouve ici face à un usage des mots qu’on pourrait qualifier de « thématique », qui en tout cas ne peut pas être considéré comme conceptuel. Cet usage inédit joue sur l’opposition au mot « révolutionnaire » et sur les thématiques de la fuite, ou sur celles inverses de l’interruption ou de la continuation. Le sens du mot se donne « en creux » et ne peut donc être compris que dans le contexte du discours qui l’utilise.

image 2Deleuze nous fournit ainsi l’exemple très travaillé et ambitieux d’un usage privé des mots. « Privé » signifie alors détourné de leur sens reconnu et voulant s’investir d’un sens nouveau dont le vocabulaire commun ne parvient pas à fournir une traduction claire. Il faut différencier ce type de discours de celui de la poésie. Celle-ci vise à « produire » un effet. Son usage des mots en renouvelle, en élargit ou en subvertit le sens. Il n’est « privé » que pour qui n’est pas sensible à ses effets, son ambition est d’être public.

Nous avons donc bien deux moments où l’on peut parler d’un usage « privé » des mots – celui de l’enfance et du mode de pensée encore proche du mode enfantin – et, à l’opposé, l’usage « « savant » ou du moins très travaillé du langage qui véhicule des idées que le langage commun échoue à rendre claires. Entre ces deux opposés, le langage est toujours public en ce sens qu’on peut en saisir la signification en s’aidant d’une référence commune comme un dictionnaire. Ce langage public est celui des discours qui visent à réussir la communication, à transmettre une information, une idée assez élaborée pour pouvoir s’exprimer en un discours intelligible. Un discours ne peut utiliser un langage privé que de façon périphérique, s’il veut être intelligible il doit être public dans son cœur, dans l’essentiel du propos et des mots qu’il utilise.

L’usage privé des mots dans le discours « savant » pose un problème qui peut intéresser le philosophe : il laisse supposer que la pensée excède ce que les mots permettent d’exprimer et que donc la relation de la pensée et du langage est complexe. Les mots donnent forme et réalité à la pensée mais peuvent aussi la mutiler ou échouer à l’exprimer. Ce problème des relations de la pensée et du langage est un des problèmes majeurs de la philosophie qui reste largement inexploré.