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Alcoolisme et répétition (2)

image 4La valeur explicative des « principes » postulés par la psychanalyse reste assez faible surtout si on veut l’appliquer à des conduites complexes comme l’alcoolisme (voir article précédent). Ils n’ont pas d’implications théoriques qui s’imposeraient d’emblée : il n’y a pas de processus qui en seraient la cause immédiatement identifiable et il ne peut pas y en avoir puisque l’appareil psychique est conçu comme le lieu de forces en conflit ; son fonctionnement est par nature non prédictible. Les principes interviennent comme régulateurs sur un fond de pulsions c’est-à-dire de poussées de l’énergie psychique venues de l’organisme (qui sont multiples mais se rangent en termes opposés (pulsions de vie/pulsions de mort, pulsions du moi /pulsions sexuelles). La postulation des « principes » a, cependant, pour mérite de renouveler complètement l’idée de « nature humaine » en la dotant d’une certaine plasticité, d’une malléabilité liée à la biographie (que n’a pas l’idée de « facultés »). Mais dans le même temps, elle importe dans la psychanalyse les problèmes posés par l’idée d’une nature humaine innée et indépendante de l’histoire. On pourrait même dire que cette postulation aggrave les problèmes posés par l’idée de nature humaine : ils maintiennent, sans la formuler, l’idée d’une nature (présentée comme « constitutionalité pulsionnelle ») en la rendant moins directement accessible. En transportant les motivations humaines de la conscience à l’inconscient, en multipliant les sources de motilité, et en les complexifiant encore par l’introduction de processus transformateurs comme la sublimation, le refoulement, la latence etc. (alors que les philosophies s’efforcent plutôt de ramener toutes les actions à un principe unique), la notion de principe ne permet pas de comprendre comment les motivations individuelles s’articulent à l’histoire et aux différentes cultures. Elle a pour conséquence que Freud n’envisage le rapport de l’homme à la culture que sous la forme très générale de la lutte de l’Éros contre la « civilisation » (qu’il mythologise et dont l’expression est un « malaise » qu’il croit percevoir), c’est-à-dire sous une forme idéologisée.

Or, nous avons noté d’emblée que l’alcoolisme se présente souvent comme une pathologie apparue sur la base de difficultés sociales. Dans un premier temps, nous n’allons donc pas chercher si la conduite alcoolique peut être décrite par la modélisation proposée par la psychanalyse. Nous n’essayerons pas de savoir si elle est la manifestation d’une recherche de plaisir ou un processus d’autodestruction car il parait possible de soutenir l’un comme l’autre selon que l’on privilégie un moment ou l’autre des comportements alcooliques. Parler ici de principe de plaisir ou de principe de nirvana, ne serait que parer de mots nouveaux une description purement phénoménale et ce serait surtout entrer dans un discours sans fin. Il semble beaucoup plus productif de mettre la théorie freudienne entre parenthèse, de la différer, et de s’en tenir aux choses les plus simples et les plus communément admises. Celles qui assument pleinement leur caractère purement descriptif.

Au risque de faire de la psychologie naïve, nous nous en tiendrons à ce que les mères ou les nourrices se répètent du développement du psychisme et qui vient directement de leur pratique. Ce que nous savons, et que toutes les mères ou toutes les nourrices disent, c’est qu’un nourrisson a besoin d’être manipulé pour se développer normalement : il faut le bercer, le porter, le caresser. Une trop grande privation émotive risquerait de le faire dépérir. Il n’en va pas différemment chez les adultes. Des faits récents nous apprennent qu’une des tortures les plus violente et les plus efficace consiste dans la privation sensorielle : elle peut rendre un homme psychotique en quelques jours. Les stimuli nécessaires au nourrisson comme à l’adulte ne peuvent pas être seulement physiques. Tout être humain a besoin de relations sociales pour ne pas tomber dans le marasme. Les relations sociales agissent comme des formes subtiles ou symboliques de manipulation. Il parait inutile à ce stade de la description de vouloir qualifier de « sexuelles » les satisfactions recherchées par les stimulations physiques ou de parler de « sublimation » pour caractériser le passage de l’appétit de satisfaction à l’appétit de reconnaissance ou d’amour qui se manifeste dans les relations sociales. A partir de ce schéma grossier, on peut soutenir, et cela suffit à notre propos, qu’une relation sociale réussie est celle qui permet une stimulation gratifiante. Elle comporte un échange de gratifications réciproques ou de « caresses ». L’observation des situations les plus banales suffit à le vérifier.

Nous constatons également que les échanges sociaux ne supportent pas la vacuité. Pour être stimulants, ils ont besoin de revêtir un sens c’est-à-dire de s’inscrire dans une activité, un projet, un rite qui les structurent. Le plus banal échange verbal a besoin de se donner un objet pour se maintenir, pour éviter que s’installe le malaise qu’on appelle « l’ennui ». En suivant les théories empiriques développées sous le nom d’analyse transactionnelle, nous allons appeler « jeu » l’ensemble des activités qui ont pour objet d’échapper à l’ennui en maintenant, en faisant durer et en structurant, une relation sociale gratifiante c’est-à-dire qui permet la reconnaissance mutuelle (l’échange de « caresses »). A l’inverse du « jeu », l’intimité sera la relation gratifiante qui se passe de formes convenues ou implicites. L’intimité sera donc la relation où l’individu se livre ou se donne à l’autre sans retenue.

image 5Ce que nous constatons, c’est qu’un échange gratifiant et structuré, un « jeu », ne réussit que si chacun des protagonistes adopte l’attitude qui convient. L’analyse transactionnelle (dont il faut rappeler qu’elle a été fondée par Éric Berne et développée par Claude M. Steiner), distingue ici trois postures : celle du parent, celle de l’adulte et celle de l’enfant. La première est celle qui se présente comme une figure parentale, donc qui prescrit, qui commande ou recommande. La seconde est orientée vers une appréciation objective de la réalité et la troisième cherche la séduction et le plaisant. Cette tripartition rappelle évidemment la division freudienne de l’appareil psychique en surmoi, en moi, et en çà. Mais elle ne va pas plus loin que la simple constatation que certains échanges exigent d’adopter l’une ou l’autre attitude selon le type de gratification qui est recherchée. Certains échanges demandent d’être ouvert à la fantaisie et aux dialogues ludiques, d’autres les excluent complètement. Un échange n’est gratifiant et structuré que si chacun s’adapte à ce qu’il exige. Ce que l’analyse transactionnelle fait observer aussi, c’est que les échanges sont rarement faits d’un seul type d’échange. Ils passent par des phases où les protagonistes savent adopter l’attitude qui est attendue. Un excès de rigidité d’un protagoniste ne permet pas à la transaction d’aboutir. Chacun doit savoir se positionner comme il convient à la fois pour ne pas subir une domination désagréable, pour s’affirmer face à l’autre et pour dans le même temps se soumettre à une règle commune. Le malaise s’installe si quelqu’un se positionne à contretemps ou se refuse à entrer dans le rite attendu.

Il résulte de tout cela que chacun va rechercher le type d’échanges dans lesquels il est à l’aise, dont il maîtrise les règles implicites, et où il trouve les gratifications qu’il attend. Chacun tendra à créer ou à recréer autour de lui les situations qui lui permettent d’entrer dans les échanges dont il maîtrise les règles et où il trouve une satisfaction. Les mêmes relations et les mêmes échanges ont ainsi tendance à se maintenir et à se recréer. Ils se répètent et ont une influence sur le cours de la vie (sur le destin). Dans ce cadre, il est possible de comprendre quelles sont les relations que recherche l’alcoolique et quelle gratification il en retire.

Nous allons décrire à présent la conduite alcoolique comme un « jeu » : ce qui va caractériser l’alcoolique sera alors sa propension à recréer des situations qui donnent lieu à l’absorption de boissons alcoolisées. C’est un constat banal que l’alcoolique, au moins jusqu’à ce que s’installe une addiction aux bases physiologiques, a tendance à boire dans des situations qu’il crée et qu’il tend à vouloir imposer aux autres : l’apéritif précédant le repas en est la forme la plus banale. L’alcoolique va donc chercher la compagnie de gens « qui prennent l’apéritif ». Il fuira les cuistres qui refusent ce plaisir.

Si on observe la conduite de l’alcoolique à la lumière de l’analyse transactionnelle, on voit qu’il n’y a aucune nécessité de rechercher un trouble psychique à l’origine d’une habitude alcoolique. Il faut seulement comprendre en quoi et pour qui, elle peut être une conduite structurée et gratifiante. On voit alors que l’alcoolique joue un rôle dans un ensemble de transactions qui exigent des rôles complémentaires. Il se conforme à un modèle social avec ses lieux de sociabilité et ses modes d’échanges spécifiques. Cette sociabilité n’est pas exactement la même selon que l’on dans un pays à cafés ou un pays à pubs, ni selon qu’on est dans un milieu populaire ou dans une classe sociale supérieure. Comme Sganarelle, dans le Don Juan de Molière, vante les « manières obligeantes » de celui qui use du tabac, on voit que l’alcool est le vecteur de nombreuses formes sociabilité. (Qui ne le propose pas à un visiteur de « prendre quelque chose » ?). Cette sociabilité est souvent même plus ou moins contrainte dans certains milieux de telle sorte qu’il est difficile de s’y refuser.

La sociabilité liée à la consommation d’alcool mobilise des personnages qu’on peut identifier. Ici l’analyse transactionnelle fait une remarque intéressante. Selon elle, le personnage central et récurant qui donne la réplique à l’alcoolique est celui du « persécuteur » ou plutôt le plus souvent de la « persécutrice ». Ce rôle est celui le plus souvent de la conjointe dont les reproches sont d’autant plus inefficaces qu’ils s’accompagnent d’un soutien gratifiant puisqu’ils sont une marque d’intérêt. La gratification obtenue par l’alcoolique de son persécuteur ou de sa persécutrice est ambivalent. Robert P. Knight la décrit ainsi : « L’usage de l’alcool comme un calmant de son désappointement et de sa rage, comme puissant moyen de réaliser ses impulsions hostiles en heurtant ses parents et amis, comme méthode pour s’assurer un avilissement masochique, enfin comme gratification symbolique de son besoin d’affection, l’enferme [l’alcoolique] dans le cercle vicieux névrotique ». Effectivement, la même personne ou une autre peut jouer le rôle du sauveteur qui s’intéresse au malade en raison même de sa maladie. Par l’intérêt qu’il suscite de ceux ou celles qui veulent le sauver, l’alcoolique participe à un échange de gratifications avec le « sauveteur ». Ici on voit que ce seul besoin de retrouver cette situation de réciprocité gratifiante suffit à expliquer qu’une même personne va avoir successivement des conjoints alcooliques tout en paraissant vouloir les éviter .

Comme dans toutes les addictions, intervient aussi le personnage du ravitailleur. Il « comprend » l’alcoolique, s’efforce de le limiter mais le manipule. Seulement, alors que pour les drogues illicites ou même pour le tabac, le ravitailleur n’est pas un personnage sympathique, l’image de celui qui propose ou vend de l’alcool est le plus souvent très positive. Le lieu de consommation d’alcool, comme le bistrot, est vécu par l’alcoolique comme un second foyer où il peut échanger sans avoir à assumer les difficultés de l’intimité. L’analyse transactionnelle fait observer, effet, que l’alcoolique a généralement peur de l’intimité ; elle considère que c’est là le ressort profond de sa conduite. L’alcoolique recherche à travers la consommation d’alcool, et au risque de l’addiction, à vivre des relations gratifiantes où il trouve les satisfactions qu’il ne parvient pas à trouver dans l’intimité (soit parce qu’il n’a jamais appris à vivre une relation intime, soit parce qu’un trouble psychique l’en empêche, soit aussi parce qu’un accident de la vie le prive de ces relations). Aussi longtemps qu’il n’est capable de vivre une relation intime, l’alcoolique ne peut sortir de son habitude alcoolique que s’il parvient à trouver un cercle de relations où il réitère les mêmes échanges en continuant à éviter les situations d’intimité, qu’il redoute et qu’il recherche tout à la fois.

image 6Les lieux de consommations d’alcool, comme les cafés, sont des lieux de fausse intimité. Il s’y crée des liens dans lesquels Karl Abraham voyait une « composante homosexuelle ». Il s’agit ici apparemment d’une homosexualité virile, c’est à dire qui se déguise en son contraire et voudrait que boire beaucoup et entre hommes prouve un haut degré de virilité. Boire de l’alcool en excès se serait être du côté des hommes contre les femmes. Les cercles comme ceux des alcooliques anonymes conservent cette composante et offrent ces possibilités de continuer les relations centrées autour de l’alcool en faisant que l’objet des échanges devient son évitement et non plus sa consommation. L’alcool reste le centre de la sociabilité mais cette fois par son absence. Il permet aux participants de se livrer à des confessions qui sont l’inverse et pourtant la copie des épanchements auxquels la consommation excessive d’alcool donne lieu. Dans ce cercle, à nouveau, l’intimité est factice et chacun peut jouer tour à tour le personnage du sauveteur et celui inversé de ravitailleur (qui ne donne plus de l’alcool mais des consignes de vie).

La sortie de l’alcool sous la forme de l’entrée dans un groupe tel que les alcooliques anonymes ne brise donc pas le cercle du jeu tourné autour de l’alcool. Elle le maintient au contraire. On peut appeler ici « réitération » cette répétition de la même transaction dans un autre cadre. La réitération répète le même jeu mais sous une apparence nouvelle, sous une image inversée même. Elle est une fausse sortie de la répétition. De là peut-être les fréquents échecs et souvent même les échecs collectifs des groupes d’alcooliques anonymes (qu’on voit soudain reprendre leur ancien jeu quand le nouveau a épuisé son potentiel de gratifications). L’expression de « rechute » exprime bien le caractère fatal de la répétition alcoolique quand la sortie de l’addiction ne s’accompagne pas de l’entrée dans une forme nouvelle de relations sociales. Cette rechute est d’autant plus fréquente que l’alcoolique ne vise pas l’alcool en tant que tel mais les relations sociales qu’il crée et l’évitement de l’intimité qu’il permet. La rechute parait fatale aussi longtemps que l’alcoolique ne parvient pas à vivre des relations intimes véritables.

Cette question de l’évitement de l’intimité, dans un environnement qui la mime, est l’élément central des relations liées à la consommation excessive d’alcool. Elle nous ramène à la question de la répétition telle que la pense la psychanalyse. Mais, ce qui se répète, ce n’est pas le fait de boire avec excès (qui n’est que le moyen) mais celui de fuir l’intimité en se réfugiant dans des relations qui la parodient : dans les épanchements alcooliques. Cela jusqu’à ce que l’aggravation de l’addiction l’emporte sur tout le reste et aboutisse au retrait social complet. Ce qui se répète n’est pas la réalisation d’un désir mais plutôt celle de l’évitement de ce qui est pourtant désiré et cela pose des questions qui nous ramènent nécessairement à la psychanalyse. Nous revenons donc à la psychanalyse mais avec une idée claire de ce qui se répète dans la rechute alcoolique et avec cette question : cette répétition est-elle celle théorisée par Freud ?

Cela sera l’objet du prochain article …. à suivre donc……

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