Rapports sociaux et conscience

image 3Commençons par un rappel de l’article précédent : l’analyse que fait Marx de ce rapport si peu intuitif que recouvre la monnaie confirme pleinement la définition que donne Danièle Kergoat des rapports sociaux. Un rapport social est une tension, une contradiction qui scinde une société en groupes qui se constituent et s’opposent au sujet de leur place ou leurs intérêts réciproques (ce que Danièle Kergoat appelle un enjeu). Nous avons vu aussi précédemment que ce n’est que dans le cadre des rapports sociaux que l’homme s’humanise, qu’il accède à son être et s’engage dans le mouvement par lequel il travaille à son émancipation. C’est pourquoi il y a un sens à dire comme Marx que les rapports sociaux sont la réalité de l’essence humaine. Marx ajoute à cela un élément qui n’est pas présent chez Danièle Kergoat mais qui est fondamental et particulièrement précieux car il conduit à l’idée de norme sociale, morale et juridique : le rapport du vendeur à l’acheteur est un rapport juridique (que le droit soit codifié ou coutumier). Les institutions, le droit, sont toujours impliqués dans un rapport social. Un rapport social appelle une codification : des usages, des rituels, des institutions et un cadre normatif. Ce cadre normatif n’est pas le même au cours de l’histoire, il peut prendre dans une même société des formes diverses et complémentaires. Il est d’abord moral, religieux et coutumier, il évolue pour devenir juridique et s’accompagner de constructions idéologiques ou d’utopies qui à la fois expriment et contiennent les tensions. Ces inévitables tensions se cristallisent alors sur la question des normes et des institutions. Elles deviennent des revendications de droit. Le lien entre rapports sociaux, essence humaine et droits fondamentaux se met en place. Pour se réaliser et devenir effectif il doit passer par un développement historique, par l’action consciente d’hommes en lutte pour leur émancipation.

Quand elle est rapprochée de la thèse de Marx, la définition que donne Danièle Kergoat des rapports sociaux bouscule les représentations habituelles car elle introduit la conflictualité au sein de l’essence humaine. Elle aboutit à l’idée d’une humanité déchirée en son sein mais aussi à un individu incapable de réaliser sa pleine humanité. Cette définition semble aveugle aux relations d’association, de collaboration et de solidarité des hommes entre eux. Elle ne fait pourtant que retrouver l’idée de cassure et de conflictualité que nous avions repérée dans les thèses 4 et 6 de Marx sur Feuerbach. Elle suppose que l’homme se pense comme tel (comme être humain) en entrant en conflit avec son semblable à travers l’antagonisme de groupes sociaux, que c’est dans cette conflictualité que se construit sa conscience de soi, que cette conscience de soi devient riche d’un contenu social. Il faut, pour rendre cela plus intelligible, faire clairement la distinction entre relations sociales (entre individus) et rapports sociaux (entre groupes sociaux). Selon Danièle Kergoat : « Les relations sociales sont immanentes aux individus concrets entre lesquelles elles apparaissent. Les rapports sociaux sont, eux, abstraits et opposent des groupes sociaux autour d’un enjeu ». Les relations sociales sont donc des interactions de personne à personne où chaque homme ne se sent pas différent de son semblable et où les échanges mobilisent toujours la sensibilité et l’affectivité et non une conscience réflexive. Les rapports sociaux sont en revanche des rapports distants qui ne sont pas vécus dans l’immédiateté ; ce sont des liens institutionnalisés et idéologisés qui mettent en rapport des groupes qui se différencient par leur position dans le rapport et qui par ce rapport se pensent comme groupe spécifique. Cette appartenance s’affirme à travers des symboles, des initiations et de façon toujours plus abstraite.

Le qualificatif « abstrait », employé par Danièle Kergoat pour qualifier les rapports sociaux, pourrait prêter à confusion. Il ne s’agit pas de dire que les rapports sociaux ne sont pas une réalité mais de souligner qu’ils ne sont vécus par les individus qu’à partir des relations sociales dans lesquelles et au niveau desquelles la subjectivité individuelle est engagée (« au fil des rencontres ») ; niveau où empathie et solidarité sont possibles et trouvent à s’exprimer. La distinction entre relations sociales et rapports sociaux permet de comprendre qu’on accède aux rapports sociaux en faisant l’expérience des relations sociales. La relation intime de l’enfant à ses parents est le préalable qui lui permet d’accéder à des relations aux autres adultes puis au groupe social et à travers lui aux rapports sociaux. Ainsi, le psychologue Gérard Mendel (animateur du groupe Desgenettes) distingue les étapes de la socialisation : « la socialisation primaire est celle qui se fait précocement dans le cadre de la famille, la socialisation secondaire se fait à partir de 4-5 ans, en particulier à l’école ». L’enfant accède ensuite « à l’appropriation de ses actes » c’est-à-dire à une pleine conscience de soi et à la compréhension de la véritable nature de la société. Il entre alors dans des rapports sociaux et accède dans le même temps, dans son développement intellectuel, à la pensée abstraite.

L’individu aurait donc, selon la théorie de Danièle Kergoat, une conscience spontanément affective de ses relations sociales et ne percevrait les rapports entre groupes sociaux qu’au prix un processus d’abstraction (c’est-à-dire en se projetant hors de soi pour se rattacher par la pensée à un groupe : sa classe, son sexe, sa race etc. puis à l’humanité tout entière). Ce processus d’abstraction lui permettrait de se penser comme partie du genre humain. Distinguer analytiquement « relations sociales » et « rapports sociaux » permet de différencier un niveau impliquant les individus, où la solidarité, la collaboration et l’association l’emportent, d’un niveau où, entre les groupes, les relations conflictuelles l’emporteraient. C’est à ce second niveau que la conscience d’appartenance se forgerait. Mais dans le vécu relations sociales et rapports sociaux ne sont pourtant pas séparés. Ils influent l’un sur l’autre. Une tension sociale trop forte entre groupes peut briser des relations sociales jusque-là harmonieuses. A l’inverse, on voit souvent à l’occasion de grandes catastrophes, le rapport affectif propre aux relations sociales subvertir et apaiser momentanément la tension inhérente aux rapports sociaux.

Résumons tout cela : les hommes ne parviennent à l’idée de leur appartenance à un groupe humain et à l’humanité entière, c’est-à-dire à la conscience réflexive et abstraite de leur humanité, que par la médiation des rapports sociaux et par la conscience des tensions sociales qui leur sont inhérentes. Les interactions entre les individus ont de prime abord la forme de relations sociales plus ou moins sous tension avec le prochain, avec d’autres hommes ou femmes, et à travers eux avec d’autres groupes au statut social différent, ayant d’autres intérêts, d’autres idées, d’autres croyances. Ces interactions prennent alors la forme de rapports sociaux. Elles se présentent comme des relations réifiées, entre choses, comme dans l’échange marchand. Elles sont ainsi à la fois révélées et masquées et génèrent une prise de conscience d’abord confuse.

Ce n’est fondamentalement que par le biais des rapports sociaux et de leur abstraction que l’humanité parvient à la conscience d’elle-même comme genre humain et que les groupes sociaux se pensent comme distincts. Les rapports sociaux sont par conséquent le fondement de l’humain. Ce fait, que l’appartenance à un groupe et à l’humanité se construit par l’abstraction des rapports sociaux,  peut se confirmer par l’anthropologie, par l’histoire et par la théorie marxiste.

image 2Cela se vérifie d’abord a contrario par l’exemple des sociétés sans guerre. Ces sociétés ont été étudiées par l’anthropologue Raymond Kelly (1). Elles ont la particularité d’être non coercitives dans l’éducation des enfants, mais elles ne sont pas exemptes de violence interpersonnelle (elles peuvent avoir un taux d’homicides relativement élevé) : ce qui tend à démontrer que la guerre n’est pas l’aboutissement d’une accumulation de violences. La guerre est différente de la violence interpersonnelle en ce qu’elle est une violence collective dirigée par des groupes, non pas contre des personnes, mais contre d’autres groupes. Selon Raymond Kelly la vendetta est la forme originaire de la guerre car la vendetta considère qu’un groupe est collectivement coupable des méfaits imputés à l’un de ses membres.

Dans les sociétés sans guerre, ce n’est pas la violence qui est absente (la vengeance existe) mais ce qui manque c’est l’idée qu’un groupe peut, par abstraction, être considéré comme collectivement coupable. La particularité de ces sociétés (de chasseurs cueilleurs) est d’être « non segmentées » c’est-à-dire non divisées, les statuts sociaux n’y sont pas suffisamment distingués pour donner lieu à des dominations. Raymond Kelly précise que l’apparition de la guerre n’est pas directement corrélée à l’apparition de surplus sociaux mais que l’existence d’un surplus social favorise la segmentation des sociétés et l’apparition des tensions et des guerres. C’est avec l’apparition de surplus sociaux que la société peut se segmenter. Une caste sacerdotale ou guerrière peut se développer et vivre sans participer directement à la production. Cela est confirmé par la préhistorienne Marylène Patou-Mathis qui a démontré que la sédentarisation, consécutive à la découverte de l’agriculture, ne permet que tardivement l’apparition d’un surplus social (car elle est d’abord seulement plus favorable à l’essor démographique qui retarde l’apparition de surplus). Ce n’est qu’au moment où un surplus permanent est disponible que la possibilité de la guerre apparait. Les sociétés sont segmentées, les groupes humains se distinguent. C’est alors que la conscience d’appartenance permet d’identifier un autre groupe comme ennemi.

L’étude de Raymond Kelly montre aussi que la guerre n’est pas liée à une « nature humaine » spontanément violente (ce qui confirme la thèse de Charles Darwin). Ces sociétés sans guerre n’ont pas d’autre base que la cellule familiale et ses relations aux autres familles. Cette particularité est fondamentale : elle signifie que dans ces sociétés les rapports sociaux ne sont pas encore constitués, qu’ils restent embryonnaires. Ces sociétés nouent des relations aux autres groupes par des mariages mais ceux-ci ne sont pas pensés comme des transactions entre groupes et ne donnent pas lieu à des transferts de biens. Les groupes ainsi en contact se considèrent comme liés familialement et non socialement. Nous pouvons déduire de cela que ces groupes ne connaissent pas la guerre parce qu’ils ne se pensent pas comme groupes distincts et éventuellement antagoniques. Et ils ne se pensent pas ainsi parce qu’ils nouent des relations sociales et non des rapports sociaux. Ils ne se hissent pas à l’abstraction qui leur permettrait de se penser comme groupes socialement distincts. Ils ne connaissent que les relations sociales et non les rapports sociaux. Ce qui démontre bien que pour se penser comme groupe d’appartenance, il faut entrer dans des rapports sociaux par nature conflictuels et que c’est bien l’abstraction des rapports sociaux qui permet l’abstraction de la pensée du groupe comme tel et finalement de l’humanité comme genre. L’abstraction de l’idée d’humanité, sans laquelle on ne pourrait pas concevoir de droits humains, se forge dans l’abstraction des rapports sociaux. Ce sont donc bien les rapports sociaux qui font des hommes ce qu’ils sont.

Un autre exemple, ou une autre preuve par l’histoire, que les groupes sociaux se constituent pour leurs membres quand ils entrent dans un rapport social antagonique avec un autre groupe qu’ils identifient comme opposés à eux, est donné par l’historienne Florence Gauthier à propos des rapports sociaux de race. Dans  » L’aristocratie de l’épiderme  » Le combat de la Société des gens de couleur 1789 – 1791 », elle remonte au moment de « la naissance et la diffusion du préjugé de couleur » c’est-à-dire au moment où le racisme se diffuse dans la société et où chacun se pense comme appartenant à une race et attribue à chaque race des qualités distinctes, ceci sans expérience personnelle et souvent même contre son expérience personnelle (donc abstraitement).

image 4A la fin du 18ème siècle, le système esclavagiste s’est heurté à la raréfaction des captifs rapportés d’Afrique. Les nouveaux colons venus d’Europe ont alors eu recours à une main-d’œuvre non servile. Il a fallu codifier un statut intermédiaire entre l’esclavage et la pleine liberté. Ce statut d’infériorité a été celui des métis. La société s’est donc trouvée divisée selon la couleur de peau en trois groupes, celui des colons blancs étant le groupe dominant. Un clivage profond est apparu entre colons blancs et nobles et gens de couleur (c’est-à-dire métis) ; les premiers prétendant, lors de la Révolution, être seuls aptes à représenter les colonies et voulant exclure les métis (derrière ce différend c’est la question du partage de la terre qui était posé). Les nobles blancs différencient et hiérarchisent les races selon ce qu’ils présentent comme la pureté du sang. Ils font du préjugé de couleur une « constitution malheureuse peut-être mais nécessaire » et ils travaillent à sa diffusion dans la société toute entière. Leurs adversaires insistent quant à eux, par la bouche de leur représentant Julien Raymond, sur l’apparition récente de ce préjugé. Les deux groupes se sont affrontés au sein de l’Assemblée Constituante et, malgré le soutien des Montagnards, la citoyenneté ne fut reconnue qu’aux « gens de couleur nés de père et mère libres » ce qui à la fois confirmait le clivage introduit dans les représentations mais le rendait plus abstrait encore en y incluant la question de la filiation. C’est, selon Florence Gauthier, dans cette lutte et sur la base de ce clivage que s’est constitué et répandu le préjugé raciste, c’est-à-dire une forme de conscience de soi à la fois abstraite et aliénée. La race est devenue la base d’un clivage social, un facteur d’identification des groupes antagonistes et un élément de la conscience d’appartenance. C’est pourquoi d’ailleurs il est préférable de parler de rapport social « de racisation » plutôt que « de race » ; car le mot de « racisation » marque bien que le groupe de race s’est construit, non sur une base naturelle et une évidence immédiate, mais dans l’antagonisme du rapport social. La perception de la race et en particulier du métissage n’a plus été la même après que la société se fut divisée en trois groupes fondés sur des intérêts (un enjeu) distincts. Les consciences ont durablement changé.

Enfin, ce qui vérifie plus globalement que la conscience humaine se constitue dans les rapports sociaux, se trouve dans l’idée, que Marx développe, d’une dialectique des rapports sociaux où la conscience engage la sortie des rapports antagonistes ; cette sortie permettant l’émancipation de l’humanité toute entière. Il s’agit là chez Marx d’une théorie encore très générale, un moment messianique selon l’expression d’Etienne Balibar, où s’exprime l’idée que l’humanité se constitue elle-même dans la maitrise de ses rapports sociaux. Le constat est que les rapports sociaux sont d’abord des rapports subis et non pas voulus ; ils sont la trame de la société que chaque génération trouve en naissant : ils sont le cadre imposé et donné comme normal où l’humanité trouve ses limites et qui lui offre ses opportunités. L’émancipation humaine commence par la conscience que ces rapports ont, en réalité, été engendrés et produits par les générations humaines antérieures qui les ont également subis mais aussi fait évoluer. Par cette prise de conscience s’initie le mouvement historique que Marx appelle le communisme et qui doit abolir les anciens rapports pour « former humainement les circonstances » pour les générations futures et par là fonder l’unité de l’humanité.

image 1L’émancipation communiste est initiée dès lors que, dans la théorie et dans la pratique, les hommes prennent conscience d’eux-mêmes dans l’espace et dans le temps et cessent de considérer comme naturelles, et donc comme s’imposant à eux, des conditions qui, en réalité, ont été engendrées et produites par les générations humaines antérieures : elle commence lorsque le développement social amène les hommes à comprendre que les conditions sociales et historiques de leur existence ne leurs sont pas indépendantes et extérieures, qu’elles peuvent être maîtrisées socialement et collectivement, qu’elles peuvent être transformées pour créer des conditions plus humaines. C’est quand les hommes prennent conscience des rapports sociaux dans lesquels ils sont pris, et que ces rapports sociaux ne sont pas figés, qu’ils peuvent s’unir pour les maitriser collectivement et que donc collectivement ils agissent en hommes. Les rapports des hommes entre eux demeurent des rapports indirects et à distance, des rapports codifiés, puisqu’il n’est pas concevable qu’une société mette en relation l’ensemble de ses membres sans la médiation d’institutions et sans une forme de relation dépersonnalisée. Seulement ces rapports étant conscients devraient être maitrisés et débarrassés de leur conflictualité. Alors, si cette utopie était réalisée, l’humanité serait une réalité et non plus seulement une abstraction ou un idéal : une simple référence comme elle le restait au moment de la proclamation des droits de l’homme.

Marx théorise cette extériorité de l’être de l’homme sous la catégorie de « l’inorganique », il écrit : « pratiquement, les communistes traitent les conditions crées par la production et le commerce avant eux comme des facteurs inorganiques » . Le mot « inorganique » ou « non-organique » est ici utilisé pour désigner ce qui est le prolongement de l’organique, donc ce par quoi et dans quoi l’homme déploie son activité, ce qui la prolonge et en porte la marque. On trouve cette expression dans les manuscrits de 1844 quand Marx explique que « la nature, qui n’est pas elle-même le corps humain, est le corps non-organique de l’homme ». D’où il conclut que si l’homme prolonge les conditions de son existence au-delà de lui, loin de s’imposer à lui, elles lui sont dépendantes et il a donc la capacité de les maîtriser. Les conditions que chaque génération trouve en naissant ne sont ni le produit d’un plan élaboré par les générations antérieures ni le produit d’une fatalité inébranlable. Elles sont la résultante de l’activité complexe et conflictuelle d’hommes aux prises avec des conditions qu’ils ont eux-mêmes reçues et qui se sont imposées à eux. Elles sont indissociables d’un état historique du développement des forces productives.

Un lecteur attentif aura noté que les trois exemples, qui viennent d’être présentés, suivent le développement de la conscience. Celle-ci est d’abord vide et comme absente car les hommes ne connaissent pas de rapports sociaux et ne parviennent pas à l’abstraction. Leur mode de pensée est sans doute « la pensée comme vision » dont nous avons parlé dans l’article du 17 octobre 2013. Dans un second temps, quand se manifeste la tension des rapports sociaux, la conscience humaine se développe mais reste mutilée et aliénée. La pensée qui domine alors est une pensée classificatrice, essentialiste, une pensée métaphysique. La conscience humaine ne devient une conscience pleine et entière que dans un troisième temps, à venir : c’est le troisième exemple, lorsque l’humanité domine ses rapports sociaux et passe de la conflictualité à la collaboration. Ce moment n’est pas encore réalisé. Il est celui de l’émancipation humaine. Le mode de pensée qui conduit à cette réalisation est la pensée dialectique (voir l’article de 2013).

La conscience humaine n’est pas une donnée figée.  Elle émerge et elle évolue car les individus humains sont toujours déjà actifs : sans en avoir une claire conscience, ils sont toujours déjà engagés dans un procès de production, de reproduction et de transformation de leurs conditions d’existence et de maîtrise de leur être. Ils sont toujours déjà en train d’engendrer et de produire de nouveaux moyens pour maintenir, continuer et développer leur existence, pour la maitriser ; c’est ce qui les distingue des autres êtres naturels. C’est la base de leur prise de conscience de former une espèce qui dans son ensemble se sépare de l’animalité et s’élève au-dessus d’elle. Cette conscience n’est possible et ne peut toutefois advenir que par la médiation de la contrainte des rapports sociaux et dans l’effort pour les modifier. C’est la tension des rapports sociaux qui permet aux hommes d’accéder à la pleine conscience d’eux-mêmes comme distincts du reste du vivant.

(1) Raymond C. Kelly, « Warless Societies and the Origin of war », The university of Michigan Press, 2000.
Thèses sont confirmées par les travaux de la spécialiste de la préhistoire Marylène Patou-Mathis (Préhistoire de la violence et de la guerre –Odile Jacob) et par l’ouvrage de l’historien Jean-Paul Demoule (on a retrouvé l’histoire de France – chez Folio).

La question de la propriété

image 3J’ai lu récemment que les trois cents familles les plus riches du monde possédaient autant que les trois milliards d’humains les plus pauvres. Je ne saurais pas dire si l’information est exacte ni qui sont ces trois cents familles. Quoi qu’il en soit, jamais la dépossession n’a été aussi générale et pourtant beaucoup d’hommes font de la propriété une qualité inhérente à leur personne. Ils se pensent eux-mêmes dans les termes de la propriété et déclarent fièrement qu’ils gèrent leur « capital  santé » ou proclament comme une conquête « mon corps m’appartient ». Tout leur parait pouvoir être l’objet d’une appropriation comme s’il appartenait à l’essence de l’homme d’être propriétaire. Ils protestent avec raison contre toute tentative de s’approprier leur personne mais ils le font dans les termes de la propriété.  On peut leur concéder que de n’être pas la propriété d’autrui est une conquête mais faut-il pour cela que la propriété soit vue comme une qualité inhérente à la personne humaine ?

La propriété, dans sa forme moderne, est un produit de l’évolution des formes bourgeoises de société. Elle n’appartient nullement à l’essence de l’homme mais la brouille tout au contraire. Ses formes contemporaines sont si abstraites et médiatisées qu’on ne sait plus qui est propriétaire, sous quelles formes et quels pouvoirs en découlent. La propriété contemporaine est anonyme et se cache alors même que chacun la revendique. Mais d’où vient l’idée de propriété ? Comment est-elle parvenue à dominer les esprits au point de brouiller l’idée même de ce que l’homme pense être ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’origine de l’idée moderne de propriété.

Marx situe le couronnement de la forme moderne de la propriété dans la déclaration des Droits de l’homme. Il a eu  raison de ne pas lire cette déclaration comme un texte sacré mais d’y voir l’expression idéalisée des rapports sociaux réels et d’y repérer la volonté de construire l’organisation politique de la société autour de la propriété privée bourgeoise, de sa promotion et de sa défense. Il écrit dans  « L’idéologie Allemande » (réédition 2012 page 201) : « Au début de la Révolution française, le libéralisme, c’est-à-dire les propriétaires privés libéraux, donnèrent une apparence libérale à la propriété privée en déclarant qu’elle constituait un droit de l’homme. [ …] de cette manière leur propre « combien », dont ils se préoccupaient avant tout, demeurait intact et se trouvait même garanti »

Oui, c’est bien de cela dont il s’agissait : ce qui s’émancipe avec la Déclaration des droits de l’homme ce n’est pas l’homme comme membre d’une collectivité unifiée et solidaire mais le bourgeois comme propriétaire privé et incarnation de l’individu « égoïste » soucieux de la préservation de ses biens. Le moment où les droits de l’homme sont proclamé est le moment de la révolution où la bourgeoisie devient la classe dominante et celui où on assiste à « la désagrégation de la vieille société ».

Dans la société féodale, il n’y avait pas, selon Marx, de séparation entre l’exercice du pouvoir politique et la mainmise sur la richesse produite. Cette société était directement politique, c’est-à-dire qu’elle ne nécessitait pas de système représentatif car « la propriété, ou la famille, ou le mode de travail, étaient, sous la forme de la seigneurie, de la caste et de la corporation, devenus des éléments de la vie de l’État ». Le suzerain possédait la terre, il avait pouvoir sur ceux qui y vivaient mais n’en disposait pas comme d’un bien qu’il aurait pu aliéner. Il n’en était pas propriétaire au sens moderne du terme. On ne parlait d’ailleurs pas de « la propriété » mais « des propriétés » qui se déclinaient en « propriété directe » ou seigneuriale et en « propriété utile » ou routière, lesquelles pouvaient se superposer sur un même sol. La « propriété allodiale » dite « libre » était une propriété saisonnière. Les produits de la terre faisaient également l’objet de droits partagés de même que les différents droits à taxation. Tous ces droits se superposaient avec des variations d’une province à l’autre. Ceci dura  en France jusqu’à la révolution mais a pu perdurer bien plus longtemps dans d’autres pays.  En effet, l’homme n’est pas naturellement propriétaire dans la forme que nous connaissons ; il ne l’est que dans la société bourgeoise. La propriété n’est pas un fait naturel. C’est précisément pourquoi elle a eu besoin d’être pensée comme un droit naturel avant d’être consacrée et proclamée comme un droit de l’homme.

Le paradoxe n’est qu’apparent : l’idéologie du droit naturel dont se réclament les droits de l’homme, l’idéologie dont ils disent sortir, fonde les droits nouveaux, liés à l’apparition de la société bourgeoise. Cette idéologie leur invente un fondement dans ce qui parait le plus originaire et immuable : la nature. Ce que les Droits de l’homme initient dans la société nouvelle en construction, ils affirment le trouver idéalement enraciné dans le passé de la nature. Les droits de l’homme attribuent aux droits proclamés une origine fictive qui dissimule leur origine réelle. Ainsi la propriété bourgeoise se développe à partir de la propriété féodale et en rupture avec elle. Elle en révèle la nature asociale, inaperçue dans le cadre de la société féodale.

La propriété n’a pas la même nature dans la société féodale et dans la société bourgeoise. La propriété féodale se pense comme un droit de domination et de possession dans le cadre de relations de vassalité et suzeraineté. Elle est consacrée par Dieu. Elle n’évolue vers propriété dans le sens moderne qu’au moment de la renaissance, après une lente maturation qui commence vers le XIIème siècle dans le cadre du vaste mouvement de révolte contre la domination féodale qui s’est poursuivi pendant plusieurs siècles dans toute l’Europe de l’ouest. Ce lent passage d’une forme de propriété à l’autre s’est fait dans les représentations dans le cadre d’un débat autour de l’idée nouvelle de droit naturel. Il faut donc faire un détour par l’origine de cette idée de droit naturel pour en suivre les contradictions et la maturation.

 Selon l’historien britannique Brian Tiernay l’expression de droit naturel n’existait pas avant le 12ème siècle[1]. (Il réfute, par conséquent, les courants d’interprétation qui ramènent la notion à l’antiquité et à Thomas d’Aquin). L’historienne Florence Gauthier a contribué à le faire connaître en France. Je vais résumer ce qu’elle dit de l’origine de la propriété moderne dans le droit naturel.  

image 2L’idée et l’expression d’un droit naturel sont nées dans le contexte des luttes populaires contre le servage et du grand mouvement de révolte auquel ces luttes ont donné lieu pour la possession de la terre et de ses produits. On rencontre pour la première fois la notion de droit naturel dans les textes des juristes  spécialistes du droit canon (les décrétistes). Le juriste Gratien est l’un de ses inventeurs. Il distingue trois niveaux de droit : le droit humain, le droit divin et le droit naturel dont il dit qu’il appartient à chaque être humain. Gratien redéfinit les rapports entre droit individuel, droit collectif, bien commun et propriété individuelle. Dans le Decretum, il écrit que  chacun a droit à sa part sur le bien commun, que personne n’a le droit d’en prendre plus qu’il en a besoin  et que celui qui a trop commet une violence envers les autres. Il expose cela en termes de droit et de devoir et non de charité (laissée à l’appréciation individuelle). Selon la droite raison, qui est le droit naturel, les nécessiteux doivent être aidés et la propriété individuelle ne peut pas être exclusive. C’est le droit à l’existence des autres qui lui impose sa limite.

Certains théoriciens du droit naturel ont considéré que la propriété n’est pas une conséquence du droit naturel, qu’elle n’est pas un droit naturel, mais qu’elle n’est qu’un droit humain  (une institution purement humaine) tout comme l’esclavage ou le servage et, pour soutenir cela, ils ont proposé une interprétation de l’Éden et de la Chute. Ainsi, Huguccio et Isidore de Séville disaient que le paradis était un état de nature où tout était commun, un état d’innocence qui avait précédé la Chute. Les franciscains se référaient à cette interprétation quand ils disaient que Jésus avait vécu dans cet état de nature et d’innocence. 

 A cela Jean 22 a opposé la « thèse adamique » qui s’énonce ainsi : Dieu a donné le monde en propriété à Adam avec le pouvoir royal de le gouverner et d’en faire hériter son fils. Cette thèse est particulièrement importante car elle reste, (évidemment exprimée en termes modernes),  pour l’essentiel, celle de l’Église puisque nous lisons dans le « Compendium de la doctrine sociale de l’Église »: « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité ». Les termes employés sont importants et doivent être lus avec attention. Les biens de la terre sont dits être « destinés » à l’usage de tous les hommes (et donc ils n’appartiennent pas également à tous les hommes); ils doivent « affluer » entre les mains de tous, et donc ne sont pas aux mains de tous mais de quelques-uns qui en sont propriétaires. En conséquence  tous les hommes n’ont pas sur eux les mêmes droits. Les biens ne sont pas communs mais leurs produits sont répartis selon la justice et la charité (c’est-à-dire selon des principes politiques et religieux). De cela on peut conclure sans surprise que l’Eglise n’est clairement pas communiste mais qu’en revanche, elle ne défend pas et ne justifie pas non plus la propriété privée pour elle-même. Elle ne la justifie que sous condition de partage équitable. On peut dire que l’Église n’est pas économiquement libérale mais plutôt Keynésienne. Mais revenons à notre débat théologique.

 Bien sûr cette thèse adamique fut combattue car elle conférait une origine divine à la propriété privée, à la souveraineté royale et à la  domination masculine. Bonagratia de Bergame et guillaume D’Occam la contestent et reprennent au XIIIème siècle la conception de l’Éden d’avant la Chute affirmant que Dieu a donné le dominium du monde en commun à Adam, à Eve et à leurs descendants car il n’y avait pas de propriété privée avant la Chute. Ils placent l’origine de la propriété privée après la Chute dans le monde humain. Il n’y a donc pas, selon eux, de dominium privé mais un dominium commun qui peut être partagé. Mais c’est évidemment le développement de l’économie et la transformation des rapports sociaux qui ont tranché finalement cette dispute dans le sens de la propriété bourgeoise, c’est-à-dire de la propriété pleine et entière comme droit d’usus, de fructus et abusus. L’idéologie n’a fait que préparer et habiller tout cela sous la forme de la rationalité. La bourgeoisie, comme classe montante, apporte une nouvelle idéologie fondée sur la rationalité.

Au moment où la bourgeoisie commence à se constituer en classe, elle élabore la notion de propriété privée dans son sens moderne à partir des débats autour du droit naturel, et particulièrement de la thèse adamique, mais en la transposant dans le registre du droit. Le philosophe anglais John Locke, au 17ème siècle, pour la première fois, fait de la propriété  un droit garant des libertés. L’homme, selon Locke, est l’unique propriétaire de sa personne et de son corps et c’est par le travail qu’on s’approprie les biens de la nature. Locke justifie ainsi la conquête de l’Amérique et la dépossession des indiens qui ne cultivaient pas leur terre. Le libéralisme moderne se réclame des idées de Locke en les poussant à l’extrême. C’est ainsi que Margaret Thatcher a pu affirmer que la société n’existe pas. Seul, selon elle, existe l’individu propriétaire et tout ce qui est accessible à l’homme est objet de propriété. L’excès même de cette « idéologie propriétaire » [2] en révèle l’absurdité. Elle croit parler de l’homme, elle ne fait que l’apologie du propriétaire privé.

L’évolution du statut juridique des propriétaires pendant les 17 et 18 ème siècles autorise l’affirmation du publiciste Joseph Comby : « la propriété est un mythe créé à la renaissance par l’invention « sur mesure » d’un droit romain [3]». C’est avec la Révolution puis avec le Code Civil, que ce statut est durablement scellé dans le droit positif. Les Droits de l’homme ne créent pas le droit de propriété, ils le consacrent et le mettent à l’abri de l’arbitraire de l’administration royale « achevant par là une évolution de plusieurs siècles » selon Joseph Comby.

 image 1Ainsi, les recherches historiques ont confirmé ce que l’opuscule de Marx « la question juive » affirmait dans un style qui devait encore beaucoup à Hegel : la propriété bourgeoise se développe sous la forme d’une négation et d’un dépassement de la propriété féodale. Marx pense ici sous le mode de sa dialectique matérialiste : il pense la propriété, comme toute chose, dans le processus de son développement. Ce développement n’est pas linéaire mais fait de négations, de ruptures et de passages à un niveau supérieur. A ce développement, qui est concrètement celui de l’emprise effective du « propriétaire » sur la terre et les hommes, correspond un développement dans les représentations : « leurs reflets dans notre cerveau, les concepts ».

Marx voit dans le passage de la propriété féodale à la propriété bourgeoise proprement dite un renversement dans les termes : dans la société féodale c’est la relation de suzeraineté qui était la base et le fondement de la possession de la terre, alors que dans la société bourgeoise, qui se met en place avec la révolution, c’est la propriété comme droit de posséder exclusivement une terre ou tout autre bien qui devient l’élément premier qui détermine la position et la fonction sociale du propriétaire. La domination n’a alors plus besoin de la caution divine et de la fiction du privilège de naissance pour se justifier. C’est, au contraire, la propriété qui justifie la domination mais elle n’est pas un droit réservé (un privilège) : tout homme peut être propriétaire. La société, qui était fermée, s’ouvre. Alors qu’est engagé un processus de prédation et de dépossession (que Marx, après Adam Smith, appellera « accumulation primitive »), les Droits de l’homme proclament que tous « naissent libres et égaux en droit » et sont donc tous potentiellement propriétaires.  C’est précisément parce que la propriété ne peut plus, sans dispute, être présentée comme un droit naturel et c’est encore parce que la bourgeoisie en prive les classes dominées, par un mouvement tel que celui des enclosures, qu’elle la proclame comme l’un des droits de l’homme. En désarmant les classes populaires par la suppression des corporations et par la loi Le Chapelier, elle  proclame comme un attribut universel de l’homme ce qu’elle se réserve pour elle seule. 

Dans « L’idéologie allemande » Marx poursuit cette dialectique de la propriété en montrant qu’elle aboutit à une privatisation de l’État : « C’est à cette propriété privée moderne que correspond l’État moderne, dont les propriétaires privés ont fait peu à peu acquisition par les impôts, qui est entièrement tombé entre leurs mains par le système de la dette publique et dont l’existence dépend exclusivement, par le jeu de la hausse et de la baisse des valeurs de l’État à la Bourse, du crédit commercial que lui accordent les propriétaires privés, les bourgeois ».  Remarque on ne peut plus actuelle !

Ainsi et pour résumer, l’idée de propriété a une histoire. Nous ne la percevons comme quelque chose allant de soi que dans la mesure où nous considérons la société dans laquelle nous vivons comme la seule possible ou au moins comme une société qui s’accorde à la nature humaine. Nous sommes ainsi embrouillés dans nos idées de « propriété » ou de « religion ». Nous sommes loin encore de savoir ce qu’est l’homme et ce que sera l’homme émancipé. Pour nous rapprocher de ce savoir, nous avons encore à poser la question de la personne humaine, de la politique et des rapports sociaux, ce qui sera l’objet d’un prochain article.


[1] Brian Tiernay : « the idea of natural righsts, studies on natural righst, natural law and church law ».          1997

[2] J’ai consacré une partie de mon article “comprendre la mondialisation (6)” à la question de l’idéologie propriétaire comme forme ultime de la propriété.

[3] Joseph Comby : « un droit inaliénable et sacré » ADEF 1990

Joseph Comby a une formation d’économiste et d’urbaniste. Il a fondé la revue « études foncières »