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Incompréhensible Hannah Arendt !

Suite de la lecture de « la condition de l’homme moderne » chapitre 2 – pages 76 à 121

image 1Je croyais bien avoir compris ce qu’Hannah Arendt appelait l’action. Je la voyais comme la manifestation de l’autorité ou de la supériorité naturelle : celle du chef de famille ou de l’âme bien née du noble athénien sur ceux qui dépendaient de lui.  Mais voilà qu’il m’a suffi de lire quelques pages de plus pour arriver à cette phrase : « …. la société à tous les niveaux exclut la possibilité de l’action, laquelle était jadis exclue du foyer » (page 79). j’ai compris que je faisais erreur. J’avais lu page 63 que la cité antique « l’action et la parole se séparèrent et devinrent des activités de plus en plus indépendantes ». Or, comme il était dit que dans la cité « toutes choses se décidaient par la parole et la persuasion et non par la force et la violence », j’en avais déduit que l’action persistait dans le domaine privé tandis que la parole était l’élément propre au domaine public. Mais voilà qu’il est dit qu’elle était « exclue du foyer » et maintenant même « à tous les niveaux ». Où trouve-t-elle donc sa place alors ? Pour tenter de débrouiller cette énigme, suis allé voir plus loin et j’ai lu au sujet de l’action, page 235, « il n’y a pas d’activité humaine qui ait autant besoin de la parole ». Il faut peut-être finalement en conclure que l’action n’est rien d’autre que l’activité humaine par laquelle un individu se manifeste dans une communauté (la communauté la plus élémentaire étant le couple comme le laisse supposer le développement de la page 42 au sujet de la genèse et de la création de l’humanité en « mâle et femelle »).

Mais au fond peu importe ce qu’est l’action puisque dans la cité antique elle était supplantée par la parole et qu’elle est tout autant exclue de la société moderne. Ainsi, on peut lire page 89 «  notre aptitude à l’action et à la parole a beaucoup perdu de ses qualités depuis que l’avènement du social les a exilés dans la sphère de l’intime et du privé ». L’action qui était déclarée « jadis exclue du foyer » est maintenant exclue de la société (civile ?) et ramenée à la sphère privée. Et pourquoi ce renversement ? Pourquoi « la société » exclut-elle l’action ?

Il est difficile de répondre à cette question quand on se trouve dans l’incapacité de comprendre ce qu’est l’action. Elle n’est pas, en tout cas, l’autorité politique ou l’aptitude à l’initiative politique comme il aurait pu sembler d’abord car on ne voit pas bien comment l’autorité politique aurait pu être exclue du domaine public. Si elle n’était que le fait de prendre des initiatives, on ne voit pas pourquoi la « société » interdirait l’initiative dans le domaine public.

Un autre problème est posé par ce retour de l’action au foyer depuis l’avènement de la société : son refuge, la sphère privée, est déclaré en décomposition. On lit page 78 : « La coïncidence frappante entre l’avènement de la société et le déclin de la famille indique clairement qu’en fait la cellule familiale s’est résorbée dans des groupements sociaux correspondants ». Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Rien, semble-t-il : peut-être faut-il seulement comprendre que la famille moderne est essentiellement la famille nucléaire ouverte sur l’extérieur parce que ses membres travaillent à l’extérieur et non sur le domaine familial ou qu’ils sont appelés (pour ce qui concerne les enfants) à prendre leur autonomie pour aller vivre une vie indépendante ; que, de plus, cette famille, prise en tenaille entre les marchés et les médias de masse, est en crise. S’il s’agit de cela, c’est juste très mal exprimé.

image 2Mais surtout, pour Hannah Arendt, cette crise de la famille est la conséquence d’un fait nouveau : l’apparition de la société !!!  Si l’on veut que cela ait un sens, il ne faut pas entendre ici par « société » un ensemble humain entre lesquels il existe des rapports organisés et consolidés en institutions en vue d’assurer leur maintien et leur développement. Car s’il s’agissait de cela, la société ne serait pas un fait nouveau et propre à la modernité. Qu’est-ce-donc que la société pour Hannah Arendt ? Là encore, son procédé consiste à ne fournir aucune réponse claire mais à semer différentes notations entre lesquelles le lecteur est réduit à naviguer.

Elle donne bien une définition page 66 : « Nous appelons « société » un ensemble de familles économiquement organisées en un fac-similé de famille suprahumaine, dont la forme politique d’organisation se nomme la « nation » ». Mais cette définition particulièrement pauvre n’est apparemment pas la sienne mais plutôt celle qu’elle attribue à l’opinion commune. Le « nous » employé ici équivaut à l’expression populaire « les gens » : comme dans « les gens disent que…. », expression par laquelle on rapporte une opinion commune de laquelle on s’exclut.

De la conception de l’auteur, nous pensions avoir déjà un aperçu dans l’affirmation que « l’action, le langage, la pensée, sont principalement des superstructures de l’intérêt social ». Même si Marx a été déclaré incapable d’en comprendre la complexité, il paraissait légitime d’en déduire que la société est faite d’une base constituée par « l’intérêt social » de ses membres et d’une superstructure faite de leur expression dans un domaine public. Mais cela ne semble pas le cas puisque « la société à tous les niveaux exclut la possibilité de l’action » laquelle était donnée comme un élément des superstructures. Que nous reste-t-il ?

Nous avons une première piste page 73 avec cette curieuse affirmation au sujet de ce qui distingue, selon H. Arendt, l’attitude chrétienne ( !?) de « la réalité moderne » : « l’absence de ce curieux hybride dans lequel les intérêts privés prennent une importance publique et que nous nommons « société » ». Le « nous » semble bien, cette fois, assumé par l’auteur qui critique ce qu’elle  attribue au christianisme. Il faudrait par conséquent comprendre, a contrario, qu’elle endosse l’idée selon laquelle  l’organisation sociale est faite de deux parties : idée en fait venue de Hegel et qui est clairement exprimée par l’opposition devenue banale entre « société civile » et « État ». Il y aurait « société » quand cette distinction a un fondement. En clair, il y a société quand les intérêts privés font face à un État qui a vocation à représenter l’unité sociale, face à face problématique jusqu’à parfois, et même souvent, mettre l’État au service des intérêts de la classe dominante. Plus nettement encore, il y a société quand les intérêts privés envahissent le domaine public. Cela est confirmé page 85 par cette affirmation : « par la société, c’est le processus vital lui-même qui, sous une forme ou  sous une autre, a pénétré le domaine public. » Rappelons que, pour H. Arendt, ce qui caractérisait la cité antique, c’est que les citoyens excluaient du domaine public tout intérêt matériel et plus généralement toute bénéfice personnel. L’entretien de la vie (le processus vital) et sa perpétuation par les naissances étaient affaire exclusivement privée.

Tout cela pourrait être facilement contesté, ne serait-ce que parce que c’est bien peu élaboré de la part de quelqu’un qui jugeait Marx incapable de saisir la complexité des choses. Mais plutôt que de le discuter, il est plus utile de se demander, une nouvelle fois, à quoi toute cette construction peut bien servir ?

La réponse me semble claire cette fois : il s’agit de contester Marx. Il aurait eu le tort de penser que le « dépérissement de l’Etat » commencerait avec la construction de la société communiste. Il a commis « l’erreur de supposer, que seule la révolution peut [le] provoquer, et plus encore de croire que ce triomphe de la société entraînerait éventuellement l’apparition du « règne de la liberté » ». Nous avons heureusement Hannah Arendt pour corriger tout cela !

D’abord, selon elle, le dépérissement de l’État a commencé puisqu’il n’est plus, comme dans la cité antique, le lieu de la politique libre de toute considération d’intérêt particulier !

La cité grecque « fut la plus individualiste, la moins conformiste que nous connaissions ». Elle mettait « l’accent sur le langage et l’action ». A contrario, la société moderne est conformiste. L’action y a disparu pour laisser place au « comportement » !! Inutile de discuter cette idée : il suffit de noter qu’une nouvelle fois, l’action dont nous  savons toujours pas ce qu’elle est vraiment, laisse la place à une autre réalité. Cette fois il s’agit du comportement. Ce qui caractérise le comportement c’est qu’il est prédictible, qu’il peut être mesuré par la statistique. Il y a juste un petit défaut dans la belle opposition qui est servie ici : c’est qu’elle met en balance l’image qu’ont voulu donner d’eux-mêmes un petit nombre d’individus d’extraction noble qui ont dominé la cité antique d’Athènes pendant quelques décennies avec une société qu’Hannah Arendt présente elle-même comme une société de masse. C’est juste le type de situation où une comparaison ne vaut rien, elle n’est qu’un procédé sophistique !

image 3Nous sommes dans une société de masse. Je ne suis pas bien sûr que cela ait beaucoup de sens, mais c’est Hannah Arendt qui le dit. Et elle affirme : « la société de masse détruit  non seulement le domaine public mais aussi le domaine privé ». Il faut juste pour finir noter ce que cela signifie. Pour H. Arendt c’est la conséquence de la dissolution de la propriété. Cela peut paraitre vraiment étrange dans une société où tout est propriété privée ou tend à l’être. C’est que H. Arendt évalue tout à la manière de Heidegger. Pour elle, les choses réalisent leur essence dans leur genèse. Elles sont dans leur forme parfaite dans la société antique. La propriété dans sa forme parfaite est donc le domaine quasi autarcique du noble athénien. La société par action moderne n’est qu’une forme socialisée (donc dégénérée) de la propriété. Cela est dit de façon particulièrement absconse. Ainsi, on peut lire qu’il y a : une « transformation progressive des biens immeubles en biens meubles, qui aboutit à priver de toute signification la distinction entre propriété et richesse, entre les fungibiles et les consumptibiles » ou « la propriété a perdu sa valeur d’usage privé, qui est déterminée par son emplacement, pour prendre une valeur exclusivement sociale déterminée par sa perpétuelle mutabilité». Avec la propriété privée dans sa forme parfaite disparait le domaine public. Car il supposait des citoyens libres de toute dépendance, donc des citoyens propriétaires de domaines autarciques. Situation parfaite que la démocratie moderne ne pourra jamais réaliser !

A ce moment de la lecture je me dis qu’une formation classique telle que celle d’Hannah Arendt n’est qu’un obstacle à la compréhension du monde. Mais poursuivons tout de même la lecture. Qui sait ?

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