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Hannah Arendt : le travail

image 1Reprenons la lecture de « La condition de l’homme moderne » de Hannah Arendt. Après une trop longue interruption, nous arrivons au chapitre 3 qui concerne le premier des trois grands concepts posés dans le prologue : le travail.

Notre intérêt va d’abord à l’expression, pour une fois assez claire, de la manière de penser qui est mise en œuvre. Nous lisons ceci (page 139 de l’édition Pocket) : « C’est le langage et les expériences fondamentales qu’il recouvre, bien plus que la théorie, qui nous enseignent que les choses de ce monde parmi lesquelles s’écoule la vita activa sont de natures très diverses et qu’elles sont produites par des activités très différentes ». Dans le langage, si nous comprenons bien, se condensent « les expériences fondamentales » de l’humanité. Le langage contient une classification implicite « des choses de ce monde » qui nous permet d’accéder plus sûrement à leur fondement que la recherche théorique. Cela présuppose l’idée, informulée, que les expériences fondamentales sont les expériences premières. Dans le monde antique, le rapport des hommes au monde est encore dans sa pureté originaire. Pour comprendre les choses, il faut revenir à leur expression dans la forme la plus parfaite, la plus originaire et étymologique du langage : dans le grec ancien. Cette idée vient clairement d’Heidegger. Hannah Arendt ne va donc pas s’attarder à une analyse des éléments du réel mais va aller à la classification grecque. Elle reprend la tripartition de la vita activia déjà développée pages 41 et 42 : le travail, l’œuvre et l’action.

Le travail était, page 41, « l’activité qui correspond au processus biologique du corps ». Il est, cette fois, saisi à partir des objets  qui sont ses produits : « les biens de consommation par lesquels la vie s’assure des moyens de subsistance ». Ces biens sont ceux « nécessaires au corps ». Ils n’ont aucune persistance car ils sont consommés à peine produits. Il faut les distinguer (ainsi que le faisaient les anciens grecs) des objets, qui ont une persistance, que sont « les objets d’usage ». Ceux-ci sont le produit de « l’œuvre ». Puis, ajoute H. Arendt « il y enfin les « produits de l’action et de la parole, qui ensemble forment le tissu des relations et affaires humaines ». Ces derniers relèvent de l’action.

La distinction du travail, de l’œuvre et de l’action est enfin exprimée dans un langage clair ! Il reste bien difficile de comprendre pourquoi cela ne pouvait pas être dit plus tôt et pourquoi il a fallu user d’abord d’un langage aussi abscons que « l’œuvre est l’activité qui correspond à la non-naturalité de l’existence humaine ». Ce que je comprends maintenant peut s’illustrer ainsi : fabriquer un arc serait une activité « non-naturelle » (c’est une œuvre) en revanche, semble-t-il, tirer une flèche sur l’animal que l’on chasse est une activité naturelle (c’est un travail). Se concerter pour se répartir les rôles dans la chasse relève de l’action. C’est tout simple ! Du moins çà le parait dans l’instant.

La base de cette distinction des activités se comprend si l’on considère avec H. Arendt (et on suppose en remontant à son origine langagière) que la « nature » est l’ensemble de ce qui est objet de consommation tandis que « le monde » est ce que l’humanité y introduit de durable. L’arc est un produit du « monde » humain, la proie est un bien de la « nature » dont la vie se nourrit (une chose bonne). Mais la peau tannée de la proie dont on aura fait un vêtement devient durable ; elle devrait être un produit de l’œuvre et donc une chose du monde et non plus de la nature. Voilà que cela n’est plus si franchement clair. C’est pourtant ce qui ressort de ce qu’on lit page 185 : « Le monde, la maison humaine édifiée sur terre avec les matériaux que la nature terrestre livre aux mains humaines, ne consiste pas en  choses que l’on consomme, mais en choses dont on se sert ». La maison étant ici une expression métaphorique qui vaut pour tout ce qui fait le confort de la vie humaine, pour tout ce qui dure, pour tout instrument.

image 2Mais il y a un défaut à cette belle distinction venue du fond des âges, c’est que, dès qu’on l’examine, elle s’effiloche. Hannah Arendt voit là-dedans un effet de la modernité : les choses « du monde » auraient été plus durables dans les temps anciens.  Aujourd’hui « on accélère tellement la cadence d’usure que la différence objective entre usage et consommation, entre la relative durabilité des objets d’usage et le va-et-vient rapide des biens de consommations, devient finalement insignifiante ». Il est fâcheux que la distinction, sur laquelle s’appuie toute la pensée d’Hannah Arendt, devienne « insignifiante » ! Mais elle ne semble pas sensible à ce défaut. On pense, pour abonder dans son sens, à l’obsolescence programmée. Mais il faut penser à l’inverse aussi : au fait, par exemple, que nous produisons de multiples objets en toutes sortes de matériaux indégradables comme les aciers inoxydables, les plastiques, que nous utilisons des conservateurs aussi bien pour les aliments que pour protéger les bois et d’autres objets autrefois très périssables. Tout cela pourrait tout aussi bien conduire à opposer plus que jamais les objets périssables aux objets impérissables. Surtout cela relativise la valeur explicative de ce que le langage nous indiquait comme catégories fondamentales : le travail et l’œuvre, consommation et usage, périssable et durable.

On voit bien que tout homme a une activité de travail et une activité productrice de l’œuvre. N’importe quel jardinier fait pousser des choses périssables qu’il va consommer et dont il ne va rien rester à la fin de la saison, mais dans le même temps, il amende la terre, il organise l’écoulement des eaux, il plante pour s’assurer de l’ombre ou pour protéger ses plantations du vent, il clôture pour éloigner les animaux sauvages. Travail et œuvre semblent se confondre à tout instant.  Pourtant Hannah Arendt fait du travail et de l’œuvre les activités de deux types d’hommes : l’animal laborans et l’homo faber. L’emploi du mot « animal » pour celui qui travaille et l’emploi du mot « homo » pour le fabricateur, expriment à eux seuls le mépris dans lequel était tenu le travail dans la Grèce ancienne.  Là encore, cette distinction, où s’exprime le mépris de classe, ne peut guère être maintenue. Elle s’effiloche !

Encore une fois, Hannah Arendt voit ce délitement comme un effet de la modernité. On sent bien qu’elle n’aime pas cette modernité. Elle écrit : « Les idéaux de l’homo faber, fabricateur du monde : la permanence, la stabilité, la durée, ont été sacrifiés à l’abondance » et « nous avons changé l’œuvre en travail ». Rien ne valait la vie frugale et simple des anciens qui laissaient aux esclaves le soin de l’entretien de la vie et aux femmes la procréation (car dans ce sens procréer est un travail) ! La séparation des choses était nette alors tout autant que l’était la séparation des hommes. Tout cela s’est perdu, tout s’est confondu et la qualité de la vie humaine s’est brouillée : ainsi, peut-on remarquer (et il faut, semble-t-il, le déplorer) que la vie des riches a perdu « en vitalité, en familiarité avec ‘les bonnes choses’ de la nature ce qu’elle gagne en raffinement, en sensibilité pour les belles choses du monde ».

Ce qui est clair là-dedans c’est le mépris pour « l’animal laborans » : « il est enfermé dans le privé de son corps, captif de la satisfaction de besoins que nul ne peut partager et que personne ne saurait pleinement communiquer ». Les jardiniers, les cordons-bleus et plus généralement tous les travailleurs manuels apprécieront ! Mais Hannah Arendt reconnait tout de même certains mérites à l’animal laborans. Chacun jugera comme il le sent de ce mérite qui s’exprime par : « le simple fait qu’une centaine d’appareils ménagers et une demi-douzaine de robots dans le sous-sol ne remplaceront jamais les services d’une bonne ».

Et l’action sur laquelle nous butons depuis que nous avons commencé notre lecture ? L’action se comprend-t-elle mieux ?

Son contenu est exprimé dans des termes à peine plus clairs. Il est dit que les produits de l’action « forment le tissu des relations et affaires humaines ». « Leur réalité dépend entièrement de la pluralité humaine, de la constante présence d’autrui qui peut voir, entendre et donc témoigner de leur existence ». Tout cela est tellement général que je ne vois toujours pas comment il se pourrait qu’on puisse dire que la société moderne « à tous les niveaux exclut la possibilité de l’action, laquelle était jadis exclue du foyer », même en donnant au mot « société » ce sens si particulier que lui donne H. Arendt. Il y a des activités qui sont fondamentales à toutes les époques (je pense à enseigner, à juger, à diriger les autres ou se concerter avec eux, et que dire du commerce et des services ?). Comment ces choses pourraient-elles être exclues de la société moderne ou cantonnées tantôt au domaine privé ou à une autre époque au domaine public ?). Tout cela reste mystérieux et quelque peu confus. Une note au passage donne un indice pourtant. Je lis au sujet de l’esclave : « l’homme d’action devait gouverner et opprimer en voulant libérer l’animal laborans ». Gouverner les esclaves relevait apparemment de l’action. Il n’y a plus d’esclaves dans la société moderne mais il y a des travailleurs. Dans le cadre du salariat, ils sont toujours soumis à un commandement, il me semble. En quoi donc la société « à tous les niveaux exclut la possibilité de l’action » alors ? L’action reste pour moi le point obscur de toute la belle tripartition d’Arendt.

image 1Un dernier élément au sujet de ce chapitre : Hannah Arendt le commence en déclarant : « On trouvera dans ce chapitre une critique de Karl Marx ». J’ai ignoré  entièrement cette critique car elle se ramène à reprocher à Karl Marx d’avoir méconnu la différence entre travail et œuvre telle qu’elle nous vient de l’antiquité. Un telle critique n’atteint personne, bien au contraire. Hannah Arendt nous donne elle-même la preuve de la stérilité de ses catégories et de sa méthode par la recherche de l’origine au moyen de l’examen du langage dans ses formes les plus anciennes. Elle a dû admettre que tout ce qu’elle a affirmé sur cette base s’effiloche à peine posé. Il est heureux que Karl Marx  ait été plus créatif, plus novateur et plus rigoureux dans sa pensée. Il sort non seulement indemne mais grandi de cette affaire.

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