Pour en finir avec la fin de l’histoire

image 1Récemment je me suis laissé aller à intervenir dans une discussion sur internet. Mal m’en a pris car il n’a suffi que de quelques lignes pour qu’un interlocuteur en débusque le parfum marxiste. La réplique a été immédiate : Marx égale version téléologique de l’histoire, économisme et, ce qui pour mon interlocuteur, semblait heurter particulièrement la saine raison : idée de fin de l’histoire. J’aurais laissé là l’affaire si je ne m’étais pas vu opposer le même argumentaire lors de la soutenance d’un mémoire. Le jury s’était manifestement dispensé d’en lire la centaine de pages. Cela je peux le comprendre car comment lire une vingtaine de mémoires en quelques semaines. Un rapide parcours en avait seulement fait apparaitre l’orientation marxiste. Même cause, même réaction. Les choses ont seulement été dites en termes choisis et sur un ton à la fois bienveillant et doctoral mais le reproche était bien là : téléologie et fin de l’histoire. Ma réponse fut d’autant plus embarrassée que mon mémoire se positionnait clairement contre toute espèce de téléologie et citait Engels (dans Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Éditions sociales 1966 page 13) : « Pas plus que la connaissance, l’histoire ne peut trouver un achèvement définitif dans un état idéal parfait de l’humanité ; une société parfaite, un « État » parfait sont des choses qui ne peuvent exister que dans l’imagination ; tout au contraire, toutes les situations qui se sont succédé dans l’histoire ne sont que des étapes transitoires dans le développement sans fin de l’histoire humaine progressant de l’inférieur au supérieur ».

J’ai été plus direct avec l’interlocuteur sur internet. Je lui ai servi cette citation qui me paraissait clore définitivement la question. Surprise ! Ce fut le contraire. S’en est suivi un long commentaire qui me démontrait que je ne savais pas lire et qui s’appuyait sur cette citation de l’idéologie allemande : «L’histoire n’est autre chose que la succession des différentes générations, dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives, qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes » […] « Cette conception montre que la FIN DE L’HISTOIRE n’est pas de se résoudre en “conscience de soi” , comme “esprit de l’Esprit” , mais qu’à chaque stade se trouvent donnés un résultat matériel, une somme de forces de productives, un rapport avec la nature et entre les individus, créés historiquement et transmis à chaque génération par celle qui la précède, une masse de forces productives, de capitaux et de circonstances. Cette somme de forces de production, de capitaux, de formes sociales de relations et d’échange, que chaque individu et que chaque génération trouve comme des données existantes, est la base concrète de ce que les philosophes se sont représenté comme “substance” et “essence” de l’Homme »

Il en ressortait, selon mon interlocuteur, que Marx ne rejetait nullement l’idée d’une fin de l’histoire mais en discutait seulement les modalités. Il aurait opposé une fin de l’histoire effective sous la forme de la société communiste à celle de Hegel qui la concevait sous une forme idéaliste comme « conscience de soi » et comme « esprit de l’Esprit ». Ce qui était argumenté de façon très travaillée et avec, j’en suis convaincu, la plus parfaite bonne foi. Une citation de Hegel, (donné comme le maître à penser de Marx), tirée de la raison dans l’histoire, appuyait l’analyse : “L’histoire universelle est la manifestation du processus divin absolu de l’Esprit dans ses plus hautes figures : la marche graduelle par laquelle il parvient à sa vérité et prend conscience de soi. Les peuples historiques, les caractères déterminés de leur éthique collective, de leur constitution, de leur art, de leur religion, de leur science, constituent les configurations de cette marche graduelle.” Ce qui effectivement une profession de foi téléologique.

J’aurais pu esquiver et faire remarquer que l’idéologie allemande date de 1847, que c’est un texte qui est resté à l’état de manuscrit non publié, tandis que Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande date de 1888 et a été publié et largement diffusé. Il s’était écoulé 41 ans, ce qui laisse le temps de la réflexion. J’aurais dû rappeler la définition donnée par Hegel de la téléologie : « Dans un rapport téléologique, le but est l’idée générale conçue et voulue qui se subordonne les faits particuliers et se réalise en eux, qui, par conséquent, se les soumet comme moyens et, par là, leur enlève toute existence libre et toute espèce de vitalité. Les parties se rattachent alors par un dessein préconçu à un but unique, qui seul a une importance réelle, les prend à son service et se les soumet d’une manière absolue. » Ce texte dit on ne peut plus clairement que dans un développement téléologique, c’est la destination finale qui est la raison des événements, que ceux-ci ne sont que des étapes nécessaires en vue de cette fin. Une conception téléologique est dans son principe même idéaliste puisqu’elle fait de la destination finale (purement idéelle tant qu’elle n’est pas réalisée) le moteur et la cause de ce qui advient pour la réaliser. Or, je crois que cela ne peut guère se contester, la philosophie marxiste est matérialiste, l’idée de destin lui est étrangère. Sauf à confondre auto-développement et processus avec l’accomplissement d’un destin préconçu (par qui d’ailleurs ?), on ne peut pas sérieusement la taxer de téléologisme.

Cependant, beaucoup de scrupule et un petit doute m’ont amené à vérifier l’origine et le contexte de la citation de Marx donnée par mon correspondant. Pour gagner du temps, je l’ai copiée sur un moteur de recherche ce qui m’a permis de la retrouver immédiatement telle quelle sur « wikirouge », le premier site apparu, mais sans indication d’édition et de page. Je savais où mon interlocuteur l’avait copiée mais cela ne me permettait toujours pas de la trouver dans une édition connue.

Il m’a paru surprenant que des gens qui se mêlent d’éduquer le monde sur le marxisme n’aient pas le souci d’indiquer leurs sources. J’ai poursuivi la recherche en feuilletant l’édition de 2012 de l’idéologie allemande par les Éditions sociales (laquelle est la reprise de l’édition de 1976). Et là, consternation : je trouve page 34 : « L’histoire n’est autre chose que la succession des différentes générations, dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives, qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes”. Mais je ne trouve pas la suite attendue même après la coupure indiquée. Il m’a fallu aller jusqu’à la page 39 pour lire : «Cette conception montre que la fin de l’histoire n’est pas de se résoudre en “conscience de soi” , comme “esprit de l’Esprit” , mais qu’à chaque stade se trouvent donnés un résultat matériel, une somme de forces de productives, un rapport avec la nature et entre les individus, créés historiquement et transmis à chaque génération par celle qui la précède, une masse de forces productives, de capitaux et de circonstances ». Phrase qui figure dans un paragraphe qui permet de comprendre immédiatement que la « fin de l’histoire » fait partie des « sornettes idéalistes » qui sont critiquées. Nouvelle surprise : la phrase est tronquée, ce que la citation de Wikirouge ne fait pas apparaitre. Elle se poursuit ainsi par : … de circonstances « qui, d’autre part, sont bien modifiées par la nouvelle génération, mais qui lui dictent ses propres conditions d’existence et lui impriment un développement déterminé, un caractère spécifique ; par conséquent les circonstances font tout autant les hommes que les hommes font les circonstances. »

Voilà qui apprend à se méfier d’internet. En fait de citation wikirouge nous sert un montage de phrases détachées de leur contexte et même tronquées ! Bon, la suite est bien celle indiquée : «Cette somme de forces de production, de capitaux, de formes sociales de relations et d’échange, que chaque individu et que chaque génération trouve comme des données existantes, est la base concrète de ce que les philosophes se sont représenté comme “substance” et “essence” de l’Homme »

Le problème de ce genre de découpage non clairement indiqué, c’est effectivement qu’on peut en faire la lecture qu’en a fait mon interlocuteur. Il ne permet pas de voir que ce qui est opposé à l’idée de fin de l’histoire c’est un processus qui, de génération en génération, est fait d’achèvement et de reprise. Ce qui correspond très exactement à ce qu’Engels indiquait 41 ans plus tard. Cette idée de processus exclut toute espèce de téléologie puisque chaque génération découvre un monde et le rend transformé et que cette transformation résulte de l’action cumulé de « chaque individu ».

image 2Quand on est scrupuleux, il faut l’être jusqu’au bout. J’avais le souvenir de l’expression « fin de la préhistoire » employée par Marx (ce qui aurait pu être un équivalent d’une fin de l’histoire). J’en ai par conséquent recherché la source et je l’ai trouvée, toujours avec l’aide défaillante d’internet, dans un texte de 1859 édité en « avant-propos de la critique de l’économie politique ». Voici le passage où l’expression apparait : « Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du processus social de la production. Il n’est pas question ici d’un antagonisme individuel ; nous l’entendons bien plutôt comme le produit des conditions sociales de l’existence des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social c’est la préhistoire de la société humaine qui se clôt ».

Il est question dans ce texte des « rapports de production bourgeois ». Ce sont eux qui sont appelés « système » dans la dernière phrase après qu’ait été développé l’idée de leur caractère antagonique. La fin de la préhistoire est ici le moment où s’achève ce système. Après cela vient l’histoire, c’est-à-dire une forme consciente et non antagonique d’organiser la production. Ce qui est présenté comme passage de la préhistoire à l’histoire est par conséquent un moment de rupture dans l’évolution de la « société humaine ». L’histoire en elle-même, comme suite d’événements touchant les rapports des hommes entre eux ou avec la nature, continue évidemment. L’accumulation des connaissances continue et les hommes n’auront jamais fini d’améliorer et d’adapter leur organisation sociale. Et je peux l’ajouter, il se trouvera toujours des idées fausses à réfuter ; et aussi, on peut le craindre, des gens pour les répéter et s’en servir pour empêcher que soient exposées des idées qu’ils voudraient combattre. L’histoire humaine ne sera pas finie car il continuera plus que jamais à nous « arriver des histoires » !

Qu’est-ce que la littérature ? (1)

image 1Il en va de la littérature comme du temps. On croit savoir ce qu’elle est mais s’il faut en rendre compte, nous voilà embarrassé, non faute d’expérience mais à cause de la variété de nos expériences, aussi bien en qualité qu’en genre.
On pourrait dire que, comme l’art, la littérature se passe de concept, qu’elle est affaire d’intuition, de sensibilité et de culture et qu’il nous suffit de partager la même sensibilité et la même culture pour nous entendre sur ce qui est littérature. On peut aussi soutenir que la littérature est affaire d’institution et qu’il convient, pour voir ce qu’elle est, de visiter les rayons des bibliothèques et des librairies, de regarder et d’écouter les émissions qui lui sont consacrées ou d’aller à l’université étudier ce qui s’en enseigne.
Mais rien de tout cela n’est satisfaisant. Le dictionnaire nous renvoie d’une définition à une autre ; d’un pays à l’autre et selon les époques, les institutions divergent ou se contredisent et les sensibilités et les cultures s’opposent.
Il nous faut donc un concept, car même si la pratique s’en passe, l’intelligence en a besoin. La raison exprime une exigence rationnelle d’universalité qui défie la variété empirique. C’est donc à la raison seule de se donner ce concept malgré la multiplicité des expériences.

Cependant, si nous ne voulons pas nous égarer dans l’idéalisme et l’abstraction, nous devons avoir à l’esprit que toute chose est en elle-même rapport et que ce que nous cherchons ce n’est pas ce qu’est la littérature en général avant toute expérience, comme essence éternelle et immuable, mais ce qui s’induit concrètement dans son concept comme rapport aux choses. Nous allons donc questionner le concept de littérature en recherchant comment, dans l’expérience littéraire, elle est rapport au langage, à l’altérité, au monde (comme connaissance et comme sens).

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image 2Nous tenons pour acquis que la littérature est l’expérience d’un rapport singulier au langage. Lire, écouter ou produire un texte littéraire, c’est avoir un rapport d’un genre particulier au langage, qu’il s’agit donc de comprendre.

Mais tout d’abord, il faut rappeler ce qu’est le langage : le langage n’est pas seulement un outil, c’est un système compositionnel de signes organisés par une grammaire. Il est constitué d’éléments collectifs et publics mais il est aussi la matière de notre monde intérieur (1). Il nous établit comme sujets, nous donne un accès à la conscience d’autrui, et il modèle en retour nos relations sociales. Il est le véhicule d’une conception du monde à laquelle il nous fait participer (2).

Nous voyons donc que de par la nature même du langage, le rapport de la littérature à sa matérialité (à travers la syntaxe, le vocabulaire, les genres) ne peut pas se séparer des rapports qu’elle peut avoir à l’altérité et au monde. Le rapport au langage rend possible et donne une valeur et une forme particulière au rapport à l’altérité et au monde et ceux-ci réagissent sur lui en retour. Nous avons voulu distinguer ces rapports mais ils se complètent et se conditionnent réciproquement. Ce n’est que pour la commodité de l’exposition que nous pouvons les séparer et les analyser successivement. La littérature sera toujours à la fois un rapport singulier au langage, à l’altérité et au monde.

Comme forme matérielle de la langue, la littérature privilégie le texte écrit. Qu’elle soit dite comme au théâtre, déclamée comme dans un concours de poésie, la littérature a vocation à être écrite. Dans la Grèce ancienne, avant la généralisation de l’écriture, c’est l’extraordinaire effort de la mémoire qui permettait de conserver et transmettre dans leur forme la plus aboutie, les quinze mille vers de l’épopée mythique. Partout où l’écriture s’est développée tout ce que nous considérons comme ayant un intérêt littéraire a été préservé de l’oubli par l’écrit. L’écrit littéraire n’est cependant pas conservé comme document, archivé sous sa forme originelle comme peuvent l’être les courriers des hommes éminents ou le texte des traités et des conventions signés par les États. Il a vocation à être recopié, multiplié et réimprimé de nombreuses fois pour être diffusé auprès d’un public bien plus large que celui qui serait intéressé par son contenu d’information. Ainsi un texte dit lors d’une réunion politique comme le célèbre discours de Martin Luther king « I have a dream » ou une simple lettre comme celle du jeune Guy Môquet, qui frappent l’un et l’autre par leur force émotionnelle, sont-ils recopiés et diffusés bien au-delà de ce que justifierait leur contenu informatif. Il en va de même d’un texte très simple dans sa forme comme le journal d’Anne Franck. Tous ces textes peuvent être considérés comme littéraires du seul fait de leur diffusion écrite très large. Un article de journal est certes largement diffusé mais il est rarement repris et cesse de l’être dès que son contenu d’information perd son intérêt. A l’inverse, n’est certainement pas un texte littéraire un texte qui se revendique comme littéraire mais qui ne parvient pas à multiplier sa diffusion et ne trouve pas d’autres lecteurs que ceux qui y cherchent une information toujours valide. Le corpus des textes littéraires a donc une histoire. De nouveaux textes viennent sans cesse le renouveler. D’autres textes sombrent dans l’oubli et en sortent. Certains gardent un intérêt pour les érudits et les amateurs, d’autres disparaissent définitivement.

La littérature a un rapport plus direct encore au langage par le fait qu’elle en travaille la pâte. Elle fait un usage créatif des règles du langage. Elle renouvelle ou subvertit le sens des mots (3) (mais d’une façon créative et qui en enrichit les sens et non de façon mécanique et vide comme pourrait le faire un parler comme le verlan). Elle joue sur les niveaux narratifs et les identités de l’auteur (4), du narrateur, et sur les temps narratifs. Selon Jean-Jacques Lecercle (5) : « le texte littéraire joue avec les règles (ou les régularités) de la grammaire d’une part et de la situation d’interlocution de l’autre. Il subvertit parfois les règles de grammaire, il les exploite toujours (par l’utilisation marquante des marqueurs grammaticaux, par l’usage [im]modéré des tropes) ; il exploite les régularités, c’est-à-dire les maximes pragmatiques, afin de produire du sens »

L’usage littéraire du langage consiste donc dans le franchissement d’un seuil. L’art de dire acquiert autant de valeur que ce qui est dit (6). Le style, les procédés d’énonciation, la conduite de la narration ont autant d’importance que ce qui est communiqué. Ils sont signifiants en eux-mêmes. Ils peuvent être appréciés en eux-mêmes. En littérature, on peut désapprouver le contenu explicite d’un texte et néanmoins lui accorder un intérêt et une valeur supérieure à celle d’un texte au contenu duquel on souscrit sans réserve.

image 3La littérature c’est le plaisir pris à travailler le langage, à en manipuler les sonorités, les rythmes, les formes. Il ne s’agit pas bien sûr du plaisir enfantin à babiller mais du plaisir pris aux métaphores riches, aux formules ciselées, aux textes savamment et finement construits mais aussi aux jeux de langage qui cassent la syntaxe, détournent le sens et font « bégayer » la langue (7). Il y a toujours dans l’allure du texte littéraire, un jeu de séduction et de provocation, un excès du langage sur le message, une complexité (un reste) qu’aucun commentaire ne parvient à épuiser.

La littérature permet un plaisir esthétique équivalent à ceux donnés par les arts plastiques ou comme le plaisir pris à la musique : il suppose une compétence. Il est le fruit d’une éducation et de l’exercice. C’est grâce au plaisir qu’ils nous donnent qu’on garde en mémoire les textes qui nous le plus touchés. On aime à les relire ou à les citer comme on expose chez soi des peintures ou des sculptures. Le plaisir de la littérature est un plaisir sensuel autant que de l’intelligence et de l’imagination. Par ce plaisir c’est bien le rapport à une matérialité du langage qui s’exprime. Ainsi une métaphore réussie peut ouvrir à des arrières mondes c’est-à-dire à une image du monde qui en enrichit le contenu.

Cette qualité particulière du texte littéraire vaut autant pour la prose que pour la poésie. Roman Jakobson définit ainsi une fonction poétique du langage, propre à la littérature, « où l’accent est mis sur le message pour son propre compte ». La poésie se distingue pour lui par la prééminence de cette fonction sur les autres fonctions.

Le texte littéraire est souvent réflexif (8). Il se prend lui-même comme objet et réfléchit implicitement (et parfois même explicitement par des commentaires métalinguistiques) sur sa forme, sur le langage qu’il utilise. L’écrivain s’exerce à développer un type de langage qui lui est propre et qui permet à ceux qui sont familiers de son style de reconnaître ses textes de tout autre ou de s’essayer à les pasticher. Ainsi des écrivains comme Marcel Proust, Céline, Claude Simon ou Marguerite Duras, ont des styles, des formes de la phrase qui leur sont propres et qu’ils ont travaillés et mis au point consciemment. Les poètes de la Pléiade voulaient reproduire en français la richesse de la poésie latine. Les textes littéraires sont souvent écrits en fonction d’une tradition, soit pour la poursuivre soit pour rompre avec elle. La littérature enrichit et renouvelle la langue. Elle est productrice dans le langage.

Enfin le texte littéraire échappe à son contexte de production. Il peut être lu longtemps après sa parution, dans une autre culture, par des lecteurs que ne pouvait pas imaginer l’auteur. Il ne perd pas de son attrait en se dépaysant. Il en gagne au contraire souvent. Le lecteur nouveau y trouve ce que l’auteur n’y a pas mis : un dépaysement, un exotisme par exemple. La lecture d’une œuvre littéraire ancienne ou lointaine, même traduite, c’est la confrontation à un autre langage et son appropriation.

Cependant, la littérature n’est pas que rapport singulier au langage, sinon elle ne serait que rhétorique. Elle doit toujours être en même temps à quelque chose d’autre et d’abord rapport à l’autre et à l’autre en humanité tout d’abord.

La littérature est le rapport à ce que nous avons appelé l’altérité (ceci sera développé dans un prochain article).

1 – Marx et Engels – idéologie allemande : « Le langage est aussi vieux que la conscience – le langage est la conscience réelle, pratique, existant pour d’autres hommes existant donc alors seulement pour moi-même aussi et, tout comme la conscience, n’apparaît qu’avec le besoin, la nécessité du commerce avec d’autres hommes ».
2 – Gramsci : « S’il est vrai que tout langage contient les éléments d’une conception du monde et d’une culture, il sera également vrai que le langage de chacun révélera la plus ou moins grande complexité de sa conception du monde ».

3 – Proust : contre Sainte-Beuve :« les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot, chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux »),

4 – Proust : contre Sainte-Beuve : « le moi de l’écrivain ne se montre que dans ses livres »

5 – Jean-Jacques Lecercle Ronald Shusterman : l’emprise des signes – page 35

6 – Jean-Jacques Lecercle Ronald Shusterman : l’emprise des signes – page 36 : « un texte littéraire est un texte dont il n’est pas possible d’oublier la langue, car elle s’impose à l’attention du lecteur »

7 – Jean-Jacques Lecercle Ronald Shusterman : l’emprise des signes – page 43 : « le poète est pour lui [Deleuze] celui qui fait bégayer la langue, qui imprime à la syntaxe, lorsqu’elle déroule sa ligne d’un point d’intensité à l’autre, des détours imprévus »

8 – Jean-Jacques Lecercle Ronald Shusterman : l’emprise des signes – page 38 : « le rapport de la littérature au langage est réflexif »