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Qu’est-ce que la littérature ? (2)

image 2Il y a paradoxalement plus de difficulté à définir l’altérité que le langage. Le vocabulaire philosophique Lalande ignore le concept et se refuse même à définir « l’autre ». On y lit : « l’autre : un des concepts fondamentaux de la pensée ; impossible par conséquent à définir »

Effectivement, Descartes, par ses méditations, ne parvient à sortir du solipsisme qu’en postulant un Dieu vérace. Husserl, emprunte le même chemin, dans sa cinquième « méditation cartésienne », et s’interroge gravement sur la possibilité même d’un autre, alors qu’il donne une conférence devant un amphithéâtre plein. Il lui faut la médiation de l’imagination et de l’intuition pour sortir de lui-même. Il perçoit les corps mais la vie psychique qui les anime lui semble irréductible. Heidegger reconduit, par d’autres voies, l’ipséité radicale du Soi par rapport au monde. Pour Jean-Paul Sartre enfin, autrui m’échappe puisque je le rencontre en tant qu’il n’existe pas pour moi, mais existe pour lui comme pure liberté. L’existence d’autrui ne peut dès lors qu’être placée sous le signe du conflit : « autrui, en effet c’est l’autre, c’est-à-dire le moi qui n’est pas moi […] et que je ne suis pas. Ce ne-pas indique un néant comme élément de séparation donné entre autrui et moi-même ». L’idée de l’autre est si difficile à penser pour la philosophie, qu’elle semble ne pourvoir l’atteindre que par un effort de dépassement prodigieux. Chez Lévinas c’est par le mysticisme. Pour Lévinas, autrui m’interpelle. Il n’est pas mon double, mon alter ego puisqu’« il se situe dans une dimension de hauteur, de l’idéal, du divin » (Difficile Liberté), aller vers les autres c’est « s’approcher de Dieu » (humanisme de l’autre homme). Pour Paul Ricoeur pour atteindre l’autre, il faut se penser « soi-même comme une autre ».

La littérature ne connaît pas ces difficultés. Elle est au contraire, dans son concept même, une expérience réussie et positive de l’altérité, un rapport véritable à l’autre. Elle ouvre à la connaissance de l’autre et à la conscience de la distance à l’autre.

On dit souvent qu’on s’identifie au personnage d’un roman. Mais, précisément, on franchit la distance qui nous sépare de l’autre, on se pense comme un autre. En s’identifiant, on devient l’autre et on le connaît comme on se connaît soi-même. Il y a certainement une part d’autosuggestion, de mystification, dans ce sentiment de « se reconnaître » dans un personnage de roman ou dans un narrateur. Entrer dans la conscience d’autrui, s’en revêtir en se dépouillant de soi-même, n’est cependant pas une opération magique car toute lecture d’un texte littéraire exige une « contextualisation » c’est-à-dire un travail intellectuel de compréhension du contexte. L’identification n’est que l’application de cela à la conscience du personnage ou au à celle du narrateur avec l’aide de notre capacité d’empathie.

La contextualisation est d’ailleurs une opération qui appartient en propre à l’expérience littéraire (de lecture). Elle est absente ou minimale dans la lecture non littéraire. Quand nous lisons un article de journal ou que nous parlons de choses banales avec un familier, nous savons d’emblée où nous nous situons. Même s’il n’est pas indiqué, le contexte du propos est normalement celui des choses dont nous avons une expérience commune. Si ce contexte n’est pas suffisamment familier, le locuteur va le rappeler. Seul un écrivain maladroit procède de cette façon, en fixant longuement le cadre de son récit à la manière d’un reporter (comme Tolkien dans son « seigneur des anneaux »).

Dans l’identification, la distance à l’autre est franchie (bien qu’illusoirement), mais le rapport littéraire à l’altérité est aussi celui de la distanciation. L’expérience est alors celle d’une autre manière d’être homme.

image 3Cet effet de distance dans l’altérité peut se vérifier par la lecture de deux textes attribués traditionnellement à un même auteur : l’Iliade et l’odyssée d’Homère. La lecture nous montre que l’Iliade est sans doute plus ancienne de plusieurs siècles par rapport à l’Odyssée. Dans l’Iliade, la psychologie est absente. Les personnages sont caractérisés par des attributs. Leur conscience ne nous est pas accessible. Achille est puissant et colérique. Il aime Briséis, sa captive, mais sans que nous puissions nous reconnaître dans ce sentiment. Ce sentiment est vu et dit mais sans être compris. Dans l’Odyssée, une distance est franchie : Ulysse est rusé, certes, mais il nous est plus proche que ne l’était Achille; lorsqu’il rencontre Nausicaa, leurs sentiments sont exprimés, nous les comprenons et nous pouvons les vivre par identification. L’Homère de l’Odyssée est donc un homme qui commence à s’ouvrir à sa vie intérieure, il peut exprimer des sentiments parce qu’il s’adresse à des grecs qui ont conquis une part d’individualité (même si elle reste encore archaïque). Nous avons, dans l’Iliade et l’Odyssée, deux textes qui nous permettent de comprendre que le rapport à l’altérité dans l’expérience littéraire est double, qu’elle possède deux pôles. Il est à la fois celui de l’identification et de la distance (l’une l’emportant sur l’autre selon les textes).

La littérature permet une expérience conjointe de l’identification et de la distanciation. C’est parce qu’elle permet ce rapport enrichissant à l’altérité qu’elle acquiert sa valeur et se distingue de toute autre approche textuelle de l’autre. Lire de la littérature (et plus encore s’y essayer comme auteur) nous permet d’élargir, d’approfondir et d’enrichir notre vie intérieure. Il nous est offert, par la littérature, d’éprouver et de ressentir des sentiments que la vie ou nous refuse ou ne nous laisse vivre que peu de temps et souvent mêlés de trivialités. Fréquenter les œuvres littéraires est donc un moyen de construction et d’enrichissement de la personnalité.

On pourrait être tenté d’en déduire que l’autobiographie est la meilleure forme de littérature. Mais il n’en est rien. Une autobiographie n’a de valeur littéraire (indépendamment de ses qualités de style) que si elle permet cette expérience conjointe d’identification et de distanciation. Elle peut être un texte complètement plat par lequel nous apprenons que l’auteur a vécu telle ou telle expérience, a éprouvé tel ou tel sentiment, tandis que tout cela nous reste étranger et indifférent. On dit souvent alors qu’il a écrit ses mémoires.

L’expérience littéraire de l’altérité peut être aussi celle du complètement autre. Cela peut être pour des raisons géographiques ou historiques. Mais c’est surtout parce qu’elle peut être l’expérience d’un autre que nous ne pouvons rencontrer nulle part, d’un autre impossible ou d’un autre repoussant. Par la littérature nous avons accès, sous la forme de l’expérience d’une distanciation fascinée, à l’intolérable ou au monstrueux. Cet effet est possible parce que nous avons accès à un autre fictif dont nous savons qu’il est une création, un être de papier. Un exemple en est donné avec « les bienveillantes » de l’écrivain américain Jonathan Littell ou par Kafka dans « la métamorphose ». Kafka nous dit ce que cela fait d’être cafard. On voit par ce dernier exemple que la littérature peut imaginer ce que la philosophie juge impossible (le philosophe Thomas Nagel raisonne sur l’impossibilité de savoir ce que cela fait d’être une chauve-souris).

Enfin, dans une œuvre littéraire, l’auteur n’est pas neutre. Il n’est pas le greffier de ses personnages. L’auteur est toujours présent dans son texte, même s’il se masque derrière un narrateur ou une voix impersonnelle et sans identité. Il est présent dans son texte par l’intention qu’il manifeste et qui peut être l’objet d’un partage ou d’une découverte. Cette intention est donc l’occasion d’une expérience d’identification ou de distanciation particulière. L’intention de l’auteur du point de vue de la littérature ne se juge pas à sa haute tenue morale. On sait que les pieuses intentions ne font pas la bonne littérature même pour un lecteur qui les approuve. Une œuvre peut être édifiante et pourtant médiocre sur le plan littéraire pour cette raison même, parce qu’elle ne permet pas d’engager une relation de sympathie avec le lecteur. L’œuvre n’est réussie que si la possibilité d’identification et de distance à l’intention de son auteur fonctionne. Ainsi, une comédie n’a de valeur que si son intention d’amuser reçoit un écho. Par exemple, si nous pensions que l’avarice est une maladie bien trop pitoyable pour faire rire, nous ne pourrions pas « entrer » dans la comédie de Molière et partager sa jubilation. Le fait que la comédie de Molière est représentée avec succès depuis plusieurs siècles nous assure de sa valeur littéraire, non pas parce que le succès serait la preuve de sa valeur, mais parce qu’il témoigne d’une adhésion à l’intention de l’auteur toujours confirmée.

image 1Le rapport à l’altérité que permet la littérature ne s’arrête pas à la compréhension, par identification et distanciation, de la psychologie des personnages ou de l’auteur et de ses intentions. L’expérience littéraire de l’altérité est aussi celle de sa capacité à nous faire voir le monde sous d’autres couleurs, par d’autres yeux que les nôtres. Elle revêt les choses de qualités dont nous n’avions pas conscience et que nous n’y aurions pas trouvées. Ainsi dans une œuvre littéraire réussie, les descriptions ne sont pas ennuyeuses : les cinquante pages où Balzac décrit la pension Vauquier dans « le père Goriot » le démontrent.

La fréquentation de la littérature permet donc de voir le monde, la ville, le paysage, ce qui nous est familier avec d’autres yeux, une autre sensibilité. Elle est donc le témoignage d’une sensibilité différente, d’une imagination plus vive et plus riche, ou d’une autre culture, et finalement d’un autre monde.

En effet la littérature n’est pas seulement un rapport singulier au langage et à l’altérité. Elle est aussi un rapport singulier au monde. Ceci sera développé dans le prochain article.

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