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Sur le résultat des élections

image 1Je ne vais pas faire une analyse du résultat des dernières élections municipales. Je n’en ai ni les moyens ni l’envie. Mon but est seulement d’interroger la grille d’analyse qui est utilisée par les médias. J’entends et je lis que la gauche a perdu et c’est clairement vrai si on compte les mairies conquises ou perdues par les uns et les autres. Mais que signifie être de gauche aujourd’hui ? Que veut-on dire quand on se déclare de gauche ? Quelle est la gauche qui a perdu ? Quelle est celle qui a résisté ? Rien n’est moins clair.

On a assisté au cours des dernières décennies à un glissement du sens du mot « gauche ». En fait, à l’intérieur de ce qui est vu comme de gauche, deux tendances se distinguent et divergent de plus en plus. Nous avons une gauche sociale qui défend des valeurs d’égalité et de solidarité ancrées dans l’économie. C’est la gauche traditionnelle. Elle est pour l’égalité entre hommes et femmes dans le travail, les revenus et la représentation politique et sociale. Cette gauche veut contrôler l’économie, combattre les puissances d’argent. Elle s’attaque au capital comme système économique. A cette gauche sociale a toujours été associée une gauche culturelle. Cette gauche culturelle veut l’égalité des chances, elle défend la culture et l’éducation populaire. Cette seconde gauche s’est peu à peu détaché de la gauche sociale. On aurait pu dire qu’elle a gagné les esprits au-delà de la gauche sociale si dans le même temps elle ne s’était pas transformée. La nouvelle gauche culturelle est plus individualiste, tournée vers les questions de mœurs, les libertés formelles. Elle ignore la culture populaire quand elle ne la méprise pas. Elle est tournée vers l’étranger, principalement vers le monde anglo-saxon dont elle adopte toutes les nouveautés. Son féminisme a abandonné de fait les questions d’égalité sociale pour les problèmes de libération sexuelle. Il se fond de plus en plus dans la mouvance LGBT.

La divergence de la nouvelle gauche culturelle avec la gauche sociale est devenue une scission. Dans sa forme extrême, la nouvelle gauche culturelle peut rejoindre la droite la plus décomplexée. Elle flirte en matière de mœurs et d’individualisme libertaire avec la mouvance libertarienne qui ne connait que l’individu égoïste et profiteur.

L’élévation du niveau de diplôme des français et le renouvellement des générations font qu’il y a une évolution à long terme en faveur des demandes de la nouvelle gauche culturelle tandis que les valeurs de la gauche sociale oscillent. La sociologie électorale nous apprend qu’elles sont passées par un minimum au début des années 80 (à contrecourant des résultats électoraux) et, depuis le milieu des années 80, elles remontent progressivement. Nous sommes revenus au niveau de 1981 mais l’expression politique de cette gauche sociale s’est brouillée. C’est ce que montre le résultat des élections municipales.

A Paris, le PS a résisté. Il l’a emporté. Mais ce ne sont pas les thèmes de la gauche sociale qui ont convaincu les électeurs mais ceux de la nouvelle gauche culturelle. La population parisienne est fortement diplômée, relativement jeune et souvent célibataire ou en couple sans enfant. Elle correspond à la base sociale proposée au PS par le think-tank Terra nova : les plus diplômés, les jeunes, les femmes, les minorités (s’entendant par-là, non pas les immigrés, mais principalement les homosexuels et tous ceux qui ont un mode de vie un peu en marge tout en restant à l’aise économiquement). Le PS a échoué à Marseille parce que c’est une ville beaucoup plus populaire et que la demande s’adressait à la gauche sociale. Les électeurs, avec raison, n’ont pas perçu dans le PS un parti tourné vers leurs attentes. Ils ont préféré massivement l’abstention. Le même phénomène s’est répété partout où l’attente portait sur une politique de gauche sociale.
Mais pourquoi cette demande de l’électorat ne s’est-elle pas tournée vers l’extrême gauche dont le programme est celui de la gauche sociale? Comment est-il possible que le FN, un parti d’extrême droite, ait pu conquérir des villes à population ouvrière ?

image 2Cela tient, il me semble, à deux choses. D’abord l’extrême gauche a brouillé elle-même son image en se portant en pointe dans la promotion des thèmes de la nouvelle gauche sociale. On a trop vu Marie-George Buffet se mettre en avant au sujet du mariage homosexuel. Que n’a-t-elle saisi le moment pour rappeler qu’un mariage sur deux se termine par un divorce, cela à cause des conditions sociales que subissent les familles ! C’est un problème autrement important : celui de l’inégalité face à l’insécurité sociale et à la capacité à maintenir une famille unie. Dans cette affaire, l’extrême gauche n’a pas été fidèle au lien entre la gauche sociale et la gauche culturelle qui lui correspond. Elle s’est complétement rendue sans combat à la nouvelle gauche culturelle et elle répète cette erreur chaque fois que le piège lui est tendu.

La seconde chose qui explique le succès du FN est la confusion entretenue par son langage. Il y a dans le mot « système » le même double sens que dans le mot gauche. Le système peut se comprendre comme le système capitaliste. Les proclamations des leaders frontistes entretiennent le flou. Elles dénoncent vertement la finance, demandent la sortie de l’Euro et de l’UE. Elles jouent sur la demande sociale et sont discrètes sur les questions sociétales. Mais toutes ces proclamations ne sont que paroles verbales (comme on dit) : jamais ne FN n’a soutenu les travailleurs en lutte. Il n’a pas défendu les retraites. Jamais on ne l’a vu auprès des travailleurs menacés de perdre leur emploi. Le FN n’est pas un parti ouvrier. Il s’adresse aux milieux populaires mais son encadrement est fait de petits patrons, professions libérales, fonctionnaires de police etc. Ces couches sociales sont les plus dures avec les travailleurs, les plus ennemis de toute protection sociale, de la justice fiscale, des droits des salariés et des libertés. Le second sens du mot « système » tel que l’utilise le FN désigne la réunion dans une même politique antisociale du PS et de l’UMP, qui est la garante du maintien de la domination capitaliste. Cela est synthétisé très efficacement dans l’expression UMPS. Là encore le FN tente de jouer sur l’attente d’un changement social et politique. Le mélange des deux sens, savamment entretenu, est d’une redoutable efficacité. Chacun choisi le « système » qu’il voudrait voir combattre et ne comprend que ce qu’il veut comprendre. Cette confusion a été utile au moment du référendum contre le TCE, mais elle a toujours été redoutable dans toutes les autres circonstances. Elle amène les aspirations populaires dans une impasse.

L’ambiguïté entretenue autour du mot « système » explique pourquoi c’est le FN qui a bénéficié de la sensibilité des électeurs aux thèmes de la gauche sociale. Une déclaration d’un candidat dans le sud-est permet de comprendre cela. Il vantait la culture de sa région pour dire quelque chose comme cela : « Nous avons toujours eu une culture tournée vers la fête et les réjouissances populaires. « Ils » disent qu’ils veulent s’intégrer, mais jamais ils ne viennent à nos fêtes. Nous pourrions nous entendre s’ils venaient faire la fête avec nous. Mais ils ne veulent pas. Ils restent entre eux ». Le « ils » en question, non désigné, visait les magrébins. Ce qui était exprimé-là n’était pas seulement une sottise xénophobe mais une déploration très claire. Aussi bien dans les bassins miniers du nord que du sud-est, les communautés ont connu autrefois une période de vie sociale intense. Elle est certainement très mythifiée mais elle est vue comme l’époque de communautés unies et solidaires avec une vie vraie sociale et de fortes solidarités : des organisations syndicales puissantes, une vie politique et culturelle importante. La débâcle économique a détruit tout cela. La demande est de revenir à cette époque : de rétablir la communauté mythique.

Un autre indice de cette demande sociale dévoyée se trouve dans la personnalité de certains candidats. Le FN a présenté un très récent délégué CGT. Un autre serait le fils ou le neveu de l’ancien maire communiste de la ville. Quand ce type de candidat attaque le « système », il fait fonctionner à plein la confusion entre attaque contre la domination capitaliste, attaque contre le bipartisme et véritable politique sociale. Il joue sur une demande sociale désespérée et devenue hargneuse. Mais, comment revenir à une communauté mythique unie quand tout le tissu associatif est défait et que les communautés se replient sur elles-mêmes ? Le FN ne répond évidemment pas à cela mais il attise les frustrations. Il agit comme un médecin qui proposerait la jeunesse comme remède à un malade grabataire et mourant. La jeunesse en question, c’est celle du France forte et unie dominant un empire colonial.

Comment lutter contre cela ? Pour ce qui concerne le PS, il me semble que c’est relativement facile. Il faut refuser de se laisser entrainer sur les thèmes de la nouvelle gauche culturelle. Par exemple : quand le PS propose de permettre l’adoption aux couples de même sexe : ne pas applaudir. Ramener toujours la question sur le terrain de la gauche sociale. Refuser l’expérimentation sur quelques enfants mais rappeler que des milliers, des millions d’enfants vivent dans des foyers brisés par la crise, le chômage, la misère. C’est à ce problème qu’il faut s’attaquer plutôt que d’innover et de créer de nouveaux problèmes. Chaque fois qu’un thème de la nouvelle gauche culturelle est agité, il faut ramener le débat sur la question sociale, s’y tenir obstinément et ne pas craindre les indignations faciles et hypocrites. Il apparaitra rapidement de quel côté se trouve la duplicité et la facilité.

image 3Pour le FN, c’est en fait plus difficile. On peut dire qu’il propose la jeunesse à un mourant mais cela ne suffit pas. Il faut proposer quelque chose d’autre. Or, rien ne permet de revenir en arrière. Jamais on ne pourra restaurer une France forte, unie et complètement indépendante, qui n’a d’ailleurs jamais existé. L’erreur à ne pas commettre serait d’opposer des politiciens professionnels, venus de la capitale, aux candidats frontistes. On voit que ceux du FN qui ont échoué sont les leaders. Ce sont des nouveaux venus du terroir qui ont réussi car la demande c’est de restaurer le tissu social local qui est vu comme le garant d’une véritable justice sociale. La confiance en « la politique » est rompue. Il faut donc opposer le même type de candidat : jeune, de milieu populaire, bien implanté dans le tissu associatif. Pour refaire le tissu social, il faut commencer par tenter de faire revivre toutes ces associations culturelles et festives qui sont regrettées. Le FN n’est pas prêt de s’engager dans une véritable politique sociale et associative locale. Mais il faudrait éviter cette faute qui est de favoriser les fausses formes de culture populaire. Un candidat FN disait qu’il ne voulait pas promouvoir l’apprentissage du Hip Hop dans sa commune. Je ne sais pas si c’était réfléchi, mais c’était bien vu. Le Hip Hop est le type même de la fausse culture individualiste et dépourvue de tout sens et de tout contenu. C’est une culture mondialisée, uniformisée, une culture discount. Il oppose des individus dans des gesticulations sans signification tout comme le fait la concurrence capitaliste généralisée. Il faut au contraire promouvoir une culture classique ou issue des traditions locales s’appuyant sur des clubs, des associations ouvertes en priorité aux plus modestes. Les membres des clubs et des associations culturelles viennent trop exclusivement de la population à revenus supérieurs et la plus cultivée. Il faut travailler à y faire revenir les plus modestes, quitte à paraitre ringard dans l’offre. S’il fallait vraiment choisir, il faut préférer un club de boules à un quatuor à cordes. Ne promouvoir le quatuor que dans la mesure où il réserve une bonne partie de ses concerts au public populaire. Il faut rétablir les solidarités sociales, mener des luttes locales pour de petites choses mais qui réunissent un quartier ou un village. Je ne vois hélas pas d’autre chemin qu’un long travail de reconquête de ce type.

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Une réflexion sur “Sur le résultat des élections

  1. Un illustre écrivain à qui l’on reprochait d’être conservateur répondit : « Quoi, il n’y aurait donc rien à conserver ». C’était il y a bien longtemps et à cette époque on lisait encore Marx. L’interpellateur fut bien embarrassé et ne trouva rien à répliquer. Il avait en tête ce passage célèbre du manifeste du parti communiste : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous ces liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du paiement au comptant ». Eh oui ! Le progrès quelque fois peut avoir des aspects problématiques tout autant que le conservatisme !
    Dans le même texte et dans le même esprit, on trouve discuté un thème actuel : celui de la famille. On peut lire : « La famille, dans sa plénitude, n’existe que pour la bourgeoisie ; elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique ». Les communistes étaient accusés de vouloir abolir la famille mais la famille était déjà abolie. Elle l’est tout autant de nos jours avec la multiplication des « familles monoparentales » et l’instabilité des couples. La France est un pays où l’institution familiale résiste encore. Seulement un mariage sur trois finit par un divorce mais ce taux ne cesse d’augmenter bien que l’âge du mariage recule toujours plus.
    Quand on tire argument de cela pour aller toujours plus loin dans les bouleversements sociétaux, il ne faut pas s’étonner de voir qu’une partie de la population veut s’y opposer. Certains s’étonnent du succès de la manifestation contre le « mariage pour tous ». Ils sont aveugles ! S’ils avaient lus mes articles sur la désécularisation du monde, ils auraient dû s’y attendre. Les médias sous-estiment la capacité de mobilisation catholique. Ils méconnaissent l’influence des idées qu’elle défend. Ceux qui ont suivi ma lecture du « compendium de la doctrine sociale de l’Eglise » auront pu voir que les idées qui s’y trouvent exposées imprègnent la société, bien au-delà du petit nombre de ceux qui ont lu ce mince opuscule. Je ne partage pas ces idées, mais je dois reconnaître qu’elles forment un ensemble cohérent et argumenté.
    Il serait absurde de vouloir classer ces idées sans restriction, et tout d’un bloc, à droite ou à gauche. Ce classement en droite ou gauche ne fait que brouiller la compréhension des choses. Je voudrais bien qu’on me dise en quoi la politique que nous subissons actuellement est tellement plus à gauche que celle du gouvernement précédent. Je vois bien que ceux qui se proclament de gauche font d’autant plus de tapage sur les réformes sociétales qu’ils sont plus discrets sur les réformes sociales. Quand ils parlent de réforme en matière sociale, c’est pour remettre en cause ce qu’ils appellent les « archaïsmes » tels que la sécurité de l’emploi, l’indemnisation des chômeurs, ou l’indexation des salaires sur les prix. On nous dira après cela que la bourgeoisie est conservatrice. Quelle erreur ! Elle ne l’est que pour ses intérêts !
    Le classement en progressistes et conservateurs ne vaut effectivement pas mieux. Il suffit de lire les auteurs les plus libéraux pour voir qu’ils se présentent comme les vrais progressistes et même parfois comme des révolutionnaires prêts à faire table rase du passé. Ils ne seraient pas gênés pour répondre à notre illustre écrivain qu’il n’y a effectivement rien à conserver, que tout doit céder devant la puissance des « marchés » qui sont la réalité et la révolution en action.

    Le seul classement qui ne ment pas est celui qui oppose les idées qui servent les intérêts des travailleurs et celles qui servent ceux des exploiteurs (c’est-à-dire ceux qui s’enrichissent par le travail d’autrui). Si on fait un tel classement et qu’on pense à ce qu’écrivait Marx sur la famille ainsi qu’à ce qui a mobilisé les adversaires du « mariage pour tous », on devrait être prudent et ne pas adresser ces manifestants en bloc au camp de la réaction ni les renvoyer sans discussion du côté de l’UMP. Ce sont incontestablement des conservateurs, leurs slogans le disaient clairement. Mais qu’en est-il de leur positionnement sur le plan sociologique ? Ne sont-ils pas plutôt du côté de ceux qui travaillent et se soucient d’abord de l’avenir de leurs enfants. Or, n’y a-t-il donc rien à conserver de ce côté ?
    Quoi qu’il en soit, ils arrivent trop tard. C’est il y a vingt ou cinquante ans qu’il fallait se réveiller. C’est dans les années 70 que la société a commencé à basculer et qu’on a vu ses bases commencer à se fissurer. C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu discuter de ce qu’il fallait conserver, de ce qu’il fallait réformer pour le conserver et de ce qu’il fallait renverser. J’ai l’impression qu’il est maintenant trop tard. Certains combattent le « patriarcat » mais il est mort depuis longtemps. Nous sommes au temps du « pour soi-même ». Comme le disait dans son jargon un représentant d’occupy Wall-street (mouvement qui se veut la pointe de la modernité) : « Chacun ne peut parler que pour soi-même, en même temps le soi-même pourrait bien se dissoudre dans sa propre remise en question, comme nous y invite toute pensée poststructuraliste menant à l’anarchisme ». Mais mon pauvre ami ! il n’y a pas que la pensée « poststructuraliste » qui mène à l’anarchisme. Le plus grand et le plus efficace agent de l’anarchisme c’est le « marché » c’est wall-street !

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