Le majordome

image 1Ce film, conçu par un noir américain (Lee Daniels), est comme une médaille à double face. Côté pile c’est un film intimiste qui raconte la vie difficile de Cecil Gaines un enfant noir venu du sud violemment raciste. Sa mère est violée et son père assassiné par leur employeur. Lui bénéficie de l’ignoble charité de la maitresse de maison : il devient « nègre de maison » c’est-à-dire valet, homme à tout faire dont le premier devoir est d’être invisible (se taire, tout accepter, être corvéable à merci). Au sortir de l’enfance, il quitte le domaine où il a grandi pour tenter de joindre les Etats du nord qu’il imagine moins racistes et moins ségrégationnistes. Mais il comprend vite que si la violence y est moins directe, elle menace à tout moment et qu’il ne pourra survivre qu’en se faisant invisible, en cachant ses sentiments et en ne montrant au monde des blancs que la face bienveillante qu’un noir soumis et inoffensif. Il  trouve un emploi d’homme à tout faire dans un hôtel de luxe et à force d’application il parvient à des postes toujours plus enviables. Il est serveur dans un palace à Washington quand il est remarqué par le gestionnaire de la Maison Blanche et s’y trouve embauché comme majordome. Il servira sept présidents, toujours avec la même discrétion, la même déférence qu’il a si bien intégrée qu’elle lui colle à la peau et ceci toujours avec un salaire inférieur de 40% à celui des blancs occupant un poste similaire. Sa femme vit moins bien cette vie d’esclave bien nourri et à souliers vernis. Elle sombre dans l’alcoolisme. Il peut tout de même donner une bonne éducation à ses enfants, même s’ils n’accèdent qu’aux écoles et universités « pour noirs ». Son plus jeune fils croit qu’en acceptant de participer à la guerre du Vietnam, il sera utile à son pays et pourra en recevoir un peu de reconnaissance. Il est tué et n’a droit à rien d’autre qu’à une place dans un cimetière militaire et à une salve d’honneur pour ses obsèques. L’aîné est parti étudier dans le sud. Il participe activement aux luttes pour l’égalité, d’abord avec Martin Luther King puis avec les Blacks Panthers. Il est arrêté, battu et frôle la mort de multiples fois. Il devient dur, intransigeant, et s’oppose violemment à sa famille. Son père ne le comprend pas et le chasse. Celui qui n’était d’abord qu’un jeune homme révolté est devenu un militant aguerri. Il a la lucidité de quitter à temps les Blacks Panthers pour passer à une lutte exclusivement politique. L’impeccable majordome, qu’est Cecil Gaines, a essuyé de multiples fois le refus de voir son salaire aligné sur celui de ses collègues blancs. Surtout il a vu de l’intérieur la politique américaine et sait bien que l’intérêt des politiciens blancs pour les noirs s’arrête à leur volonté de capter leurs votes. Il fait lui aussi son chemin, se réconcilie avec son fils et même le rejoint dans son combat contre l’apartheid en Afrique du Sud. Sa femme alors revient peu à peu vers lui.image 3

Tout cet aspect du film est mené avec intelligence et sensibilité. On ne peut qu’y applaudir. C’est le côté face de la médaille. L’autre côté, le côté pile, appelle plus de réserves. Non pas qu’il ne soit pas bien filmé, au contraire, mais il est bien trop américain : politiquement naïf, si ce n’est hypocrite. On voit la politique américaine de l’intérieur à partir des conversations que Cecil Gaines entend, impassible et invisible, dans le bureau ovale de la Maison Blanche. A croire ce qui se dit là, on pourrait s’imaginer que les présidents découvrent l’ampleur de la violence raciste en arrivant au pouvoir. Que ce soit Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon et Reagan (qui sont ceux mis en valeur dans le film), tous apparaissent plus ou moins sincèrement soucieux d’en finir avec l’apartheid. Ils sont montrés comme étant tous, au fond, animés de bonnes intentions. Qu’ils aient voulu en finir avec l’apartheid, et en particulier Kennedy, c’est certain.  Mais n’y étaient-ils pas contraints aussi pour éviter que le pays n’entre dans une période de luttes sociales aux conséquences imprévisibles. L’opposition à la guerre du Vietnam et la lutte contre la ségrégation raciale risquaient de se nourrir l’une l’autre pour déboucher sur une remise en cause du système lui-même. L’exemple d’Angela Davis est symptomatique à cet égard (elle est d’ailleurs ignorée dans le film). Et puis l’apartheid ne limite-t-il pas la concurrence entre salariés en empêchant de fait ou de droit les noirs d’accéder à certains métiers et de ce point de vue n’allait-il pas à l’encontre des intérêts de certains employeurs ? Il est connu qu’il a été une des causes du ralentissement de l’économie américaine surtout dans les Etats du sud. Le contexte international ne pouvait que faire craindre un basculement d’une partie de l’opinion vers le communisme. C’est dédouaner à bon compte un système et un pouvoir qui doit sa puissance à la division entretenue par la question raciale dans les classes populaires que de croire que la moralité et les qualités humaines des dirigeants étaient pour quelque chose dans leur volonté de faire respecter l’égalité civique. Avec la question de la différence de salaire entre blancs et noirs, le problème des inégalités était bien posé et s’y révélait le cynisme des pouvoirs en place. Le film ne montre pas clairement la raison pour laquelle les présidents successifs se refusent l’un après l’autre à la reconsidérer. C’est l’administrateur de la Maison Blanche qui semble seul en cause dans les refus essuyés par Cecil Gaines , ce qui est une façon facile d’évacuer le nœud du problème. S’ils combattent les formes violentes du racisme, les présidents maintiennent tous l’un après l’autre ce qui en fait la base et ce en quoi les ultras riches, ceux qui possèdent l’essentiel des richesses du pays et ont la main sur l’appareil productif, y trouvent leur intérêt. A la fin du film, l’arrivée d’Obama est montrée comme l’avènement d’une Amérique enfin juste et débarrassée du racisme. Quelle naïveté ou quelle tromperie ! Quand on voit ça, on ne peut que se dire que le poids idéologique du système est si fort aux Etats-Unis qu’il ne peut s’y concevoir que des œuvres qui sauvent la domination des grandes banques, des grands industriels, de ceux-là même qui sont les seuls à tirer profit de la division raciale. Avec les présidents, tous si soucieux de combattre le racisme, c’est le passé qui est absout de toute faute : tout retombe sur les brutes stupides du sud profond. Avec Obama c’est le système de domination actuel qui est exonéré de toute imperfection, comme si Obama n’avait pas été élu avec les fonds de Goldman Sachs et comme si tout à coup plus personne n’avait intérêt à faire perdurer la division des couches populaires. Bref, il arrive un moment où la naïveté devient douteuse et ne peut plus être considérée que comme faute ou même comme une forme de complicité. Hélas sur ce plan, le film est à l’image de tout ce qui se produit actuellement : une chape de plomb pèse sur le monde de telle façon que ce qui fait sa vraie nature est occulté. Quand verrons-nous de vraies œuvres capables de poser clairement et ouvertement les vrais problèmes de notre temps ?image 2

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Elle s’en va

image 1’ai vu ce film hier et je ne sais qu’en dire. Il commence ainsi : la caméra découvre les façades et les rues vides d’une bourgade de province. Le granite des murs, la présence d’une crêperie et le style de l’église laissent supposer qu’on est quelque part en Bretagne mais sans doute pas en bord de mer. Le temps est ensoleillé, peut-être faut-il situer l’action qui commence au printemps dernier. Dans un restaurant le personnel s’affaire autour de quelques clients, peut-être est-ce la crêperie vue un instant avant ? On reconnait évidemment Catherine Deneuve. Un échange avec la serveuse plus jeune nous apprend qu’elle est une patronne bienveillante ou plutôt indifférente. Une seconde scène, cette fois à l’heure du coucher, permet de comprendre que la personne qui tenait la caisse est sa mère, une mère sans doute trop protectrice mais surtout trop présente. C’est l’indiscrétion de la mère qui permet de lancer l’action : je ne me souviens plus trop comment cela est amené mais elle apprend à sa fille que son amant la trompe avec « une jeunette de vingt-cinq ans qui lui a fait un enfant dans le dos ». Tout cela reste très flou, presque incongru. On sait, ou plutôt pour ce qui me concerne on suppose, que Catherine Deneuve a près de soixante-dix ans. Dans le film, elle est Bettie. Elle a été miss Bretagne en 1969. Elle avait alors dix-neuf ans : elle est donc née en 1950 et devrait avoir soixante-trois ans. Mais tout cela ne vient qu’au détour de phrases ou de situations tout au long du déroulement du film. L’amant médecin n’est qu’un prétexte, un personnage improbable. Quel âge peut-il bien avoir ? La relation des deux amants reste vague : ils se voyaient une fois par mois (mais quand Bettie dit cela, rien ne permet d’affirmer que c’est la vérité). C’est là tout le problème du film : les situations improbables s’enchainent à partir d’incidents et de rencontres aléatoires ou incongrues ou à la suite d’évènements saugrenus montrés ou évoqués comme la mort cocasse du mari de Bettie ou la mise sous séquestre de son restaurant et le blocage de son compte (je ne connais pas bien la législation en matière de cessation de paiement mais je doute qu’un tel excès sans préavis soit possible !).image 2

Le premier fil des pérégrinations de Bettie dans sa vieille Mercédès est la recherche de cigarettes. Il faut tout le talent de Catherine Deneuve pour donner un peu de vie et de véracité à tout cela. Mais ce n’est qu’au prix d’un procédé qui devient assez rapidement irritant. Elle est constamment filmée en gros plans. Elle fait le tour de sa voiture pour prendre le volant : la caméra la suit et tourne avec elle, se baisse avec elle. Quand elle conduit (et elle conduit beaucoup), la caméra est tantôt dans la voiture (sa silhouette occupe alors le côté gauche de l’écran) ou bien la caméra est à l’extérieur (peut-être fixée au capot ou dans un véhicule). Il s’agit d’insister sur l’errance du personnage dont il faut penser qu’elle est l’expression de son désarroi. Le gros plan laisse le paysage dans le flou, des panneaux indicateurs passent sur l’écran sans qu’on puisse les lire, il ne parait y avoir alentour aucune agglomération dans laquelle il aurait pu être un peu raisonnable d’espérer trouver un bureau de tabac ouvert (on a appris, je ne sais plus trop comment, qu’on est un dimanche soir). Le procédé permet de multiplier les personnages pittoresques : un vieux paysan dont les doigts épais peinent à rouler une cigarette. On partage l’impatience de Bettie même si c’est pour un tout autre motif. Il est seul dans sa ferme (on le suppose en retraite), il n’a jamais été marié. Selon ce qu’il dit, étant jeune, il a eu une « copine » qui est morte de la tuberculose à l’âge de vingt et un ans en lui faisant promettre de ne jamais se marier. Ainsi est éludé (et même évacué) tout ce que la scène aurait pu porter de la solitude accablante et de la souffrance paysanne dans un pays qui veut les ignorer. Cela n’est qu’un exemple des procédés d’évitement que multiplie le scénario. Bettie échoue ensuite dans un bar nocturne où, dans une ambiance de saloon, se déroule un concours de fléchettes. La voilà tout de suite qui se joint à un groupe de femmes de son âge, semble-t-il des habituées, des célibataires et fêtardes en goguette. Elle est aussitôt remarquée par un improbable dragueur qui la soule d’alcool et des habituelles flatteries dont on elle rit mais auxquelles elle finit par céder. Son errance aurait pu s’arrêter là si l’action n’était pas relancée par un coup de téléphone de sa fille qui voudrait qu’elle garde son enfant. On apprend que cette fille a des relations plus que tendues avec sa mère (cela depuis la plus tendre enfance) sans que l’origine de cette hostilité puisse être bien comprise. Cette fille apparaitra dans les  dernières scènes du film. Elle reste jusque-là un personnage assez vide : elle a un enfant de onze ans, elle cherche du travail depuis des années sans succès. Elle habite du côté de Limoges, si j’ai bien compris. Son mari, ou du moins le père de l’enfant, l’a abandonnée depuis la naissance du petit. Tout cela parait faire beaucoup et même trop pour qu’on puisse lui donner une profondeur psychologique.

image 3Bref, je ne vais pas raconter tout le film : c’est un « road-movie » qui use avec succès de tous les procédés du genre (gratuité des situations, pittoresque des rencontres, improbabilité des personnages) mais qui manque pour l’essentiel ce qui fait sa force (savoir saisir l’atmosphère d’une époque, d’une région ou l’esprit d’une génération même si cela est souvent biaisé idéologiquement). Le film tranche seulement avec les poncifs du genre par l’âge des personnages et par la « liberté » avec laquelle leur sexualité est évoquée sinon montrée. Il use et abuse, par ailleurs de trop d’évitements. Il agace en multipliant des gros plans qui fonctionnent trop clairement comme procédé d’évitement. Il est construit pour laisser les contextes dans le flou, pour échapper à toute description d’un milieu, d’une sociologie, d’histoires et de biographies un peu étoffées.

 Je ne suis pas un fanatique de l’unité d’action et de lieu, mais tout de même, il me semble que le scénario aurait gagné à s’en tenir à un argument plus simple, à une plus grande unité dans les types de personnages croisés, à plus de profondeur sociale et biographique : ici on va du vieux paysan célibataire (volontaire ?), au dragueur de dames âgées, pour passer à la fille révoltée (sans cause !), au grand père bourru (candidat FN aux municipales et maire sortant ?) en passant par quelques gourous décatis de la mode (qui veulent faire un calendrier sexy des miss régions 69 !?). On a croisé un gardien de supermarché compatissant : j’en passe et j’en ai manqué sans doute mais ce n’est pas grave car ce genre de film me parait fait pour passer un bon moment et être oublié sitôt vu.

Le passé

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Ceux qui veulent à toute force se marier pour fonder une famille devraient en être dissuadés s’ils voient le film « le passé ». La famille s’y montre dans tous ses états. Car ce qui ne passe pas, ce n’est pas le passé, c’est la famille, ou du moins ce qu’il en reste. Elle n’est pas belle à voir cette famille où l’on s’y reprend à trois fois pour aller de mal en pis. D’abord un premier mariage d’où naissent deux enfants. Mais le père est parti, nous ne saurons pas dans quelles circonstances. Il vit maintenant à Bruxelles. Ses enfants ne le voient plus. Un deuxième l’a remplacé. Il a tenu lieu de père quelques années, puis il est parti aussi. L’explication est un peu curieuse : émigré iranien, il avait le mal du pays au point de déprimer et de tout abandonner pour rentrer chez lui. S’il revient c’est, à la demande de son ex-femme, pour officialiser le divorce. Elle veut refaire sa vie (comme on dit) avec un troisième. Mais cela ne va pas bien se passer car la fille ainée le rejette.

Ce troisième homme est déjà marié. Il gère un pressing non loin de là. Il a un fils encore petit qui n’accepte pas d’avoir à changer de vie, de maison, de maman. Comment pourrait-il comprendre que sa mère a voulu se donner la mort, qu’elle est aujourd’hui à l’hôpital dans un profond coma dont on ne sait pas si elle pourra sortir un jour.  Elle était dépressive et son mari voudrait se persuader que c’est ce qui a provoqué son geste fatal. Mais les fautes ne s’oublient pas si facilement. La culpabilité gâte toutes ses relations. Il la transmet comme une maladie.   Elle se distribue d’abord sur celle avec laquelle il voudrait vivre, puis sur sa fille ainée qui, dans l’espoir que cela briserait leur relation, a fait suivre à l’épouse délaissée les mails que sa mère échangeait avec le mari infidèle. Puis la faute retombe sur l’employée du pressing, une jeune iranienne sans papiers : c’est elle qui a donné l’adresse mail de l’épouse car elle a pensé qu’elle avait en elle une ennemie. Quand le mari comprend que cette affaire de mails transférés n’y est pour rien, qu’ils n’ont pas été lus, sa faute lui renvient amplifiée de tous ses avatars. Il doit bien reconnaitre que le premier coupable c’est lui et lui seul. C’est lui qui trompait sa femme en voulant croire qu’elle ne verrait rien. Elle n’avait rien vu, c’est vrai, mais elle avait deviné. Seulement elle s’est trompée : sa rivale n’était pas l’employée pour laquelle son mari avait un peu d’amitié mais une autre, une cliente du pressing, une française, qu’elle ignorait.

La famille et son destin sont construits sur l’erreur. L’épouse délaissée s’est trompée sur celle qui était sa rivale. Elle a cru se tuer devant elle et n’a fait que brouiller le sens de son geste. La fille ainée a voulu briser les amours de sa mère en les révélant à celle qui était trompée mais c’est à l’employée qu’elle s’est adressée et non à l’épouse. Mais l’erreur vient de plus loin encore : de celui qui a cru qu’il pourrait vivre en France, y fonder une famille, mais qui l’a quittée parce qu’il ne pouvait pas l’assumer ; de l’épouse abandonnée qui croit refaire sa vie mais qui répète le passé : celui qu’elle aime est lui aussi iranien, il ressemble au premier. Mais cette fois, c’est la faute partagée qui rend leur nouveau départ impossible.

L’infidèle doit l’admettre finalement. Il le comprend et voudrait revenir vers sa femme, la sortir du coma. Si elle sent son parfum, peut-être manifestera-t-elle une lueur de conscience qui permettrait d’espérer. Le médecin lui a dit que la mémoire olfactive est la plus profonde. Mais c’est une erreur encore qui brise ce qui lui restait d’espoir. Il attendait que son épouse étreigne un peu sa main en le sentant se pencher vers elle. Mais cette main reste morte. Il n’a pas vu la larme qui a coulé du visage inerte. Il croit tout perdu au moment où il y avait un espoir. Le film se termine là-dessus.

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On voit bien que tout va continuer ainsi. Les enfants continueront à être ballotés dans les histoires des adultes. Ils continueront à souffrir sans pouvoir l’exprimer autrement que par des colères, des révoltes sans suite et surtout un grand manque de confiance en l’avenir. C’est d’abord pour eux que le passé n’arrive pas à passer.

Tout cela est bien déprimant pour un jour de pluie. Pourtant le film est loin encore du réel. Le milieu des iraniens de Paris est fraternel. La famille est déchirée mais elle vit bien,  dans un pavillon modeste mais confortable. Elle est à l’abri des vents mauvais qui assaillent tant d’autres familles : environnement dégradé, délinquance, drogue, sous culture urbaine. Elle échappe même à l’envahissement par les médias de masse : télévision et jeux. Le film élude le pire.

image 2Peut-être est-ce pourquoi les critiques sont si volontiers positives. L’article de Télérama se termine par cette question en forme de certitude :   « Vous sortez enthousiaste du Passé ? Vous n’avez qu’une envie : voir très vite les autres films d’Asghar Farhadi ? ». A cela, je ne peux répondre que non. Le film est bon et je ne doute pas que les autres films du même auteur soient excellents, mais je sors avec une forte envie de penser à autre chose, car dès que je pense à cette famille, je vois ce à quoi elle échappe encore. Je vois le pire à venir. J’aimerais qu’il puisse y avoir un film qui partirait du même constat mais pour montrer que les choses peuvent aller mieux, qu’elles iront mieux dans une société moins destructrice. Un jour de pluie ce serait meilleur pour le moral.

MUD

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L’Amérique rebelle de Tom Sawyer  n’existe plus. Elle ne croit plus en elle-même. Elle ne se voit aucun avenir. C’est l’Amérique de MUD,  un pays sans âme tel que l’a laissé l’ouragan Katrina (même si le film se passe en Arkansas). La route principale s’appelle la 165. Elle est ornée de panneaux publicitaires, bordée de motels, de hangars commerciaux ou industriels, de friches et de décharges. Elle mène à une ville quelconque dont le principal établissement est le supermarché Walmart. Dans ce monde brutal et fruste, il ne semble pas y avoir d’autre loi que celle qui veut que les constructions sauvages soient démolies. Les rives du Mississipi doivent être laissées à la boue. Elles sont insalubres ; elles sont sales et dangereuses : dans les trous d’eau grouillent des serpents noirs dont le venin tue en vingt minutes.

C’est là que vivent Ellis, 14 ans, et son copain Neckbone, un orphelin débrouillard. Des Tom Sawyer et Huckleberry Finn d’aujourd’hui qui sont déjà trop loin de leur enfance pour ne pas voir que le monde des adultes ne peut rien leur offrir. Leur mère (pour celui qui l’a encore) ne veut rien d’autre que partir vers la ville tout en sachant ou en devinant qu’elle n’y trouvera rien. Les beaux-pères échouent dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi. Celui d’Ellis plonge dans l’eau boueuse avec un vieux scaphandre pour ramasser des coquillages dont les perles sont sans valeur.

Les deux amis vadrouillent sur le fleuve et découvrent une île laissée par la décrue. Un bateau est accroché dans les branches d’un arbre.        Cimage 3’est là que se cache une sorte de sauvage, hirsute et affamé. Il se fait appeler Mud. Il a un serpent tatoué sur le bras et un pistolet à la ceinture. Une aventure commence dont le ressort est une soif d’amour aussi fruste qu’obstinée dont il est facile de deviner qu’elle ne peut mener qu’à l’échec. Rien ne peut y répondre. La Juniper qu’aime Mud, et pour laquelle il a tué un homme, ne sera jamais celle qui lui est apparue quand,  à peine adolescent, il est sorti du coma où l’avait plongé la morsure d’un serpent. Elle n’en a ni la beauté, ni la générosité. C’est une paumée qui  appartient au monde trouble des bars miteux. L’amour violent de Mud la fascine mais elle est incapable d’y répondre. Elle ne viendra pas au rendez-vous qu’il lui a fixé. Elle ne descendra pas avec lui le Mississipi jusqu’au golfe du Mexique. Elle ne s’envolera pas vers une nouvelle vie. A peine l’a-t-on vu qu’on sait qu’elle est bien trop engluée dans la tourbe urbaine, qui est peut-être plus pesante, plus paralysante, que la boue qui colle aux bottes dans les bayous sur les bords du fleuve

L’autre force qui anime les hommes est une soif de vengeance tout aussi obstinée que l’amour et tout aussi destructrice. Le dénouement ne peut être que sanglant puisque rien ne peut apaiser la haine de ceux dont elle a mangé le cœur. Il ne reste qu’elle chez ceux qui n’ont plus que de la boue dans l’âme. Ils y vouent leur vie et ils en meurent.

Mais la force la plus puissante et la plus souterraine, c’est le mal. Dans ce sud profond des Etats-Unis, on croit plus au péché originel qu’à la rédemption et on craint plus le diable qu’on aime Dieu. En Europe, nous pensons que c’est la souffrance et l’injustice qui engendrent le mal, dans ce sud évangéliste comme dans tous les Etats-Unis, c’est le mal qui est vu comme la cause de la souffrance et de l’injustice. Il s’incarne au cinéma et dans les séries télé sous la forme mythique du tueur en série. Le mal pénètre tout. Nous sentons sa présence sous la forme des serpents noirs qui grouillent dans les trous d’eau, qui sont tapis sous les troncs et dans la boue. Il est dans les brouillards fétides qui montent des marais. Mud tente de s’en préserver : il a clouté une croix sur les semelles de ses bottes pour qu’il ne monte pas en lui de la terre boueuse. Il allume des feux pour éloigner les esprits maléfiques. Mais le mal est déjà en lui sous la forme de son amour insensé et destructeur pour Juniper. D’autres croient pouvoir le repousser par les armes tel cet ancien mercenaire de la CIA qui tire sur les serpents de sa maison sur pilotis au-dessus du fleuve. Les autres ne veulent rien voir. Ils ne veulent pas savoir comme ces adultes qui ne s’inquiètent pas des vagabondages des deux adolescents.

Ellis et Neckboimage 1ne voudraient ignorer le mal ; ils voudraient croire que l’amour va l’emporter parce qu’il est pur et qu’il est vrai. Ils apprendront seulement que cela ne peut pas arriver. Mud répète le geste héroïque de Juniper qui l’avait sauvé alors, qu’à peine adolescent, il avait été mordu par un serpent. Mais une fois encore ce geste d’amour violent et sacrificiel ne ramène à la vie que pour en rappeler l’âpreté. Tout se conclut par une fusillade et un déchainement de violence.

Car le film est un film américain. Il se termine donc à l’américaine: pour savoir ce que cela signifie, il faut aller le voir.

Hannah Arendt

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« Ce concept de banalité du mal est la clé de voûte d’Eichmann à Jérusalem (1963), un des livres les plus controversés de l’histoire des idées ». Cette phrase, tirée d’un article de Télérama, résume à elle seule toute l’ambiguïté de ce qui tourne autour de la question posée par le livre d’Hannah Arendt et du film actuellement sur les écrans à son sujet. Mais cette ambiguïté n’est perceptible que pour qui a lu le livre et vu le film.

Qui lit le livre voit bien que l’idée de banalité n’y arrive qu’à la fin et comme une chute. La phrase où se trouve cette expression est exactement la suivante : « Sur l’échafaud, sa mémoire lui joua un dernier tour : « euphorique », il avait oublié qu’il assistait à sa propre mort. Comme si, en ces dernières minutes, il résumait la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine – la leçon de la terrible, de l’indicible, de l’impensable banalité du mal ». En lisant cela, on a peine à admettre que le mot banalité puisse venir pour couronner et résumer ce qui l’a précédé. L’extermination de millions d’êtres humains n’est en rien une banalité. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’a voulu dire Hannah Arendt. Mais Eichmann, tel qu’elle le décrit, n’a rien de banal non plus (sinon pour le physique : mais à quoi aurait-il dû ressembler pour avoir une physionomie à la mesure de ses crimes ?). Selon Hannah Arendt, Eichmann aurait eu une personnalité banale parce que caractérisée par une mentalité de bureaucrate, par une incapacité à penser par lui-même. Il aurait eu des capacités intellectuelles limitées, ses centres d’intérêt étaient réduits, son goût de l’initiative faible. Hannah Arendt dit tout cela mais n’y résume pas le portrait qu’elle fait de l’individu. Ses centres d’intérêt sont limités mais portent sur le sionisme (il n’aurait quasiment pas lu d’autre livre que celui de Théodore Herzl l’inventeur du sionisme !). Mais il y a plus, on l’aura noté : voilà un homme capable d’oublier que c’est lui qu’on s’apprête à pendre alors qu’il a déjà la corde autour du cou. Est-ce un fait courant ? Il aurait eu, selon Hannah Arendt, la capacité de limiter sa mémoire aux seuls faits qui concernaient sa propre personne (c’est d’ailleurs contradictoire avec ce qu’elle dit du moment de son exécution). Il aurait eu un fonctionnement psychologique tel qu’il était capable de se mettre dans un état d’euphorie par le seul fait de répéter quelque formule toute-faite adaptée à la situation. Il aurait été incapable d’empathie (cela lui confèrerait plus un mental de criminel psychopathe plutôt que d’un homme ordinaire). Il aurait eu la capacité de cloisonner son fonctionnement psychique au point d’ignorer le mal qu’il faisait. Enfin, il aurait été dévoré par l’ambition et à ce point déprimé par le fait d’être dans l’ombre, qu’il aurait tout fait pour se faire arrêter (il s’était effectivement remarié en Argentine sous un autre nom mais avec sa propre femme qui avait gardé son identité – il avait rédigé ses mémoires pour se rappeler au public !).

On pourrait s’étonner qu’on veuille accorder une telle importance à cette expression « banalité du mal » alors qu’elle vient assez peu à propos et surtout qu’on veuille en faire un concept (c’est-à-dire, dans le contexte, une création intellectuelle ayant un pouvoir explicatif fort). Hannah Arendt, elle-même, ne la présentait pas comme un concept mais comme une formule qui aurait résumé le portrait d’Eichmann et surtout la distance entre ce qu’il était et la monstruosité des crimes auxquels il avait participé. Par la même occasion, elle est aussi revenue sur son expression « mal radical » pour en limiter également la signification et la validité.image 1

Cette question de la « banalité du mal » n’est pas ce qui a provoqué le scandale planétaire qui a suivi la publication d’Eichmann à Jérusalem. Elle est plutôt agitée pour éviter le véritable scandale qui concerne des questions plus fondamentales  sur lesquelles ses prises de position paraissent de nature à nuire à sa réputation de haute valeur et haute rigueur. Ses idées les plus controversées portent sur deux questions. La première a pour objet les buts politiques poursuivis par Ben Gourion et le congrès juif mondial par l’organisation du procès à Jérusalem. Hannah Arendt a accusé vertement Ben Gourion d’avoir voulu utiliser le procès pour relancer le sionisme et pour instrumentaliser au profit de l’Etat d’Israël la destruction des juifs d’Europe. Selon elle, pendant la guerre, les colons sionistes de Palestine seraient restés indifférents au sort de leurs coreligionnaires d’Europe. Ils les auraient accueillis ensuite sans chaleur et les auraient discriminés. Jusqu’aux années soixante, les camps de la mort étaient un sujet tabou en Israël. Les juifs israéliens avaient honte de la passivité des victimes européennes qui tranchait trop avec l’image d’une jeunesse bronzée, sportive et conquérante qu’ils voulaient la leur. Selon Hannah Arendt, c’est Ben Gourion qui dirigeait en coulisse l’organisation du procès Eichmann. C’est lui qui a voulu que le procès commence par le long défilé des survivants des camps. C’est lui qui fait en sorte que ne soient mentionnés que les martyrs juifs alors que les souffrances Tziganes,  les prisonniers russes et toutes les autres victimes ont été ignorées. En imposant son vocabulaire, avec les mots de Shoah et d’holocauste, il aurait fait des juifs les victimes exclusives du nazisme pour mieux instrumentaliser ce crime majeur. C’est pourquoi il tenait à ce que le procès se passe à Jérusalem et qu’Eichmann soit jugé par un tribunal Israélien représentant le « peuple juif ». On comprend qu’en dénonçant ces manœuvres, Hannah Arendt ait pu déclencher sur elle les foudres des organisations sionistes dans le monde entier. Mais, s’il ne s’était agi que de cela, on peut supposer qu’elle n’aurait pas eu à subir les critiques furieuses des intellectuels de tous les pays où elle a été publiée.

image 3Le deuxième sujet de scandale était autrement plus gênant. Le film le rapporte assez explicitement mais il ne permet pas de comprendre si la critique était vraiment justifiée. Or, elle l’est à mon avis. Il est clair pour qui lit le livre, que s’y manifeste une volonté de régler des comptes avec les sionistes (qui avaient rejeté la demande d’immigration d’Hannah Arendt), mais aussi avec les élites juives en général. Le ton est si virulent qu’il tourne par moment au plaidoyer en faveur d’Eichmann. Les élites juives sont accusées d’avoir consciemment participé à l’extermination des plus pauvres à la fois dans l’espoir de se sauver et dans le but de réserver leur fortune à leur propre rachat. Et, effectivement, toute la première partie de l’activité d’Eichmann semble avoir consisté à organiser l’immigration des juifs riches en veillant à les dépouiller au passage du maximum de leur fortune. C’est pourquoi ses compétences de lecteur de Théodore Herzl auraient tant intéressé ses supérieurs nazis. Elles lui auraient permis d’adapter son langage à celui de ses victimes et d’établir une véritable relation de donnant-donnant avec elles. Ce n’est que quand cette politique a été abandonnée à cause de la rupture des voies maritimes du fait de la guerre, qu’Eichmann serait ensuite devenu malgré lui un agent de l’extermination qui aurait voulu faire rebondir sa carrière en se spécialisant dans la logistique. Il aurait toujours regretté d’avoir dû abandonner sa véritable vocation.

On voit à quel point une telle thèse pouvait être un terrain glissant. Or, il parait évident, quand on la lit, qu’Hannah Arendt n’a pas su gérer la difficulté. Elle a manqué de rigueur dans son argumentation et s’est montrée beaucoup trop arrogante dans ses affirmations. Le problème est que ce travers aurait pu également lui être reproché dans sa tentative d’assimiler nazisme et stalinisme sous l’étiquette de « totalitarisme », (en exemptant  les régimes fascistes mussolinien et franquiste). Hannah Arendt ne parait pas avoir vu que la thèse d’une communauté de nature des régimes nazi et stalinien est passée sans trop de mal parce qu’elle servait les intérêts de la lutte contre le communisme. L’attaque contre les élites juives ne pouvait pas et n’a pas rencontré la même indulgence. D’où les réactions virulentes et les ruptures violentes auxquelles elle a dû faire face à la publication de son livre. D’où aussi, dans la période plus récente, le recentrage de la polémique sur la question de la « banalité du mal » car, pour beaucoup, il faut tout de même sauver le soldat Arendt ou du moins la validité de son « concept » si utile de totalitarisme. D’où enfin, toutes les ambiguïtés du film qui visiblement s’efforce de ne pas prendre position.

Lincoln

image 1 Dès le début, Marx avait compris que l’issue de la guerre de sécession aux USA passait par l’abolition de l’esclavage et que cet événement devait décider de l’avenir du monde pour les années à venir. « Selon moi, les plus grands événements du monde actuel sont, d’une part le mouvement américain des esclaves (…) et d’autre part le mouvement des (serfs) en Russie » avait-il écrit à Engels en 1860. Engels partageaient cette analyse et hasardait cette prédiction qui s’est vérifiée : « [l’issue de la guerre] décidera de l’avenir de toute l’Amérique pour des centaines d’années. Dès que sera brisé l’esclavage, cette principale entrave au développement politique et social des États-Unis, le pays prendra un essor qui lui assurera à brève échéance une toute autre place dans l’histoire universelle, et l’armée et la flotte nées de la guerre trouveront bientôt leur emploi».

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En 1864, c’est au nom de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) que Marx exprime son soutien à Lincoln au moment de sa réélection. Il écrit : « Le cri de de guerre triomphal de votre réélection est : « Mort à l’esclavage ! ». Il voyait que Lincoln avait compris que l’abolition de l’esclavage n’était pas seulement affaire de justice et d’humanité mais qu’elle devait être faite quels qu’en soient les moyens car c’était la clef de l’avenir du pays.  Au-delà de la rhétorique religieuse dont Lincoln abusait, Marx percevait la justesse de sa ligne politique et approuvait son intelligence politique et sa capacité à trouver le juste moment dans la complexité des situations. L’image répandue de Marx est celle d’un doctrinaire. On méconnait son réalisme politique et l’importance qu’il accordait à ce qui pouvait apparaitre d’abord comme des avancées toutes relatives. C’est lui qui écrivait au sujet de la journée de dix heures conquise par les travailleurs anglais que cette modeste « magna carta » s’était faite par une mobilisation de classe et que cela valait plus, dans la situation, que ce qu’on pouvait obtenir en agitant « le pompeux catalogue des droits de l’homme ».

Le film de image 3Spielberg ne fait absolument pas référence à tout cela. Il omet de mentionner que l’industrie nord-américaine avait besoin, pour son développement, à la fois de main-d’œuvre et de débouchés à l’international, et que c’est là un des ressorts essentiels de la lutte du nord contre le système esclavagiste. Il rend compte, en revanche, de toute la complexité de la lutte politique et de ce qu’elle avait de psychologiquement éprouvant pour un homme qui vivait par ailleurs des drames personnels. Je mentionne  cette omission non comme un reproche mais comme un choix que justifie le langage cinématographique plus à l’aise dans le registre de l’émotion que dans celui de l’analyse du côté économique des choses. Le film de Spielberg dure 2h30, il n’aurait pas été possible sans le ressort constamment retendu de l’émotion. Il fait voir tous les compromis et mêmes toutes les compromissions qu’exigent une lutte indécise jusqu’au dernier instant, une lutte que seul un homme animé d’une conviction profonde pouvait mener. Il est clair que Lincoln voit plus loin et plus distinctement que tous ses contemporains (et en particulier que les membres de son propre cabinet) mais aussi qu’il comprend qu’il travaillerait en vain à essayer de leur ouvrir les yeux et l’esprit. Il les gagne à la fois par la séduction et la rouerie : sa capacité à renverser une situation en interrompant un débat confus par une histoire, une espèce de parabole, qui brise les résistances ou encore en laissant croire qu’il va agir dans un sens pour en imposer un autre au dernier moment. Lincoln est présenté au physique comme au moral comme un géant au milieu de nains ou comme un visionnaire parmi des esprits rompus aux calculs politiques mais incapables de penser au niveau de l’histoire. Au passage, madame Lincoln est réhabilitée : les seules analyses politiques un peu fines sont exprimées par sa bouche. Malgré sa maladie ou même sa folie, elle n’est pas une charge mais un soutien pour son mari car elle est peut-être la seule à le voir à la hauteur de son destin historique, la seule qui comprend vraiment l’enjeu de la lutte et sa complexité. Elle le soutien mais lutte en même temps contre elle-même comme il le fait d’ailleurs lui-même.