MUD

image 2

L’Amérique rebelle de Tom Sawyer  n’existe plus. Elle ne croit plus en elle-même. Elle ne se voit aucun avenir. C’est l’Amérique de MUD,  un pays sans âme tel que l’a laissé l’ouragan Katrina (même si le film se passe en Arkansas). La route principale s’appelle la 165. Elle est ornée de panneaux publicitaires, bordée de motels, de hangars commerciaux ou industriels, de friches et de décharges. Elle mène à une ville quelconque dont le principal établissement est le supermarché Walmart. Dans ce monde brutal et fruste, il ne semble pas y avoir d’autre loi que celle qui veut que les constructions sauvages soient démolies. Les rives du Mississipi doivent être laissées à la boue. Elles sont insalubres ; elles sont sales et dangereuses : dans les trous d’eau grouillent des serpents noirs dont le venin tue en vingt minutes.

C’est là que vivent Ellis, 14 ans, et son copain Neckbone, un orphelin débrouillard. Des Tom Sawyer et Huckleberry Finn d’aujourd’hui qui sont déjà trop loin de leur enfance pour ne pas voir que le monde des adultes ne peut rien leur offrir. Leur mère (pour celui qui l’a encore) ne veut rien d’autre que partir vers la ville tout en sachant ou en devinant qu’elle n’y trouvera rien. Les beaux-pères échouent dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi. Celui d’Ellis plonge dans l’eau boueuse avec un vieux scaphandre pour ramasser des coquillages dont les perles sont sans valeur.

Les deux amis vadrouillent sur le fleuve et découvrent une île laissée par la décrue. Un bateau est accroché dans les branches d’un arbre.        Cimage 3’est là que se cache une sorte de sauvage, hirsute et affamé. Il se fait appeler Mud. Il a un serpent tatoué sur le bras et un pistolet à la ceinture. Une aventure commence dont le ressort est une soif d’amour aussi fruste qu’obstinée dont il est facile de deviner qu’elle ne peut mener qu’à l’échec. Rien ne peut y répondre. La Juniper qu’aime Mud, et pour laquelle il a tué un homme, ne sera jamais celle qui lui est apparue quand,  à peine adolescent, il est sorti du coma où l’avait plongé la morsure d’un serpent. Elle n’en a ni la beauté, ni la générosité. C’est une paumée qui  appartient au monde trouble des bars miteux. L’amour violent de Mud la fascine mais elle est incapable d’y répondre. Elle ne viendra pas au rendez-vous qu’il lui a fixé. Elle ne descendra pas avec lui le Mississipi jusqu’au golfe du Mexique. Elle ne s’envolera pas vers une nouvelle vie. A peine l’a-t-on vu qu’on sait qu’elle est bien trop engluée dans la tourbe urbaine, qui est peut-être plus pesante, plus paralysante, que la boue qui colle aux bottes dans les bayous sur les bords du fleuve

L’autre force qui anime les hommes est une soif de vengeance tout aussi obstinée que l’amour et tout aussi destructrice. Le dénouement ne peut être que sanglant puisque rien ne peut apaiser la haine de ceux dont elle a mangé le cœur. Il ne reste qu’elle chez ceux qui n’ont plus que de la boue dans l’âme. Ils y vouent leur vie et ils en meurent.

Mais la force la plus puissante et la plus souterraine, c’est le mal. Dans ce sud profond des Etats-Unis, on croit plus au péché originel qu’à la rédemption et on craint plus le diable qu’on aime Dieu. En Europe, nous pensons que c’est la souffrance et l’injustice qui engendrent le mal, dans ce sud évangéliste comme dans tous les Etats-Unis, c’est le mal qui est vu comme la cause de la souffrance et de l’injustice. Il s’incarne au cinéma et dans les séries télé sous la forme mythique du tueur en série. Le mal pénètre tout. Nous sentons sa présence sous la forme des serpents noirs qui grouillent dans les trous d’eau, qui sont tapis sous les troncs et dans la boue. Il est dans les brouillards fétides qui montent des marais. Mud tente de s’en préserver : il a clouté une croix sur les semelles de ses bottes pour qu’il ne monte pas en lui de la terre boueuse. Il allume des feux pour éloigner les esprits maléfiques. Mais le mal est déjà en lui sous la forme de son amour insensé et destructeur pour Juniper. D’autres croient pouvoir le repousser par les armes tel cet ancien mercenaire de la CIA qui tire sur les serpents de sa maison sur pilotis au-dessus du fleuve. Les autres ne veulent rien voir. Ils ne veulent pas savoir comme ces adultes qui ne s’inquiètent pas des vagabondages des deux adolescents.

Ellis et Neckboimage 1ne voudraient ignorer le mal ; ils voudraient croire que l’amour va l’emporter parce qu’il est pur et qu’il est vrai. Ils apprendront seulement que cela ne peut pas arriver. Mud répète le geste héroïque de Juniper qui l’avait sauvé alors, qu’à peine adolescent, il avait été mordu par un serpent. Mais une fois encore ce geste d’amour violent et sacrificiel ne ramène à la vie que pour en rappeler l’âpreté. Tout se conclut par une fusillade et un déchainement de violence.

Car le film est un film américain. Il se termine donc à l’américaine: pour savoir ce que cela signifie, il faut aller le voir.

Hannah Arendt

image 2

« Ce concept de banalité du mal est la clé de voûte d’Eichmann à Jérusalem (1963), un des livres les plus controversés de l’histoire des idées ». Cette phrase, tirée d’un article de Télérama, résume à elle seule toute l’ambiguïté de ce qui tourne autour de la question posée par le livre d’Hannah Arendt et du film actuellement sur les écrans à son sujet. Mais cette ambiguïté n’est perceptible que pour qui a lu le livre et vu le film.

Qui lit le livre voit bien que l’idée de banalité n’y arrive qu’à la fin et comme une chute. La phrase où se trouve cette expression est exactement la suivante : « Sur l’échafaud, sa mémoire lui joua un dernier tour : « euphorique », il avait oublié qu’il assistait à sa propre mort. Comme si, en ces dernières minutes, il résumait la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine – la leçon de la terrible, de l’indicible, de l’impensable banalité du mal ». En lisant cela, on a peine à admettre que le mot banalité puisse venir pour couronner et résumer ce qui l’a précédé. L’extermination de millions d’êtres humains n’est en rien une banalité. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’a voulu dire Hannah Arendt. Mais Eichmann, tel qu’elle le décrit, n’a rien de banal non plus (sinon pour le physique : mais à quoi aurait-il dû ressembler pour avoir une physionomie à la mesure de ses crimes ?). Selon Hannah Arendt, Eichmann aurait eu une personnalité banale parce que caractérisée par une mentalité de bureaucrate, par une incapacité à penser par lui-même. Il aurait eu des capacités intellectuelles limitées, ses centres d’intérêt étaient réduits, son goût de l’initiative faible. Hannah Arendt dit tout cela mais n’y résume pas le portrait qu’elle fait de l’individu. Ses centres d’intérêt sont limités mais portent sur le sionisme (il n’aurait quasiment pas lu d’autre livre que celui de Théodore Herzl l’inventeur du sionisme !). Mais il y a plus, on l’aura noté : voilà un homme capable d’oublier que c’est lui qu’on s’apprête à pendre alors qu’il a déjà la corde autour du cou. Est-ce un fait courant ? Il aurait eu, selon Hannah Arendt, la capacité de limiter sa mémoire aux seuls faits qui concernaient sa propre personne (c’est d’ailleurs contradictoire avec ce qu’elle dit du moment de son exécution). Il aurait eu un fonctionnement psychologique tel qu’il était capable de se mettre dans un état d’euphorie par le seul fait de répéter quelque formule toute-faite adaptée à la situation. Il aurait été incapable d’empathie (cela lui confèrerait plus un mental de criminel psychopathe plutôt que d’un homme ordinaire). Il aurait eu la capacité de cloisonner son fonctionnement psychique au point d’ignorer le mal qu’il faisait. Enfin, il aurait été dévoré par l’ambition et à ce point déprimé par le fait d’être dans l’ombre, qu’il aurait tout fait pour se faire arrêter (il s’était effectivement remarié en Argentine sous un autre nom mais avec sa propre femme qui avait gardé son identité – il avait rédigé ses mémoires pour se rappeler au public !).

On pourrait s’étonner qu’on veuille accorder une telle importance à cette expression « banalité du mal » alors qu’elle vient assez peu à propos et surtout qu’on veuille en faire un concept (c’est-à-dire, dans le contexte, une création intellectuelle ayant un pouvoir explicatif fort). Hannah Arendt, elle-même, ne la présentait pas comme un concept mais comme une formule qui aurait résumé le portrait d’Eichmann et surtout la distance entre ce qu’il était et la monstruosité des crimes auxquels il avait participé. Par la même occasion, elle est aussi revenue sur son expression « mal radical » pour en limiter également la signification et la validité.image 1

Cette question de la « banalité du mal » n’est pas ce qui a provoqué le scandale planétaire qui a suivi la publication d’Eichmann à Jérusalem. Elle est plutôt agitée pour éviter le véritable scandale qui concerne des questions plus fondamentales  sur lesquelles ses prises de position paraissent de nature à nuire à sa réputation de haute valeur et haute rigueur. Ses idées les plus controversées portent sur deux questions. La première a pour objet les buts politiques poursuivis par Ben Gourion et le congrès juif mondial par l’organisation du procès à Jérusalem. Hannah Arendt a accusé vertement Ben Gourion d’avoir voulu utiliser le procès pour relancer le sionisme et pour instrumentaliser au profit de l’Etat d’Israël la destruction des juifs d’Europe. Selon elle, pendant la guerre, les colons sionistes de Palestine seraient restés indifférents au sort de leurs coreligionnaires d’Europe. Ils les auraient accueillis ensuite sans chaleur et les auraient discriminés. Jusqu’aux années soixante, les camps de la mort étaient un sujet tabou en Israël. Les juifs israéliens avaient honte de la passivité des victimes européennes qui tranchait trop avec l’image d’une jeunesse bronzée, sportive et conquérante qu’ils voulaient la leur. Selon Hannah Arendt, c’est Ben Gourion qui dirigeait en coulisse l’organisation du procès Eichmann. C’est lui qui a voulu que le procès commence par le long défilé des survivants des camps. C’est lui qui fait en sorte que ne soient mentionnés que les martyrs juifs alors que les souffrances Tziganes,  les prisonniers russes et toutes les autres victimes ont été ignorées. En imposant son vocabulaire, avec les mots de Shoah et d’holocauste, il aurait fait des juifs les victimes exclusives du nazisme pour mieux instrumentaliser ce crime majeur. C’est pourquoi il tenait à ce que le procès se passe à Jérusalem et qu’Eichmann soit jugé par un tribunal Israélien représentant le « peuple juif ». On comprend qu’en dénonçant ces manœuvres, Hannah Arendt ait pu déclencher sur elle les foudres des organisations sionistes dans le monde entier. Mais, s’il ne s’était agi que de cela, on peut supposer qu’elle n’aurait pas eu à subir les critiques furieuses des intellectuels de tous les pays où elle a été publiée.

image 3Le deuxième sujet de scandale était autrement plus gênant. Le film le rapporte assez explicitement mais il ne permet pas de comprendre si la critique était vraiment justifiée. Or, elle l’est à mon avis. Il est clair pour qui lit le livre, que s’y manifeste une volonté de régler des comptes avec les sionistes (qui avaient rejeté la demande d’immigration d’Hannah Arendt), mais aussi avec les élites juives en général. Le ton est si virulent qu’il tourne par moment au plaidoyer en faveur d’Eichmann. Les élites juives sont accusées d’avoir consciemment participé à l’extermination des plus pauvres à la fois dans l’espoir de se sauver et dans le but de réserver leur fortune à leur propre rachat. Et, effectivement, toute la première partie de l’activité d’Eichmann semble avoir consisté à organiser l’immigration des juifs riches en veillant à les dépouiller au passage du maximum de leur fortune. C’est pourquoi ses compétences de lecteur de Théodore Herzl auraient tant intéressé ses supérieurs nazis. Elles lui auraient permis d’adapter son langage à celui de ses victimes et d’établir une véritable relation de donnant-donnant avec elles. Ce n’est que quand cette politique a été abandonnée à cause de la rupture des voies maritimes du fait de la guerre, qu’Eichmann serait ensuite devenu malgré lui un agent de l’extermination qui aurait voulu faire rebondir sa carrière en se spécialisant dans la logistique. Il aurait toujours regretté d’avoir dû abandonner sa véritable vocation.

On voit à quel point une telle thèse pouvait être un terrain glissant. Or, il parait évident, quand on la lit, qu’Hannah Arendt n’a pas su gérer la difficulté. Elle a manqué de rigueur dans son argumentation et s’est montrée beaucoup trop arrogante dans ses affirmations. Le problème est que ce travers aurait pu également lui être reproché dans sa tentative d’assimiler nazisme et stalinisme sous l’étiquette de « totalitarisme », (en exemptant  les régimes fascistes mussolinien et franquiste). Hannah Arendt ne parait pas avoir vu que la thèse d’une communauté de nature des régimes nazi et stalinien est passée sans trop de mal parce qu’elle servait les intérêts de la lutte contre le communisme. L’attaque contre les élites juives ne pouvait pas et n’a pas rencontré la même indulgence. D’où les réactions virulentes et les ruptures violentes auxquelles elle a dû faire face à la publication de son livre. D’où aussi, dans la période plus récente, le recentrage de la polémique sur la question de la « banalité du mal » car, pour beaucoup, il faut tout de même sauver le soldat Arendt ou du moins la validité de son « concept » si utile de totalitarisme. D’où enfin, toutes les ambiguïtés du film qui visiblement s’efforce de ne pas prendre position.

Lincoln

image 1 Dès le début, Marx avait compris que l’issue de la guerre de sécession aux USA passait par l’abolition de l’esclavage et que cet événement devait décider de l’avenir du monde pour les années à venir. « Selon moi, les plus grands événements du monde actuel sont, d’une part le mouvement américain des esclaves (…) et d’autre part le mouvement des (serfs) en Russie » avait-il écrit à Engels en 1860. Engels partageaient cette analyse et hasardait cette prédiction qui s’est vérifiée : « [l’issue de la guerre] décidera de l’avenir de toute l’Amérique pour des centaines d’années. Dès que sera brisé l’esclavage, cette principale entrave au développement politique et social des États-Unis, le pays prendra un essor qui lui assurera à brève échéance une toute autre place dans l’histoire universelle, et l’armée et la flotte nées de la guerre trouveront bientôt leur emploi».

image 2

En 1864, c’est au nom de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) que Marx exprime son soutien à Lincoln au moment de sa réélection. Il écrit : « Le cri de de guerre triomphal de votre réélection est : « Mort à l’esclavage ! ». Il voyait que Lincoln avait compris que l’abolition de l’esclavage n’était pas seulement affaire de justice et d’humanité mais qu’elle devait être faite quels qu’en soient les moyens car c’était la clef de l’avenir du pays.  Au-delà de la rhétorique religieuse dont Lincoln abusait, Marx percevait la justesse de sa ligne politique et approuvait son intelligence politique et sa capacité à trouver le juste moment dans la complexité des situations. L’image répandue de Marx est celle d’un doctrinaire. On méconnait son réalisme politique et l’importance qu’il accordait à ce qui pouvait apparaitre d’abord comme des avancées toutes relatives. C’est lui qui écrivait au sujet de la journée de dix heures conquise par les travailleurs anglais que cette modeste « magna carta » s’était faite par une mobilisation de classe et que cela valait plus, dans la situation, que ce qu’on pouvait obtenir en agitant « le pompeux catalogue des droits de l’homme ».

Le film de image 3Spielberg ne fait absolument pas référence à tout cela. Il omet de mentionner que l’industrie nord-américaine avait besoin, pour son développement, à la fois de main-d’œuvre et de débouchés à l’international, et que c’est là un des ressorts essentiels de la lutte du nord contre le système esclavagiste. Il rend compte, en revanche, de toute la complexité de la lutte politique et de ce qu’elle avait de psychologiquement éprouvant pour un homme qui vivait par ailleurs des drames personnels. Je mentionne  cette omission non comme un reproche mais comme un choix que justifie le langage cinématographique plus à l’aise dans le registre de l’émotion que dans celui de l’analyse du côté économique des choses. Le film de Spielberg dure 2h30, il n’aurait pas été possible sans le ressort constamment retendu de l’émotion. Il fait voir tous les compromis et mêmes toutes les compromissions qu’exigent une lutte indécise jusqu’au dernier instant, une lutte que seul un homme animé d’une conviction profonde pouvait mener. Il est clair que Lincoln voit plus loin et plus distinctement que tous ses contemporains (et en particulier que les membres de son propre cabinet) mais aussi qu’il comprend qu’il travaillerait en vain à essayer de leur ouvrir les yeux et l’esprit. Il les gagne à la fois par la séduction et la rouerie : sa capacité à renverser une situation en interrompant un débat confus par une histoire, une espèce de parabole, qui brise les résistances ou encore en laissant croire qu’il va agir dans un sens pour en imposer un autre au dernier moment. Lincoln est présenté au physique comme au moral comme un géant au milieu de nains ou comme un visionnaire parmi des esprits rompus aux calculs politiques mais incapables de penser au niveau de l’histoire. Au passage, madame Lincoln est réhabilitée : les seules analyses politiques un peu fines sont exprimées par sa bouche. Malgré sa maladie ou même sa folie, elle n’est pas une charge mais un soutien pour son mari car elle est peut-être la seule à le voir à la hauteur de son destin historique, la seule qui comprend vraiment l’enjeu de la lutte et sa complexité. Elle le soutien mais lutte en même temps contre elle-même comme il le fait d’ailleurs lui-même.