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La décennie fatale

decennie-fatale-1La rencontre entre Jean-Paul II et Ronald Reagan, au plus fort de la deuxième guerre froide, est passée relativement inaperçue. Dans cette rencontre s’est dessiné une collusion entre l’Église catholique et les États-Unis pour affaiblir l’empire soviétique. Mais la politique qui a été planifiée à ce moment-là n’aurait eu aucune chance de succès si elle n’avait bénéficié de deux ordres de circonstances favorables qui avaient mûris au cours de la décennie précédente. Le premier est bien-sûr un terrain propice dû à la crise du socialisme réel (exacerbée par le choc pétrolier) ; le second est le début de la désécularisation du monde.

Cette désécularisation du monde s’est manifestée sans que personne n’en prenne la mesure depuis la fin des « trente glorieuses » et du mythe de l’amélioration progressive et incessante des conditions d’existence d’une génération à l’autre. L’industrialisation des pays en voie de développement avait déraciné des millions de personnes qui sont passées brutalement d’un mode de vie et de traditions séculaires à des réalités le plus souvent incompréhensibles et hostiles. Le cycle mondial libre échangiste a provoqué un profond séisme géopolitique qui a fini par effacer les équilibres internationaux nés de la dernière guerre et toutes les superstructures idéologiques qui ont été brodées autour de ces équilibres internationaux. Depuis lors, progressivement dans les sociétés avancées, et brutalement dans les pays en voie de développement, les points de repères autour desquels se structurait la vie sociale des individus et des communautés, ont été affaiblis, transformés, voire détruits (parmi ces points de repère, on peut citer : l’État nation, l’identité nationale, les idéologies politiques, la sécurité sociale, la solidarité, la famille, les traditions ancestrales, les habitudes liées à la vie agricole ou nomade).

dennie-fatale-2La rapidité des événements a amené les individus et les communautés à la recherche parfois désespérée, parfois effrénée de  nouvelles identités  ou à la réaffirmation des vieilles identités qui semblaient avoir été balayées par l’inhumanité de la société industrielle.

Ce mouvement s’est manifesté aussi bien en Europe que sur les autres continents. En 1970, quand il y a eu une très grande mobilisation politique et syndicale qui a fait tomber le régime de Gomulka, les ouvriers de Dansk et de Postdam sortaient des usines en chantant la Marseillaise et l’Internationale. En 1980, dix ans plus tard, ils quittaient les chantiers navals en chantant des hymnes à la Vierge Marie. La force de la mobilisation avait changé de nature. Le politologue Gilles Kepel, dans son livre « la revanche de dieu », fait le même constat pour le monde Islamique : au moment de la guerre des six jours, en 1967, les soldats Égyptiens partaient à l’attaque en lançant des slogans pour Nasser, pour l’Égypte et pour la nation arabe. En 1973, au moment de la guerre du Kippour, ils montaient au front en criant « allah wakbar ». Donc, là aussi, il y avait une force de mobilisation qui avait changé de registre – ce n’était plus la force de mobilisation du nationalisme politique, c’était la force de mobilisation de la religion. Sans ce changement de nature qui intervint au cours des années 70  (cette décennie fatale !), toutes les tentatives de Ronald Reagan ou de n’importe qui d’autres auraient été destinées à l’échec..  

bascule-1Les circonstances m’ont amené alors à faire partie de la délégation française au Festival Mondial de la Jeunesse et des Étudiants de 1973 à Berlin (Berlin Est à ce moment-là et capitale de la DDR). Ce festival a été un moment important pour toutes les forces démocratiques dans le monde à cette époque. Il donnait l’impression d’une puissance invincible. La guerre du Vietnam  était quasiment gagnée. Les américains allaient devoir capituler tôt ou tard.  A Berlin, en ce début août, presque tous les pays étaient représentés et les 20.000 délégués étaient enthousiastes et se voyaient  libérer leur pays prochainement d’une dictature, de la domination coloniale ou comme en France et en Italie, imaginaient pouvoir gagner rapidement les élections.

Dans ces premières années de la décennie fatale 70, nous n’avions pas encore conscience que le monde ne basculait pas en notre faveur. Nous n’avions pas compris que le tournant idéologique pris en mai 68 par la petite bourgeoisie intellectuelle allait contribuer au recul des deux grandes forces issues de la Libération : le Parti Communiste et le gaullisme. Nous étions tous plus ou moins influencé par ce « libéralisme libertaire » qui semblait devoir faire souffler un vent si favorable. Nous n’avions pas vu que ce gauchisme tapageur qui nous harcelait sur notre gauche était en fait une force contrerévolutionnaire.

La délégation chilienne partageait l’optimisme général même si elle redoutait une tentative de coup d’État. Elle était loin d’imaginer ce qui allait se passer. Personne n’avait pensé qu’un coup d’État aussi sauvage que celui de 11 septembre 1973 pouvait avoir lieu dans un pays développé et dont le gouvernement était arrivé au pouvoir  régulièrement par les urnes (un gouvernement qui d’ailleurs pouvait être renversé de la même façon). Le Chili a été le premier laboratoire de la nouvelle politique des États-Unis : stratégie du choc, c’est-à-dire la destruction délibérée de toutes les institutions d’un pays,  l’application violente d’une politique ultra libérale poussant la population dans la misère et provoquant un accroissement exponentiel des inégalités. De ces jeunes qui défilaient dans le stade de Berlin au premier jour du festival, peu ont survécu. Sans doute la quasi-totalité était morte moins de deux mois plus tard.

bascule-2Gladys Marin, la secrétaire générale de la jeunesse communiste chilienne, qu’une photo montre en conférence de presse,  a pu se réfugier dans l’ambassade d’Allemagne. Elle est devenue plus tard la présidente du Parti Communiste dans la clandestinité. Son mari a été arrêté et assassiné en 1976. Elle est morte en 2005 après une vie de combat. Angela Davis, qu’on voit aussi en conférence de presse, avait été rendue célèbre par la campagne mondiale pour la libérer de prison où elle a séjourné seize mois en 1970 et 1971 à la suite d’accusations mensongères. Elle a mené ensuite une carrière universitaire et une action politique dont les échos ne sont jamais venus jusqu’en France.

bascule-3En octobre 1973 éclatait la guerre du Kippour qui a vu une nouvelle défaite du nationalisme arabe. Après quelques succès les armées  syriennes et égyptiennes subirent un revers qui a amené l’Égypte à passer un accord avec Israël et à basculer dans le camp des États soutenus par les États-Unis. C’était la fin du nationalisme arabe. Les États laïques ont vu l’installation de dictatures qui subsistent encore ou qui ont été remplacées par pire encore : le chaos et la guerre. 

Dans toutes nos discussions au cours de la semaine de Festival, il ne s’est trouvé personne pour voir la montée des vagues qui allaient nous submerger : à l’international, l’ultra libéralisme et ses stratégies du choc, et la montée des courants religieux, qui pourtant se manifestaient déjà l’un et l’autre ; en interne, ce libéralisme libertaire qui allait dévier sur le sociétal les force indispensables à notre succès (la jeunesse et la petite bourgeoisie intellectuelle). En fait, il semble que peu de gens aient pris la mesure du phénomène et du revers historique qui ne faisait que s’annoncer alors. Très peu avaient imaginé que les forces de progrès seraient les premières victimes de la crise générale du capitalisme exacerbée par l’augmentation brutale du prix du pétrole et des matières premières et par la répétition des crises monétaires et le flottement du dollars libérant les vannes de la spéculation. Nous n’avions pas vu ce que recelait de danger le flottement du dollars détaché de l’étalon or (15 août 1971). Il faudra sans doute attendre encore de longues années avant que les esprits sortent de la confusion, que l’histoire reprenne son cours et que ceux qui ont détruit tout ce qui s’annonçait de bien aient eux-mêmes sombré dans leur propre crise. La renaissance viendra mais elle est bien longue à venir !

Elle viendra, j’en suis convaincu. Nous connaitrons une décennie magnifique comme le fut la décennie 1920 après la guerre de 14 – 18. La jeunesse était alors avide de nouveauté. Elle voulait tourner le dos à tout ce qui avait conduit à la catastrophe et s’est entichée de tout ce qui était révolutionnaire : le communisme en politique, le surréalisme et le modernisme en art, la théorie générale de la relativité et la physique quantique en  science, le freudisme en psychologie et bien au-delà. Tout ce qui était nouveau était reçu avec avidité comme aujourd’hui les meilleurs tournent leurs regards anxieux vers l’avenir et recherchent une issue, un espoir, une nouveauté absolue d’où pourrait venir le salut. Tout cela n’est encore que balbutiements, essais avortés (mouvements des indignés en politique, essais vite récupérés par le marché en art, théorie des multivers ou des super cordes en science etc.). Il faut être patient car il est plus difficile de renaitre que de naitre.

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3 réflexions sur “La décennie fatale

  1. Nous avons connu dans les années 70 une grande manipulation idéologique qui a concerné le monde entier. Tout cela est aujourd’hui oublié tant est forte la capacité des dominants à nous dicter aussi bien nos pensées que nos oublis.

    Cela a commencé en 1973 : le complexe militaro industriel Israélo Etats-unien était passé très près d’une déroute, sur le terrain d’abord, mais surtout à cause de l’intervention du l’OPEP qui décida, pour peser sur le conflit, de l’augmentation de 70% du prix du baril de pétrole et de la limitation de la production.

    Le rapport du Club de Rome était, en fait, paru un an auparavant. Il s’agissait d’une anticipation démographique et d’une projection sur l’avenir des réserves disponibles qui démontrait que la croissance fondée sur le pétrole n’était pas tenable. Derrière ce rapport alarmant qui défendait la nécessité de politiques d’austérité et de restriction se cachait le banquier David Rockefeller, c’est-à-dire le club des » maitres du monde » et comme aujourd’hui la mystérieuse Trilatérale.

    David Rockefeller est le co-fondateur du groupe Bilderberg. Il est le fondateur de la Trilatérale, le Directeur du Council on Foreign Relations. C’est un des hommes les plus puissants de la planète mais qui a toujours agi dans l’ombre à travers les organisations qu’il a fondées et qu’il anime. Il est toujours actif, semble-t-il, même s’il a passé les 90 ans (en tout cas sa relève est assurée).

    En 1973 donc, l’augmentation brutale du prix de pétrole a été l’occasion d’une campagne massive d’affolement dont la base a été ce fameux rapport du Club de Rome. On nous annonçait, graphiques et experts à l’appui, que les réserves pétrolières allaient s’épuiser sous peu. Il fallait prendre des mesures draconiennes qui allaient de la limitation des naissances à la remise en cause de notre mode de vie. Il fallait réduire notre consommation et renoncer au progrès. Toute la presse était mobilisée, aucune voix discordante ne pouvait plus se faire entendre. Les journalistes répétaient cela comme un seul homme, tous mieux informés les uns que les autres. L’urgence était telle qu’on avait décidé que les éclairages publics, comme ceux des enseignes de magasin devaient être éteints à 11 heures le soir. Pour mieux frapper l’esprit des populations, les villes étaient plongées dans le noir. Cela a duré plusieurs semaines et les mesures d’austérité les plus sévères ont été édictées : coupes dans les budgets, projets de taxes vertes etc.

    La mobilisation à quoi nous assistons de nos jours autour de la question de la dette n’est pas sans rappeler cette période. Nous avons la même unanimité du discours, les mêmes « évidences » ressassées, le même refus de tout débat et surtout les mêmes objectifs : la guerre menée aux salaires directs et indirects, la même volonté de casser l’Etat providence, de démanteler les protections sociales, et évidemment la même cécité sur les criantes inégalités dans l’accès à la consommation et dans l’accumulation des biens. Ce qui a changé, c’est que les victimes désignées de ces campagnes sont aujourd’hui bien plus désarmées qu’en 1973. Les partis socialistes, quasiment inexistants en 1973, non seulement ne s’opposent pas aux visées de démolition sociale mais y participent. Ils sont les premiers à imposer des austérités insoutenables à leur population, les premiers à répéter la doxa sur la crise financière et ses conséquences. Leurs dirigeants sont en fait enrôlés dans l’équipe des « maitres du monde ».

  2. Les années soixante-dix ont été la période d’un grand effort pour désorienter la jeunesse. Effort qui se poursuit aujourd’hui sur d’autres thèmes.

    Vous me direz : mais à quoi cela peut-il servir de désorienter la jeunesse. Pourquoi en rajouter dans l’anarchie ambiante ? Mais c’est simple : il faut occuper la jeunesse, l’inviter à user ses forces. Dans les années 60 après la guerre d’Algérie, la jeunesse bouillonnait. On lui propose le yéyé. Cloclo, Sheyla et Johny (décrété idole des jeunes !). Après mai 68, il faut faire plus fort : on ouvre en grand les vannes de la drogue. Droguez-vous, partez élever des chèvres ou soyez révolutionnaires.

    Quelle merveille ces jeunes révolutionnaires qui luttent contre les stalinos/collabos et autres révisionnistes. Le modèle c’est Che Guevara. Il a eu la bonne idée de vouloir créer deux ou trois Vietnam pendant que la totalité des communistes dans le monde se battaient pour la paix ! S’il avait réussi, il aurait permis le sursaut patriotique des USA mais il est mort juste à temps pour être canonisé. Et ces gauchistes sont tellement intelligents. (Ils l’ont d’ailleurs prouvé comme le montre mon article du 12 novembre 2015 « la voie de passage du gauchisme au néo-conservatisme »).

    C’est beau aussi ces jeunes qui partent pour Katmandou comme leur en ont donné l’exemple les Beatles et les autres chanteurs à la mode. La drogue, c’est la créativité.

    Et tout cela continue de plus belle d’ailleurs ! : Seul le thème a changé. Aujourd’hui on lutte pour les droits des homosexuels, victimes de l’hétérosexualité obligatoire et du phallocentrisme. Il faut que la jeunesse s’investisse dans cette lutte d’une importance capitale. Autrement, elle pourrait bien se préoccuper de ses conditions d’étude, de son accès au logement et à l’emploi etc.

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